Habeas Corpus de Victor Boissel

Pour commencer, je vais répéter ce que j’ai principalement dit sur toutes mes premières interventions sur ce roman : pendant ma lecture, je n’ai eu cesse d’avoir en tête un des chefs-d’œuvre de la littérature qui m’a le plus marquée, Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Pourquoi ? Parce que (et je vais me distinguer de beaucoup d’avis de lecteurs que j’ai pu lire), le haut niveau d’écriture fait que c’est long, lourd, chiant et plein de personnages dont on oublie les noms et la moitié des détails en sautant quelques lignes pour avancer plus vite dans l’histoire. La grosse première moitié est pénible et l’on est bien tenté de s’arrêter. Mais ce n’est que pour mieux récompenser ceux qui s’accrochent : parce qu’arrivé à un certain point, on comprend l’histoire, on comprend que si tout n’avait pas une importance, il fallait avoir la force de continuer, et c’est ce qui fait toute la puissance du roman. C’est pourquoi j’ai dit plusieurs fois que ce roman était une « récompense à ceux qui ont eu le courage de continuer ». Il m’a fallu trois mois pour le finir, c’était pourtant un roman de taille normale. Je n’ai pas été portée par l’histoire, non : c’était beaucoup mieux que ça. C’était beaucoup trop haut pour qu’on soit « porté » : c’est au-dessus, et ça nous fait rester sur terre.

Contrairement à beaucoup, je n’y ai pas vu une réflexion que le futur, un risque que nous encourrons à force d’avoir telle ou telle attitude. Le sujet de la beauté, de la jeunesse et de l’immortalité n’est pas nouveau, il date de l’antiquité grecque. Bien sûr, il y a des extraits (mais qui restent des extraits et ne sont donc pas le thème principal du livre) qui interrogent l’efficacité de la démocratie, le droit de trahir la fin par les moyens, les problèmes de productions, de richesses, d’inégalités sociales, mais ce n’est, encore une fois, pas l’essentiel. J’y vois plutôt une réflexion sur l’identité personnelle, réflexion qui est immédiatement suggérée par le titre : « tu as un corps » et non « tu es un corps ». Où se situe l’identité personnelle ? Est-elle dans le corps ou dans l’esprit ? Cette question m’a vivement rappelé une expérience de pensée faite par John Perry et dont je vais vous parler ici.

Dans cette expérience, nous allons séparer la personnalité du corps animal pour se demander à quel endroit nous allons placer l’identité : à quel endroit allez-vous vous reconnaître ? Vous sentirez-vous plutôt à l’endroit où se situe votre corps animal ou à l’endroit où se situe votre personnalité ?
Pour se poser la question, nous allons torturer une des deux personnes suivante : la personne qui a votre corps et la personne qui a votre personnalité. La question sera : quelle personne voulez-vous sauver de la torture en priorité ? Evidemment, vous ne souhaitez pas être torturé : la personne que vous ferez échapper à la torture sera donc le véritable vous-mêmes.
Imaginez donc qu’un savant fou vous enlève, vous et un inconnu. Ce savant fou va inverser vos esprits : votre esprit va donc se retrouver dans le corps de cet inconnu, et l’esprit de l’inconnu dans votre corps. Le savant fou va donc ensuite vous laisser un choix : il va torturer un des deux corps. Quel corps voulez-vous qu’il torture ? Si vous choisissez le corps inconnu dans lequel se trouve votre esprit, vous sentirez donc la torture et aurez probablement un grand traumatisme moral de cette expérience. Si vous choisissez de torture votre corps dans lequel votre esprit ne se trouve plus, vous n’aurez aucun souvenir de la torture, évidemment, puisque votre esprit ne l’aura pas vécu : mais lorsque nous remettrons votre esprit sain dans votre corps torturé, vous porterez à jamais les marques physiques de cette torture. Alors, quel corps souhaitez-vous voir torturer ?

Il n’existe évidemment pas de réponse toute faite à cette question, puisque c’est une expérience de pensée, mais cela peut vous aider à voir où vous situez votre véritable « vous-mêmes ». Habeas Corpus semble bien situer l’identité personnelle dans l’esprit : effectivement, nous pouvons changer de corps à volonté (pourvu que nous en ayons les moyens bien sûr) en restant cependant la même « personne ». Pourtant, sans vous spoiler, il y a bien plusieurs éléments, plusieurs scènes ou détails qui font que l’identité se trouvera bien dans le corps et non dans l’esprit : d’une part, la chute, qui fait percevoir cette idée mais dont je ne parlerai pas pour des raisons évidentes, mais d’autre part un couple séparé qui parvient à retomber amoureux parce que les corps ont changé, et qu’en un sens ce ne sont plus les deux même personnes, et bien sûr toute la réflexion sur la transformation du sens de l’inceste.


J’ai donc ciblé cette chronique sur la question de l’identité personnelle qui est, selon moi, la grande question de ce roman, mais je vous invite fortement à le lire, car il y a un grand nombre d’autres pistes de réflexions que vous pouvez mener à partir de là. 

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