mardi 1 juin 2021

« A la dérive » : Buffy est-elle dans un hôpital psychiatrique ?

Bonjour à tous et merci d’avoir suivi la série d’analyses philosophiques de Buffy contre les vampires. Cette série touche à sa fin et, pour la clôturer, je vais analyser un épisode qui fait partie de mes préférés. Un épisode qui donne mal à la tête, qui remet en question l’ensemble de la série, et qui se termine de façon très énigmatique. Comme le titre de l’article vous l’a peut-être fait deviner, cet épisode est l’épisode 17 de la saison 6, « A la dérive ». Le titre anglais, extrêmement parlant, est « Normal again » (« normale à nouveau »). Il s’agit de cet épisode très particulier dans lequel un démon injecte un poison à Buffy, poison qui lui donne des hallucinations : elle se voit, à plusieurs reprises, dans un hôpital psychiatrique. Dès lors, les aventures de Buffy à Sunnydale, que l’on suit depuis six saisons, sont-elles réelles, ou ne sont-elles que les délires d’une malade mentale ?

 


« Suis-je une malade mentale enfermée dans un asile ou une espèce d’héroïne qu’on a choisi pour combattre les démons et sauver le monde ? Comme c’est ridicule. »

 

Sachez déjà que les livres ou films dont la chute est « en fait c’était un rêve » ou « en fait il est fou » sont des livres qui m’insupportent grandement, et me donnent toujours l’impression que l’auteur ne savait pas comment finir, alors a utilisé cette chute comme une sorte de deus ex machina. Emettre l’hypothèse que toute l’histoire de Buffy ne se passe que dans sa tête, qu’elle est folle, était un pari risqué, mais la construction extrêmement précise et réfléchie de l’épisode permet d’installer véritablement le doute dans la tête des spectateurs.

 

Rappelons le contexte de la saison 6. Buffy est revenue du monde des morts en début de saison et souffre de ce qui ressemble à une dépression, même si le mot n’est jamais employé. Même si elle apprécie la présence de ses amis, elle souffre encore du fait d’avoir été arrachée du Paradis pour revenir sur Terre où sa vie est un enfer. Après une relation avec Spike, elle a rompu avec lui en prétextant ne le fréquenter que pour des mauvaises raisons. Alex vient d’abandonner Anya le jour de leur mariage. Willow et Tara, si elles recommencent à se parler, ne sont toujours pas entièrement réconciliées. Bref, tout va mal. Tous les personnages souffrent, et c’est à ce moment que le Trio (Warren, Jonathan et Andrew, les trois principaux antagonistes de la saison) envoie sur Buffy un démon qui  lui plante un dard dans le bras. Aussitôt, Buffy a une vision d’elle-même dans un hôpital psychiatrique, où une infirmière est en train de lui faire une piqûre.

 

Tout l’épisode va tourner autour du doute : Buffy va douter de la réalité, se demander si ce qu’elle perçoit est réel et donc se demander quelle est la vérité. Commençons par éclaircir ces deux termes. La réalité désigne ce qui existe effectivement. Si je dis que la table devant moi est réelle, ça veut dire qu’il y a bien une table devant moi. Rien de plus. Pourtant, malgré cette apparente simplicité, cette notion pose bien des problèmes : comment être sûr que ce que l’on perçoit est bien la réalité ? Je vois la table devant moi. Mais tout le monde a déjà fait l’expérience de percevoir une chose qui en fait n’est pas vraiment là : sous l’effet de la fièvre, par exemple, ou encore plus fréquemment, du rêve. La vérité désigne l’accord de la pensée et de la réalité. Autrement dit, si vous dites la vérité, ça veut dire que votre phrase décrit effectivement ce qui est : l’erreur sera le fait de croire que ce qu’on dit correspond à la réalité, alors que ce n’est pas le cas. C’est pourquoi la vérité est unique et ne dépend pas des individus. Ça n’a pas de sens de dire « ma vérité » puisque la vérité sera le propos qui correspond à la réalité, unique. Concrètement : dans l’épisode, il n’y a pas deux vérités pour Buffy : il y a deux perceptions de la réalité, et toute la question de l’épisode est de savoir laquelle est la vraie.

 

Un problème similaire a été posé dans un passage extrêmement connu des Méditations Métaphysiques de Descartes. Celui dont le nom désigne désormais une personne à l’esprit très logique et rigoureux (« cartésien ») a, dans cet œuvre, essayé de trouver un fondement absolument certain à la connaissance. Une vérité sur laquelle aucun doute n’est possible, une proposition qui serait nécessairement vraie. Une idée de départ dont le contraire serait impossible. Par exemple, il suggère de partir d’une idée qui semble évidente à tout le monde : le monde extérieur existe. Est-ce une affirmation absolument certaine ? Même s’il semble non seulement difficile, mais aussi complètement absurde de se mettre à douter de l’existence du monde extérieur, cela reste pour autant possible. En effet, nous avons tous fait l’expérience d’un rêve particulièrement réaliste qui nous aura causé joie ou effroi. Et, au réveil, ce soulagement éprouvé quand on se rend compte que ce n’était qu’un rêve montre à quel point, sur le moment, on y a cru. Nous n’avons aucune preuve, dans l’absolu, que nous ne sommes pas actuellement en train de rêver, ou que nous ne sommes pas dans une simulation informatique à la Matrix ; ou encore que nous ne sommes pas un fou dans un hôpital psychiatrique, en train d’imaginer notre existence.

