Dalida, de Lisa Azuelos

 Il n’y a qu’une semaine que ce film est sorti, si l’on ne compte pas l’avant-première qui avait eu lieu en novembre dernier, et à laquelle j’avoue avoir fortement hésité à me rendre. Finalement, j’ai attendu la sortie officielle, et c’est le 11 janvier que je suis allée voir ce nouveau film retraçant la vie de la chanteuse Dalida, une semaine avant l'anniversaire de Dalida, qui est aujourd'hui, le 17 janvier.


Il y avait déjà eu un premier film sur Dalida que je n’avais pas vu, je ne ferai donc pas de comparaison, mais de toute façon un film est un film, que le sujet ait déjà été abordé avant ne m’intéresse pas beaucoup dans la critique du film qui m’intéresse. Inutile de commencer par un résumé, puisque c’est un film biographique. Mais l’est-il tant que ça, en fin de compte ?

J’ai vu beaucoup de commentaires différents à propos du film, et surtout beaucoup de commentaires négatifs suite à l’avant-première. Mais ce que j’ai vu dans ces commentaires négatifs m’a encore plus donné envie de le voir. L’avant-première a sans doute été vue, majoritairement par des fans de Dalida (j’adore Dalida moi aussi, et je serais bien allée à cette avant-première si j’en avais eu l’occasion !), qui auraient sans doute aimé voir un film retraçant sa vie, son histoire, avec peut-être des images d’archives et des secrets dévoilés. Rien de tout cela, car nous nous trouvons devant un film superbement réalisé qui nous fait oublier qu’il parle de Dalida. Ce n’est pas un film sur une chanteuse, que j’ai vu : c’est un film sur l’existence, la mort, et le bonheur.

Que peut vouloir une femme qui a tout, qui est connue, riche, belle, toujours entourée d’amants ? Celle qui « donne de l’espoir à des milliers de gens » mais qui répond à cette remarque : « et moi, qui m’en donne ? » Le film s’ouvre sur sa tentative de suicide dans une chambre d’hôtel, suivi d’un flash-back, deux mois plus tôt, où elle retrouve son amant dans cette même chambre d’hôtel. Les deux personnages vont tenir un dialogue sur le philosophe Heidegger, qui dans Etre et Temps rappelle que l’homme est un « être-pour-la-mort. » La mort est constitutive de l’existence : dès que je viens au monde, j’avance vers l’heure de ma mort, et c’est seulement en acceptant la possibilité de cette mort que je peux vivre une existence authentique. Or, deux mois avant sa tentative de suicide, Dalida va dire qu’elle n’est pas d’accord avec Heidegger : l’homme est pour elle un « être-pour-l’amour », ce qui, loin d’être une formule niaise, signifie un « être-pour-la-vie », un être qui va créer de la vie, en donner autour de lui, ce qui sera justement ce qu’elle fera, elle, en tant que chanteuse : donner de l’espoir, de la vie, pendant qu’individuellement elle avancera de plus en plus sûrement vers sa propre mort. Le décalage est annoncé entre ce à quoi elle aspire et ce qu’elle va véritablement devenir, la contradiction interne à cette femme qui, tout en donnant une image resplendissante de vie au monde entier, va avorter, puis être condamnée à ne jamais avoir d’enfant, à voir disparaître ses amants les uns après les autres, puis disparaître elle-même, toujours entourée de la mort qu’elle pensait n’être pas l’essentiel de l’être humain. Ce décalage est aussitôt annoncé par l'annonce du titre du film: le surnom "Dalida", titre du film, grandit dans son écriture à paillettes, et en arrière-plan, on voit le vrai nom "Iolanda Gigliotti", écrit en noir, penché sur la droite comme s'il était en train de tomber. 

Voilà le résumé que moi, je ferais de ce film, qui n’est évidemment plus une biographie, mais une véritable représentation de l’existence humaine. C’est pourquoi la structure n’est pas chronologique, ce qui a été reproché dans plusieurs critiques que j’ai pu lire. Pourtant, ce n’est pas tout à fait vrai : le film commence par la tentative de suicide, puis toute une série de flash-back vont monter, de façon aléatoire certes, ce qui s’est passé avant ; la suite de l’histoire suivra bien la chronologie, jusqu’à la fin. 


