Le texte de la semaine # 4 – 1984, Georges Orwell

Chers lycéens, réjouissez-vous et ne stressez plus. Si vous êtes terrifiés à l’approche du bac, et de cette première épreuve fatidique qu’est l’épreuve de philosophie, parce que vous êtes un grand lecteur mais que vous ne comprenez rien à la philosophie, vous êtes au bon endroit. A partir d’aujourd’hui, premier mai, et tous les lundis jusqu’au bac de philo, je présenterai ici un texte littéraire qui fera un bon exemple à citer dans une copie de philosophie.

Le texte d’aujourd’hui est extrait de 1984 de Georges Orwell, et vous pourrez l’utiliser dans un sujet portant sur l’histoire.

Vous connaissez sans doute déjà cette magnifique dystopie (eh oui, contrairement à ce que j’ai lu récemment sur internet, ce n’est pas Hunger Games qui a inventé la dystopie) présentant un totalitarisme parfait, sous lequel aucune résistance n’est possible.

Le héros du roman, Winston, travaille au Ministère de la Vérité. Ce Ministère doit faire en sorte que toutes les prédictions faites par Big Brother, et toutes les promesses des autres Ministères, soient vraies, afin que la confiance du peuple envers ces derniers soit absolue. Pour cela, ses employés s’appliquent à continuellement transformer et falsifier les archives, les journaux déjà parus, et l’ensemble des médias, pour que l’Histoire disparaisse complètement, et qu’il n’y ait plus aucun point d’appui pour savoir ce qui s’est réellement produit dans le passé. Tout allant dans le sens du régime, y-compris ce qui, normalement, ne trompe pas, les erreurs commises dans le passé, la dictature est absolue, et ce totalitarisme indépassable. Seuls sont au courant les employés du Ministère de la Vérité, comme Winston, mais ils sont évidemment étroitement surveillés, et ne sauraient tenter de nuire à ce régime politique parfait.

Quant au troisième message, il se rapportait à une simple erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels, l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston, devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.
Dès qu’il avait fini de s’occuper de l’un des messages, Winston agrafait ses corrections phonoscriptées au numéro correspondant du Times et les introduisait dans le tube pneumatique. Ensuite, d’un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le message et les notes qu’il avait lui-même faites et les jetait dans le trou de mémoire afin que le tout fût dévoré par les flammes.
Que se passait-il dans le labyrinthe où conduisaient les pneumatiques ? Winston ne le savait pas en détail, mais il en connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections qu’il était nécessaire d’apporter à un numéro spécial du Times avaient été rassemblées et collationnées, le numéro était réimprimé. La copie originale était détruite et remplacée dans la collection par la copie corrigée.
Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.


Cet extrait peut bien sûr être rapproché des propos d’Hannah Arendt dans Vérité et Politique : le propre des régimes politiques oppresseurs, et tout particulièrement du totalitarisme, est justement de chercher à effacer cette vérité même des faits (un lien entre conscience historique et liberté politique) qui sont le point d’appui de l’objectivité en histoire, afin de transformer les historiens en mythologues. L’évidence du fait historique, qui fait partie d’une mémoire partagée, est le socle que l’on ne saurait remettre en cause, si l’on veut faire une histoire proprement scientifique : condition peut-être étonnante, puisqu’elle demande d’accepter l’évidence sans autre preuve que ce qui est déjà bien connu par tous, mais condition nécessaire et indispensable. 

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