 

Comment Buffy pourrait-elle savoir quelle version du monde est la vraie ? A ce problème de la rationalité posé par Descartes, le philosophe Pascal, à la même époque, reconnaît que certaines propositions sont impossibles à prouver par la raison. Tel est le cas de la proposition « le monde extérieur existe » ou « je ne suis pas en train de rêver ». Dans ces cas précis, selon Pascal, il faut faire confiance à son intuition : je sens que je suis actuellement éveillé, je dois y croire. Ces vérités intuitives, Pascal les nomme « vérité de cœur ». Nous pouvons également appeler cela la foi : hors de son sens religion, la foi désigne une croyance extrêmement forte en quelque chose dont nous n’avons pas de preuve objective. Il faut donc avoir foi en l’existence du monde extérieur, avoir foi dans le fait que nous ne sommes pas en train de rêver. Nous n’avons aucune preuve, mais nous savons avec certitude que nous sommes dans le vrai monde.

 

Toutefois, cette vérité de cœur concernant le fait que nous ne sommes pas en train de rêver tient au fait, pour Pascal, que quand nous nous réveillons, nous reprenons notre vie de façon cohérente avec ce qu’elle était avant de dormir. Alors que chaque rêve est indépendant, et ne suit pas forcément notre rêve précédent. Comme il le dit dans les Pensées, « La vie est un songe un peu moins inconstant. » Ce passage suit un paragraphe qui propose l’expérience de pensée suivante : si un paysan rêvait toutes les nuits qu’il est roi, pourrait-il vraiment savoir s’il est roi ou paysan ? Or, c’est justement ce problème qui va être rencontré par Buffy : à partir du moment où elle commence à se voir dans un hôpital psychiatrique, ces scènes vont revenir et se compléter comme s’il s’agissait véritablement d’un réveil, d’un retour à une existence constante. De son point de vue subjectif, il lui sera donc impossible de savoir quelle existence, celle de Sunnydale et celle de l’hôpital, est réelle. C’est ce qui fait que cet ennemi est le plus terrible de la série et probablement le plus difficile à vaincre : il ne s’agit pas de force brute, ni même de supporter une douleur psychologique, mais de choisir une voie parmi deux qui sont également crédibles.

 

Dans les deux mondes, des explications crédibles et rationnelles sont données au fait que Buffy ait ainsi des flash qui lui font voir une autre existence possible. Du côté de Sunnydale, un démon lui a injecté une venin qui lui fait croire qu’elle est à l’hôpital. Willow trouve même un livre dans lequel le démon et les effets de son venin sont décrits précisément : rien d’étonnant à ce qu’elle ait ces visions. Du côté de l’hôpital, le psychiatre qui la reçoit trouve une explication psychologique rationnelle et crédible à toutes ses aventures, en dévoilant des symboliques qui sont justement celle du réalisateur de la série.

 

Le discours du psychiatre constitue la troisième apparition de l’hôpital psychiatrique dans l’épisode. Il explique à Buffy et à ses parents que Sunnydale est une production de son imagination dans lequel elle se réfugie depuis son internement, six ans auparavant : ces six ans correspondent évidemment aux six premières saisons. Dans ce monde imaginaire, elle se prend pour une héroïne qui sauve le monde, toutes les intrigues tournent autour d’elle. Elle est la figure centrale, est entourée d’amis aux pouvoirs surnaturels, se bat contre des monstres dont certains sont issus de la littérature d’épouvante. A chaque victoire, d’autres monstres apparaissent : voilà pourquoi elle ne revient jamais dans le monde réel. Il parvient même à expliquer la courte période où, entre la saison 5 et la saison 6, elle est morte : ce fut un moment de lucidité, pendant lequel elle était revenue pleinement dans l’hôpital. Révélation intéressante, quand on sait que Buffy, du côté de Sunnydale, a dit avoir été au Paradis. Justement, dans l’hôpital, nombre de ses désirs les plus profonds semblent être réalisés : sa mère est encore vivante, son père vit encore avec elle ; elle n’a pas de sœur à protéger d’un danger mortel et est débarrassée du lourd poids de ses responsabilités. Peut-être que le pouvoir précis de ce démon qui l’a attaquée est justement de lui faire croire que tous ses désirs sont réalisés. Depuis le début de la saison 6, Buffy souffre de son retour à Sunnydale.