Parlons à présent de la bande originale, car quoi que j’ai pu dire précédemment, il s’agit toujours d’un film sur Dalida et il faut bien parler du choix des chansons ainsi que de leur disposition au cours du film. Là encore, je trouve que c’était particulièrement réussi et surtout pertinent par rapport à la voie choisie pour mener cette histoire. Bien sûr, les tubes sont présents, et il aurait été difficile de ne pas entendre Je suis malade, Paroles paroles, Laissez-moi danser, Salma ya salama, Bambino et tous les autres… Ce n’est pourtant pas un répertoire à tubes. Il y avait beaucoup de chansons que je ne connaissais pas, et pourtant comme je l’ai dit, j’adore Dalida et la plupart de ses chansons, je les connais par cœur. Mais même les chansons connues étaient bien placées, et pas toujours au moment où on les y attend (à part peut-être Il venait d’avoir dix-huit ans, que j’ai vu arriver avec ses gros sabots...) Autrement dit, ce n’est pas Je suis malade qui ponctuera son suicide, ou Gigi l’amoroso qui sera entendu aux instants de bonheur. Les places des chansons sont judicieuses, et sans vouloir trop en dire, je retiens particulièrement le montage sur Laissez-moi danser et la place accordée (cela surprendra sans doute ceux qui ont vu le film) à Mourir sur scène, une chanson que j’ai largement attendue, quand j’ai vu la tournure que prenait le film dès le début, et il n’y avait pas meilleure place pour cette chanson, qui célèbre la mort alors que Dalida est celle qui va la rechercher et la refuser au cours des premières minutes du film. Pour l’anecdote, j’ai peut-être eu une petite larme en entendant ces premières notes, que je désespérais d’entendre…

En conclusion, je ne peux recommander ce film, qui peut-être a des longueurs, comme tout film qui fait un effort de structure, parce qu’on ne peut pas comprendre du premier coup tous les choix de la réalisatrice. Un petit regret, peut-être ? J’en ai un. Comme disait Mistinguett, évidemment, apparaît dans le film, largement coupée comme de nombreuses chansons (on ne peut pas tout faire tenir en deux heures !) mais j’aurais aimé entendre le passage suivant :

« On dit depuis bientôt plus de vingt ans
Que je ne passerai pas le printemps »

Parce que c’est une chose qui est répétée dès le début : Dalida est démodée, Dalida tente de se suicider, Dalida n’a plus d’espoir… mais, vingt-cinq ans plus tard, Dalida est toujours là.

Bon aller, un autre regret, très personnel cette fois-ci : une de mes chansons préférée, Pour en arriver là, n’y était pas, mais je ne l’attendais pas spécialement, ce n’était pas une chanson connue, même si elle aurait facilement pu trouver sa place dans le scénario.

/ ! \ Spoilers / ! \

La suite de cet article porte sur la fin du film, je vous conseille donc de ne pas lire, même si, bien sûr, connaissant la vie de Dalida vous savez comment cela va finir. Mais la mise en scène est magnifique, trop magnifique pour que je me passe d’en parler, et je ne voudrais pas que vous en sachiez trop avant d’en avoir fait l’expérience par vous-mêmes.

Avant de parler de la fin, c’est un spoiler quand même, quelques mots sur la scène de Laissez-moi danser. On voit Dalida se préparer à monter sur scène, dans son costume Disco. Elle tremble, elle respire mal, et n’a pas l’air d’avoir envie de monter sur scène. Sa vie est de plus en plus triste, son compagnon souvent absent, et à ce moment-là du film je pensais qu’elle allait chanter Mourir sur scène devant son public. D’autant plus qu’une scène démarre entre elle et son dernier mari, une scène de dispute violente où elle lui demande de quitter la maison. C’est en alternance avec cette scène déchirante que l’on va avoir des images d’une Dalida éblouissante, souriante, heureuse sur scène, qui chante, non pas Mourir sur scène comme je m’y attendais, mais Laissez-moi danser. Magnifique montage qui respecte l’objectif du film, et montre le contraste entre le bonheur qu’elle procure autour d’elle et le malheur de sa propre vie.