 

Buffy se retrouve donc devant ce choix à faire : soit croire en la réalité de Sunnydale, soit en la réalité de l’hôpital. Son désir premier semble se porter sur Sunnydale : c’est à ce monde qu’elle est le plus attachée au départ, parce qu’elle en a l’habitude. Une expérience de pensée proposée par Robert Nozick semble montrer que nous avons tous, ainsi, une tendance à l’inertie :

 

« Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? »

 

Voici la forme première de l’expérience de pensée. Les sondages réalisés montrent que dans cette situation, la plupart des gens disent préférer rester dans le monde réel plutôt que de se brancher à cette machine et vivre une vie idéale mais imaginaire. Les arguments fréquents étaient souvent ceux de l’authenticité : mieux vaut une existence authentique, réelle, même imparfaite, plutôt qu’une existence simulée. Cependant, des variantes de l’expérience vont conduire à nuancer cette interprétation première. Dans une autre version, on vous demande d’imaginer que vous vivez votre vie, normalement, et que brusquement une fenêtre apparaît devant vous et vous dit : « Bonjour. Vous êtes actuellement dans une machine à expérience mais vous y avez été branché par erreur. Si vous voulez revenir dans le monde réel, tapez 1. Si vous souhaitez poursuivre votre existence dans la machine, tapez 2. Dans ce dernier cas, le souvenir de ce message sera effacé. Vous pourrez donc continuer votre existence comme vous le faisiez déjà, sans perturbation. » Or, à cette deuxième expérience, la majorité des participants a révélé préférer rester dans la machine à expérience. L’argument de l’authenticité ne tient plus : ce qui apparaît en revanche, c’est une tendance à l’inertie. Nous préférons généralement rester dans la situation dans laquelle nous sommes, et les changements trop brusques sont rejetés.

 

Buffy tend donc premièrement à préférer Sunnydale, dans lequel elle a ses repères. Mais les arguments du psychiatre sont extrêmement convaincants. Quelle situation est la plus crédible ? Celle où Buffy souffre d’une forme très grave de schizophrénie qui lui fait douter de la réalité, ou celle où Buffy est une héroïne toute-puissante entourée d’amis aux pouvoirs surnaturels qui l’aident à combattre des démons et sauver le monde ? Même dans le monde où les démons existent, elle sait que cette idée semble incroyable. A Sunnydale, les démons sont cachés : pour la plupart des gens, le surnaturel n’existe pas. D’ailleurs, Buffy raconte que la première fois qu’elle a vu un vampire, ses parents l’ont crue folle et l’ont emmenée dans une clinique : et si elle n’en était jamais sortie ? Un nouvel argument semble faire pencher la balance du côté de l’hôpital. Enfin, quand Willow lu apporte l’antidote et lui demande de le boire, c’est Spike qui va la faire changer d’avis et désirer rester du côté de l’hôpital. Dans le monde de Sunnydale, lui dit-il, elle est tout aussi folle : elle semble rechercher la souffrance et l’obscurité, elle ne veut pas dire aux autres qu’elle a une relation avec lui et préfère garder un secret qui la fait souffrir plutôt que d’accepter le bonheur. Suite à ce discours, elle choisit de ne pas boire l’antidote et, de retour dans l’hôpital, demande au psychiatre ce qu’elle peut faire pour guérir. La solution est simple : éliminer ce qui la retient là-bas, c’est-à-dire ses amis.

 

Un dernier moment d’hésitation va finalement lui faire choisir Sunnydale. Paradoxalement, c’est le discours de sa mère dans le monde de l’hôpital, qui lui demande d’être forte, de croire en elle, de ne pas abandonner, qui va lui faire choisir Sunnydale plutôt que l’hôpital. Le propos de sa mère est simple : il ne faut pas céder à la facilité. Or, selon sa mère, la facilité serait de retourner dans Sunnydale avec ses amis. Oui, laisser mourir ses amis est difficile : mais à ce moment de la série, la facilité serait clairement de choisir l’hôpital. Buffy est épuisée et seule : comme nous l’avons dit au début, tout va mal à Sunnydale en ce moment. Elle semble comprendre que le monde réel est Sunnydale, et que celui de l’hôpital est en fait issu de son désir de retrouver la tranquillité et de quitter ses responsabilités insupportables. Si elle choisit l’hôpital, elle retrouvera bien le « Paradis », celui qu’elle a quitté en ressuscitant : un monde où ses parents sont ensemble et vivants, où elle ne doit pas risquer sa vie à chaque instant, où elle ne porte pas le poids du monde sur ses épaules. Contre ce désir, elle choisit donc son devoir et d’assumer ses responsabilités.

 

Pour finir, la force de l’épisode réside en grande partie sur sa conclusion. Buffy a choisi Sunnydale et va boire l’antidote. Mais la dernière image de l’épisode n’est pas dans Sunnydale : nous voyons, dans l’hôpital psychiatrique, le médecin l’examiner, et conclure que c’est terminé, elle est repartie dans son esprit. Ses parents pleurent, l’épisode se termine. Cette scène finale fait nettement pencher la balance du côté de l’hôpital psychiatrique. Si les scènes de l’hôpital n’étaient que des hallucinations, comment est-il possible que cette scène ait lieu alors que Buffy n’est plus là pour la voir ? En général, nous considérons que la « réalité » est ce qui existe indépendamment de notre pensée : quand je sors de ma chambre, le lit existe toujours, parce qu’il est réel. Alors que si j’imagine un monde dans ma tête, ce monde ne continue pas d’exister quand j’arrête d’y penser. Si le monde de l’hôpital psychiatrique continue d’exister indépendamment de Buffy, peut-être est-ce bien celui-là qui est réel…

 

J’espère que cette série d’article vous aura plu. J’ai pris beaucoup de plaisir à revoir certains épisodes pour en parler. Ça faisait un moment que je voulais faire ce genre d’analyse philosophique. Les études de philosophes sur la série Buffy contre les vampires sont fréquentes aux Etats-Unis, mais nous en avons peu de traductions, et moi-même je n’ai pas vraiment les moyens de les lire en anglais. J’espère donc que les quelques idées que j’ai partagées avec vous vous permettra de voir la série sous un œil nouveau, et pourquoi pas, si vous lisez l’anglais, d’aller lire d’autres analyses !


samedi 22 mai 2021

Le 100e article !

 

Bonjour à tous et merci d’avoir cliqué sur le lien du… 100e article du blog !

 

Et si vous découvrez le blog, ce sera l’occasion d’avoir un petit récapitulatif des articles qu’il faut aller lire (ou relire).

 

Commençons par un peu de nostalgie. Le blog a été créé en juin 2016 (ce qui signifie qu’il m’a fallu 5 ans pour écrire 100 articles, exactement… mais aussi qu’en plus des 100 articles nous fêtons les 5 ans du blog !) Le tout premier article était un récapitulatif de quelques thèses d’auteurs par thème pour aider au bac de philo. En effet, en 2016, je venais d’avoir le CAPES (le 8 juin pas encore, je ne sais même pas si j’avais déjà passé les oraux !) et je venais de publier mon premier roman en autoédition complète. (Traduction : c’était le premier livre entièrement autoédité, pour lequel j’avais fait la mise en page, la couverture, la quatrième de couverture…) Il s’agit bien sûr… non pas de La Loi de Gaia qui est sorti un mois plus tard, mais de Si la parole était d’or.

 

Aujourd’hui, je peux l’avouer, le roman que je voulais publier, c’était La Loi de Gaia. Mais j’avais mis tellement de passion dans son écriture que je ne voulais surtout pas qu’il soit mal édité. J’avais eu de mauvaises expériences avec mes romans précédents, alors j’ai lancé un lièvre. Le lièvre Si la parole était d’or n’a en fait servi qu’à « tester » Bookelis. Je voulais voir si j’allais apprécier la plateforme et son fonctionnement pour ne pas gâcher La Loi de Gaia. Test réussi, puisque je suis toujours chez eux cinq ans plus tard !

 

De La Loi de Gaia à Philosophe Pikachu ! il y a eu un roman, deux essais et 6 nouvelles. Trois passages dans le top 10 d’Amazon (pour La Loi de Gaia, et les nouvelles : Les étudiantes fauchées ne prennent pas le taxi et Le tatouage d’Amanda). La création d’un podcast, Geekosophie Magazine.

 

Mais ne parlons plus de mes livres, j’aimerais plutôt mettre en avant ceux des autres. Pendant ces cinq ans, j’ai fait de belles découvertes que je repartage avec vous (je me force à n’en choisir que 5, de toute façon toutes mes chroniques sont sur cette page) :

La Locataire

Réincarnation Blues

Neuroland

#Murder

Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers

 

Ensuite, je vous propose la liste des 5 articles les plus lus du blog :

1 - "Le cheval et l'âne" de La Fontaine

2 - Mes 10 livres préférés

3 - "Les Mains sales" de Jean-Paul Sartre

4 - "Des étoiles dans le caniveau" d'Anna Circé

5 - "Notre Dame de Paris" de Victor Hugo

 

Et pour finir, quelques articles que je veux remettre en avant, soit parce que je les aime bien, ou parce qu’ils représentent bien l’esprit de mon blog :

- La série d’articles : Les footballeurs passent le bac dont voici le premier.

- « Contre la mode du commentaire constructif », que je ressors chaque fois que revient sur le tapis la question des « conseils pour progresser » donnés à des auteurs déjà publiés et affirmés dans le milieu.

- Une définition de la pop-philo, ou du moins ce que j’entends personnellement par pop-philo.

 

Merci à tous ceux qui me suivent depuis le départ (je ne vous cite pas parce que j’ai peur d’oublier quelqu’un, mais vous vous reconnaîtrez) et aux petits nouveaux. On se retrouve bientôt pour de nouveaux articles !

jeudi 20 mai 2021

La Sirène, sans queue de poisson, mais avec une belle voix !

 

Si cette lecture (la Sirène de Kiera Cass) me faisait envie depuis des années parce que j’aime bien les histoires de sirènes et que c’est assez rare dans les livres et les films, j’avais quand même peur que ce soit très niais. Une histoire d’amour entre ados qui se sont rencontrés une fois à la fac et pour qui c’est brusquement l’amour fou, je ne le sentais pas trop. Pourtant, j’ai été très agréablement surprise. J’avoue que je n’étais clairement pas le public visé et je maintiens ce que j’ai dit sur l’histoire d’amour. Si l’histoire avait été celle de personnages plus adultes, ça aurait clairement été un coup de cœur. Malgré tout, j’ai quand même vraiment bien aimé et je regrette peut-être un peu de ne pas l’avoir lu plus jeune… mais pas sûr que ça aurait réglé le problème, parce que plus jeune j’étais totalement insensible aux romances aussi.