Toujours là ? Très bien, alors voilà ce que j’ai à dire sur les dernières minutes du film et sur le générique de fin (qui a une véritable importance !)


Dalida, assistée jour et nuit par sa femme de chambre, se maquille dans le but de sortir. En effet, depuis un moment elle parle de son ami, Michel. Elle demande à sa femme de chambre de ne pas rentrer cette nuit-là et de la laisser dormir le lendemain matin, car son amant Michel passera la nuit avec elle. Rassurée d’enfin la voir se maquiller, s’habiller et retrouver le sourire, elle part donc, sans aucune crainte. Bien sûr, aucune visite n’est prévue ce soir-là, on se demande même si ce Michel a existé un jour : Dalida est seule et prépare son suicide.

La chanson qui accompagne cette scène est Pour ne pas vivre seul. Choix extrêmement pertinent par rapport au début du film qui citait Heidegger. En effet, vers le milieu du film, Dalida lit Heidegger. Je me demande ce qu’elle a bien pu en comprendre, parce que ce n’est pas le philosophe le plus facile… Mais que retient-on d’Heidegger, quand on le lit sans tout en comprendre ? Peut-être justement ce qu’elle dit dans sa chanson Pour ne pas vivre seul : l’homme se fond dans la masse, devient un-parmi-d’autres : il entre dans ce qu’Heidegger appelle la « dictature du on », dans le but d’échapper à l’angoisse de la mort. Car « on » meurt, mais « on » est à la fois tout le monde et personne, la mort est ainsi mise à distance, et j’ai l’impression qu’elle ne me touchera pas ; du moins, pas tout de suite. Alors, « on » fait tout pour ne pas vivre seul, parce que seul, il faut affronter l’angoisse de la mort. Et la mort est ce que je ne peux affronter que seul : comme le dit la chanson, « on n’a jamais fait un cercueil à deux places ». « On » me protège de la pensée de la mort, peut-être, mais « on » ne m’empêche pas de mourir seul. Toute cette chanson est construite justement avec ce « on » : je rappelle le début des paroles :

« Pour ne pas vivre seul
On vit avec un chien
On vit avec des roses
Ou avec une croix
Pour ne pas vivre seul
On se fait du cinéma
On aime un souvenir
Une ombre, n’importe quoi… »

Ce « on » ponctue toute la chanson jusqu’à la fin, entrecoupé de passage où elle dit « je », « moi », « je t’aime et je t’attends, pour avoir l’illusion de ne pas vivre seule », mais « je » fais comme « on » fait finalement. D’ailleurs, vivre avec un chien, des roses, un souvenir et une ombre, c’est ce qu’elle fait justement elle-même à ce moment-là, elle qui n’a plus qu’un chien et un ami imaginaire avec qui elle prétendait passer la soirée. Et Dalida meurt, seule, parce que la mort s’affronte seul.


Le film s’arrête immédiatement. Pas de scène où ses proches la découvre, de scène d’enterrements, de pleurs, cela n’aurait pas été dans la lignée du reste du film. En revanche, le générique de fin enchaîne immédiatement avec, vous vous en doutez, Mourir sur scène. Cette chanson qui glorifie la mort, qui l’attend, qui l’affronte, c’est exactement ce que Dalida n’a pas fait en se cachant derrière le « on. » Dans Mourir sur scène, elle cesse de se cacher, puisqu’elle s’adresse directement à la mort en lui disant : « Viens, mais ne viens pas quand je serai seule… » Mettre au défit la mort tout en prétendant pouvoir ne pas mourir seul, c’est contraire à ce que dit Heidegger, et c’est ce à quoi elle s’est opposée au tout début du film en refusant l’expression d’ « être-pour-la-mort. » Non, l’être humain n’est pas un « être-pour-la-mort », c’est un « être-pour-l’amour », qui ne vit ni ne meurt seul, mais entouré des autres. Malheureusement, ce qu’elle affirme au travers de ses chansons ne se révèlera pas vrai, et le dernier mot ira bien à Heidegger. 

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