 


Ce qui m’a beaucoup plus dans ce roman, c’est la création mythologique, l’adaptation qui a été faite du mythe des sirènes. Celles-ci reprennent l’idée d’attirer les marins dans l’eau grâce à leur voix pour les tuer. Toutefois, ce n’est pas pour se nourrir elles-mêmes des humains mais pour l’océan. Il s’agit en fait d’un sacrifice qui est fait pour le bien de l’humanité entière : les hommes ont besoin de l’océan pour survivre, mais l’océan se nourrit aussi des humains pour se maintenir. Une fois par an, ses sirènes provoquent donc un naufrage dont personne ne survit. Ainsi, l’océan reprend des forces et se maintient, ce qui permet la survie de tous les autres. C’est un cycle naturel, horrible mais en même temps indépassable. De temps en temps, une jeune femme victime d’un naufrage supplie qu’on lui laisse la vie sauve : elle peut alors rejoindre les sirènes pour cent ans. Une fois son devoir envers l’océan et le reste de l’humanité accompli, elle oublie tout et reprend une vie d’humaine dans de bonnes conditions.

 

Alors qu’elle a déjà servi l’océan pendant quatre-vingt ans, Kahlen rencontre Akinli. On a déjà, juste là, la première chose qui me fait sérieusement décrocher de la lecture d’un livre. J’ai vraiment du mal avec les romans qui ne mettent que des prénoms inventés ou originaux (sans doute une des raisons qui me détourne de la fantasy). Ça me donne toujours l’impression que l’auteur veut être original et qu’il n’a pas trouvé de meilleure façon de le faire. Bon, clairement, c’est ultra personnel et ça n’a aucune influence sur votre future lecture du livre. Ils tombent amoureux, un peu trop niaisement et rapidement à mon goût, après avoir parlé deux fois dans une résidence étudiante… enfin, Akinli a parlé, parce que Kahlen n’en a pas le droit : tous ceux qui entendent la voix d’une sirène sont irrémédiablement attirés par l’océan et meurent noyés. Un autre point assez sombre qui m’a beaucoup plu.

 

En conclusion, même si vous avez peur d’une histoire un peu trop jeunesse, je le recommande. Après tout, ce n’est pas parce que les personnages ont dix-neuf ans que ça ne peut pas vous plaire ! Et si jamais vous avez le même genre d’histoire à me conseiller, mais pour un public adulte, je suis preneuse !

vendredi 7 mai 2021

Cinder, la Cendrillon du futur !

 

Aujourd’hui, je viens présenter un gros coup de cœur pour le premier tome d’une saga de science-fiction. Oui, vous avez bien lu : une saga. Et oui, une fois n’est pas coutume, je vais la lire ! Une fois n’est vraiment pas coutume, je crois même pouvoir dire que je suis contente qu’il y ait d’autres tomes, parce que j’ai envie d’en lire d’autres comme celui-là !

 

Les réécritures modernes de Cendrillon ne sont pas rares. Après l’affreuse comédie musicale de Lââm, Cindy la Cendrillon des banlieues, voilà Cinder, la Cendrillon du futur ! Le scénario est assez classique de la science-fiction : un monde futuriste avec des robots, où Cinder est un cyborg : une jeune fille ayant certaines parties de son corps remplacées par des machines, suite à un grave accident. Elle est la propriété de sa belle-mère et vit avec ses deux demi-sœurs. Un bal est organisé par le prince, son pied-robot est trop petit et a tendance à tomber, et autres références amusantes que j’ai pris plaisir à reconnaître. Plus encore, un terrible virus ravage la population et les cyborgs sont utilisés pour tester des vaccins.

 


Dans ce monde existe un autre peuple que celui des terriens : les lunaires, qui ont des pouvoirs magiques et détestent la technologie. Un monde un peu à la Star Wars, entre la science-fiction et la fantasy, qui mêle les avancées technologiques et les pouvoirs fabuleux.

 

On retrouve aussi les questionnements classiques d’une œuvre de science-fiction : où est la limite de l’humain ? Peut-on faire des tests médicaux sur les cyborgs, puisqu’ils ne sont plus tout à fait humains ? De même, des questions proches des œuvres de dystopies ou postapocalyptiques ressortent : est-ce moralement acceptable de sacrifier quelques personnes pour le bien du plus grand nombre ? Faut-il sacrifier son bonheur personnel pour le bien de tous les autres ? 

 

Bref, rien de très original en fait, puisqu’on ne compte plus les réécritures de Cendrillon, les questionnements sur le transhumanisme ou les univers à la Star Wars, mais l’ensemble de tout ça fait quelque chose d’assez amusant et l’intéressant. Chaque tome reprend un conte en particulier, c’est pour ça que j’ai bien envie de lire les suivants ! (Mais n’imaginez pas que je vais me mettre brusquement à lire des sagas, c’est exceptionnel !)

samedi 1 mai 2021

Buffy, Willow, Dawn : face à la mort

 

Bonjour à tous et bienvenue sur le blog pour notre avant- dernier article sur la série Buffy contre les vampires. Pour cet avant-dernier article, il ne s’agira pas vraiment d’une analyse philosophique, mais simplement de quelques mots sur un épisode que j’aime bien, parce qu’il montre quelque chose d’intéressant. Il ne s’agit pas d’une vraie réflexion comme dans les deux épisodes que nous avons analysés dans les articles précédents (épisode muet et épisode musical).

 

Saison 7, épisode 7 : « Connivences » en français, mais le titre anglais est bien plus explicite : Conversations with dead people (conversation avec les morts). Dans cet épisode, Buffy, Willow et Dawn vont entrer en communication avec trois personnes décédées peu avant. Buffy, en pleine patrouille, tombe sur un jeune vampire qui la reconnaît aussitôt : ils étaient ensemble au lycée. Dawn, seule chez elle, se retrouve en pleine scène de film d’horreur : l’électricité fait des siennes, la télé refuse de s’éteindre, les portes claques, des silhouettes apparaissent. Willow, restée seule à la bibliothèque, voit apparaitre Cassie, une élève du lycée de Sunnydale, qui prétend venir avec un message de Tara.

 


Parallèlement à tout cela, Jonathan et Andrew, les méchants de la saison 6, reviennent à Sunnydale. Andrew est manipulé par ce qu’il pense être le fantôme de Warren, le dernier membre du Trio, tué par Willow à la fin de la saison précédente. Pour ouvrir la bouche de l’Enfer, Andrew va sacrifier Jonathan sur le sceau présent dans le sous-sol du lycée.

 

Si cet épisode est intéressant, c’est parce qu’au travers de ces quatre histoires, l’épisode illustre quatre attitudes que l’être humain peut avoir face à la mort. Buffy retrouve Holden, ancien camarade de lycée. Une fois qu’ils se sont reconnus, leur conversation va vite tourner à leurs souvenirs de lycée. Première réaction quand on pense à un être disparu : la nostalgie. Se rappeler les bons souvenirs, c’est une façon de mettre cette dure réalité à l’écart. Buffy et Holden vont beaucoup rire, avant de reprendre une conversation plus sérieuse : le rire, qui vient après-coup, quand on repense à des événements pénibles sur le moment, est une attitude classique de celui qui veut prendre de la distance avec le malheur. Vous connaissez peut-être le fameux « rire de Démocrite » : ce philosophe présocratique préconisant le rire comme remède face au malheur et à la folie du monde.

 

Dawn, de son côté, va  affronter la peur de la mort (même si dans, l’épisode, c’est plutôt la peur d’un mort). Les scènes de Dawn, nous l’avons dit, reprennent les codes d’un film d’horreur : l’électricité saute, mais la télévision et la radio restent allumées, le son de plus en plus fort. Des portes claquent et on voit des ombres et des silhouettes apparaître brusquement. Dawn, terrifiée, essaie de communiquer avec ce qu’elle pense être le fantôme de sa mère, qui est tourmenté par une présence démoniaque. Dans les livres de Willow, elle trouve un sortilège d’exorcisme. Après beaucoup de destructions et de blessures, elle parvient à chasser le démon et voit le fantôme de sa mère qui la met en garde contre Buffy. Tous les évènements vont provoquer, chez Dawn, la peur : d’abord l’inconnu, quand elle ne sait pas ce qui la persécute ; elle connaît ensuite la peur d’échouer à éloigner le démon, la peur de ne rien pouvoir faire pour sa mère ; enfin, une fois qu’elle parvient à parler au fantôme de sa mère, elle a peur que Buffy l’abandonne, comme le fantôme le lui prédit. Inconnu, impuissance, abandon des autres : trois caractéristiques de la mort, ou du moins de l’image que nous en avons.

 

Le dernier personnage à faire face à la mort est Willow. Cette fois, l’attitude mise en avant, c’est la tristesse. Cassie vient parler de Tara, pour qui Willow a tué Warren. Ce meurtre la trouble encore, elle craint de replonger dans la magie noire. Elle culpabilise, et Cassie (qui est en fait la Force, le grand méchant de la saison, capable de prendre l’aspect de n’importe quel mort) encourage cette culpabilité pour la pousser au suicide. Malgré son chagrin, c’est à cause de ça que Willow comprend que Cassie est un imposteur : jamais Tara ne l’aurait poussée au suicide, même pour lui éviter de sombrer dans le mal. Après la nostalgie et la peur, la tristesse est une attitude commune et évidente face à la mort et au souvenir de ceux que l’on a perdu. L’attitude de Willow est en fait à l’opposé de celle de Buffy : en repensant à ceux qui nous ont quittés, on peut soit être terrassé par le chagrin, comme Willow, soit éprouver de la nostalgie, et en rire, comme Buffy.

 


Enfin, l’aventure d’Andrew et Jonathan montre une dernière attitude face à la mort : le meurtre, ou le fait d’aller la chercher. Pourtant, le meurtrier Andrew va éprouver les mêmes émotions que celles présentées précédemment : la peur, à la fois de son geste et du fantôme de Warren qui le pousse à agir (fantôme qui, comme Cassie, est en fait la Force) puis la tristesse, quelques épisodes plus tard, quand il se rendra compte de son geste, d’avoir tué son seul ami.

 

Cet article sur la mort est terminé. La dernier article, qui sortira le mois prochain, comportera de nouveaux des références de philosophie classique, sur un thème qui me permettra d’introduire la prochaine série d’articles sur une autre série… mais pour l’instant, suspense !

vendredi 23 avril 2021

Mme Brown et le Langage de la nuit

 

Ceci n’est pas exactement une chronique. Je vais parler de ma lecture du Langage de la nuit d’Ursula K. Le Guin, mais je vais me concentrer sur un seul chapitre que j’ai beaucoup aimé. Le Langage de la nuit est un essai sur la littérature de l’imaginaire. Ursula Le Guin, si vous ne connaissez pas, est une autrice de fantasy et science-fiction, une des rares à être véritablement considérée comme une écrivaine, au même titre que Tolkien. Je n’ai pas lu ses romans parce que je n’aime pas la fantasy et malgré les réflexions sociologiques, philosophiques et métaphysiques qui se posent dans ses écrits, je ne pense pas réussir à accrocher pour autant. En revanche, j’ai bon espoir d’apprécier ses nouvelles de science-fiction. Parmi elles, la brillante « Ceux qui partent d’Omélas. »

 

J’avais donc très envie de découvrir ses écrits et comme je ne voulais pas me lancer dans la fantasy, j’ai choisi cet essai où elle parle du rôle que peut jouer, socialement parlant, la littérature de l’imaginaire, d’autant plus que je prépare un cours sur le rôle de l’utopie, la dystopie et la science-fiction dans la représentation du monde. Je n’ai pas vraiment trouvé de quoi faire mon cours, mais j’ai été passionnée par un chapitre assez long où elle reprend un concept de Virginia Woolf. Ce concept a le nom très amusant de « Mme Brown. »

 

Le Guin se demande si « Mme Brown » est compatible avec la science-fiction. Elle remarque que, pendant des années, elle n’a pas semblé l’être : on ne trouvait pas de Mme Brown en SF. Mais qui est cette Mme Brown ?

 




Ce n’est évidemment pas un personnage. Ce n’est même pas un archétype de personnage. En fait, Mme Brown est l’anti-archétype. Pour Woolf, un roman ne se construit pas à partir d’une intrigue, ni d’un message, ni d’une réflexion (oui, je suis exclue du roman selon Woolf…) mais d’un personnage. Un roman est la description d’une certaine expérience du monde, au travers du regard d’un personnage en particulier. Mme Brown est le nom de ce concept de personnage, qui marque la lecture du roman. Comme l’écrit Woolf, citée par Le Guin (citée par moi) : « Les grands romanciers, pour nous montrer ce qu’ils veulent nous montrer, utilisent le regard d’un personnage. Sinon, ils ne seraient pas romanciers, mais poètes, historiens ou pamphlétaires. »

 

Bien sûr, on peut remettre en question cette thèse sur la littérature, qui fait du personnage l’essence de tout véritable roman. Cependant, même si l’on n’est pas d’accord, cette thèse m’a beaucoup plu en tant qu’elle permet au moins, quand on y pense, de distinguer un personnage véritable, unique, bien construit, de ce qui ne serait qu’un archétype. C’est pour cette raison que j’ai dit plus haut que Mme Brown était l’anti-archétype. Le Guin propose justement un petit exercice (que je n’ai pas arrêté de reproduire après avoir lu ce chapitre !) pour déterminer si un roman comporte cette Mme Brown ou non. Repensez à un livre lu il y a longtemps : avez-vous retenu les noms des personnages, ou ne les désignez-vous, quand vous parlez du livre, que par des termes génériques comme « le héros », « la fille », « le robot », « le méchant »… ? Ce test peut aider à trouver quels personnages sont de vraies constructions, et non de simples archétypes de personnage.

 

Ce qui est drôle, c’est que j’ai fait le test avec deux livres que j’adore : 1984 et Le meilleur des mondes. Pour le premier, j’ai immédiatement eu les noms de Winston et Julia, mais ensuite venait « le méchant. » Pour le deuxième, en revanche, je n’ai que « le sauvage », « la fille », « l’ami ». Aucun nom ne m’est venu. Et pourtant, je n’ai lu qu’une fois l’un et l’autre. Je peux même dire que j’ai lu plus récemment Le meilleur des mondes, qui devrait donc être plus frais dans ma mémoire.

 

Ursula Le Guin remarque que la plupart des livres de SF et de fantasy qu’elle a lus ne comportent pas de Mme Brown. A une exception près, à l’époque où elle a écrit son essai : Le Seigneur des anneaux n’est pas l’histoire d’un héros, d’un magicien, d’une créature bizarre et d’un méchant. Tout le monde connaît bien Frodon, Gandalf, Gollum et Sauron (même ceux qui, comme moi, ne l’ont jamais lu ni vu en film !) Mais elle a bon espoir que cela change. Et ça commence effectivement à changer : qui serait incapable de citer des personnages d’Harry Potter ou Star Wars ?

 

Et vous, quelles sont vos Mme Brown ? Celles dont vous n’oublierez jamais le nom ?

mercredi 7 avril 2021

La Vague – « J’ai préféré le film ! »

 

Film et livre sont un peu lointains dans mon esprit… mais j’en ai reparlé récemment avec d’autres lecteurs sur les réseaux sociaux et comme beaucoup ont eu l’air surpris que j’annonce aussi facilement que j’ai préféré le film au livre, je me suis dit que c’était l’occasion d’en faire un article. Déjà, soyons clairs : ça n’a rien d’exceptionnel, ça m’arrive régulièrement de préférer le film (ou la série, puisque ce sont plutôt des adaptations en série qui sont à la mode) au livre. Exemple pour un film : Stardust, que je n’avais pas trop aimé en livre et beaucoup en film. Exemple pour une série : 13 reasons why, entre autre pour le parti pris sur la mise en scène (censurée plus tard, malheureusement…) de la mort d’Hannah qui n’est pas identique dans le livre. Autre précision pour La Vague : c’est le livre qui est inspiré du film. Le film est inspiré d’une expérience de psychologie pratique faite aux Etats-Unis. Vous trouverez peut-être que c’est ce qui explique tout, mais je ne suis pas une puriste de la version originale. Au contraire, j’aime voir des adaptations ou même des traductions.

 

La vague, vous connaissez sans doute, c’est l’histoire d’un prof d’histoire qui, face à une classe qui nie la possibilité de pouvoir à nouveau tomber dans le totalitarisme (après tout, c’est bon, on connaît, on nous le rabâche à l’école, on sait que c’est pas bien les nazis !), décide de faire une petite expérience. Un jeu de rôle dans lequel on va recréer les bases d’un régime totalitaire. Une expérience immersive pour bien faire comprendre aux élèves en quoi consiste un totalitarisme. Très drôle au départ, sauf que l’expérience tourne au drame : les élèves se prennent un peu trop au jeu, et un véritable régime totalitaire est mis en place dans le lycée.

 

Je vais parler en particulier d’un détail qui fait que, pour moi, le film est vraiment intéressant, alors que le livre l’est beaucoup moins. Dans l’un comme dans l’autre (comme dans l’histoire, qui nous a appris que, comme dit Jean-Jacques Goldman, des « improbables consciences » arrivent à se dresser face à l’opinion dominante) quelques personnages vont comprendre ce qui se passe et refuser le système. Le premier est une fille : Laurie dans le livre, Karo dans le film. Or, la raison qui fait que Karo va résister au mouvement est infiniment plus intéressante que celle de Laurie.


 

 

Dans le livre, Laurie est une bonne élève, elle appartient à une famille cultivée et rationnelle, qui trouve immédiatement l’expérience du professeur étrange, et lui conseille de prendre ses distances avec le mouvement. Parti pris qui laisse entendre qu’avec une bonne éducation, on peut devenir un résistant. Bel idéal mais, malheureusement, l’histoire lui a donné tort. Les intellectuels à s’être laissés happer par le nazisme sont nombreux, très nombreux. Pensons notamment à Heidegger, membre du parti nazi, alors que lui-même avait dénoncé précédemment la « dictature du on », le fait que l’on préfère se fondre dans le « on » de la masse indifférenciée plutôt que de construire une existence authentique. Ou encore Carl Schmitt et sa critique des « guerres justes » ou « guerres pour le bien de l’humanité » qui deviendra le juriste du droit nazi.

 

Dans le film, le personnage de Karo est très différent. Une des premières propositions du professeur est de partager un uniforme : tous les élèves devront venir le lendemain en chemise blanche pour le jeu de rôle. Karo, au matin, essaie sa chemise, mais trouve qu’elle ne lui va pas et ne se sent pas d’aller au lycée dans cette tenue. Elle renonce donc à cette règle, arrive avec une tenue ordinaire, et se fait aussitôt injurier par ceux qui portent l’uniforme. La voilà définitivement exclue de la vague, qu’elle va pouvoir observer d’un œil extérieur et critique. C’est donc uniquement le hasard qui fait que Karo résiste. Et c’est tout. Pas d’intelligence supérieure, pas d’esprit libre, juste un hasard. Peut-être que si l’uniforme avait été une chemise bleue, elle aurait peut-être été entraînée avec les autres. Mais un petit détail insignifiant a fait qu’à ce moment-là, elle n’a pas pu. N’importe qui peut tomber dans le piège du totalitarisme ; n’importe qui peut aussi s’en retrouver exclu.

 

Je vais raconter une petite anecdote personnelle pour montrer à quel point il suffit d’un détail pour ne pas se faire avoir, et nullement d’une intelligence supérieure. Pendant mes études, j’étais en colocation avec deux autres étudiants. Mes colocataires étaient loin d’être stupides. Ils faisaient de grandes écoles, alors que j’étais « juste » à la fac. Un jour, deux ramoneurs sont arrivés en disant qu’ils faisaient le tour de l’immeuble pour le ramonage des chaudières. Peu informés, nous commençons par les laisser entrer. Mais deux jours plus tôt, alors que je cherchais un document dans la paperasse laissée par le propriétaire de l’appartement, j’étais tombée sur la facture du dernier ramonage qui venait d’être fait. Ça m’a donc semblé curieux que des ramoneurs viennent ce jour-là. Et c’est ce minuscule petit détail qui a fait que j’ai eu un doute, et que j’ai cherché le nom de leur entreprise sur internet. Premier site qui est sorti ? Le forum « lesarnaques.com ». Si je n’étais pas tombée totalement par hasard sur cette facture deux jours plus tôt, nous nous serions fait escroquer tous les trois (et peut-être cambriolés, qui sait ?)

 

Reste que la Vague, en film ou en livre, est une histoire terrifiante, surtout quand on connaît l’expérience réelle dont elle est issue. A lire et surtout, à voir !