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jeudi 20 mai 2021

La Sirène, sans queue de poisson, mais avec une belle voix !

 

Si cette lecture (la Sirène de Kiera Cass) me faisait envie depuis des années parce que j’aime bien les histoires de sirènes et que c’est assez rare dans les livres et les films, j’avais quand même peur que ce soit très niais. Une histoire d’amour entre ados qui se sont rencontrés une fois à la fac et pour qui c’est brusquement l’amour fou, je ne le sentais pas trop. Pourtant, j’ai été très agréablement surprise. J’avoue que je n’étais clairement pas le public visé et je maintiens ce que j’ai dit sur l’histoire d’amour. Si l’histoire avait été celle de personnages plus adultes, ça aurait clairement été un coup de cœur. Malgré tout, j’ai quand même vraiment bien aimé et je regrette peut-être un peu de ne pas l’avoir lu plus jeune… mais pas sûr que ça aurait réglé le problème, parce que plus jeune j’étais totalement insensible aux romances aussi.

 


Ce qui m’a beaucoup plus dans ce roman, c’est la création mythologique, l’adaptation qui a été faite du mythe des sirènes. Celles-ci reprennent l’idée d’attirer les marins dans l’eau grâce à leur voix pour les tuer. Toutefois, ce n’est pas pour se nourrir elles-mêmes des humains mais pour l’océan. Il s’agit en fait d’un sacrifice qui est fait pour le bien de l’humanité entière : les hommes ont besoin de l’océan pour survivre, mais l’océan se nourrit aussi des humains pour se maintenir. Une fois par an, ses sirènes provoquent donc un naufrage dont personne ne survit. Ainsi, l’océan reprend des forces et se maintient, ce qui permet la survie de tous les autres. C’est un cycle naturel, horrible mais en même temps indépassable. De temps en temps, une jeune femme victime d’un naufrage supplie qu’on lui laisse la vie sauve : elle peut alors rejoindre les sirènes pour cent ans. Une fois son devoir envers l’océan et le reste de l’humanité accompli, elle oublie tout et reprend une vie d’humaine dans de bonnes conditions.

 

Alors qu’elle a déjà servi l’océan pendant quatre-vingt ans, Kahlen rencontre Akinli. On a déjà, juste là, la première chose qui me fait sérieusement décrocher de la lecture d’un livre. J’ai vraiment du mal avec les romans qui ne mettent que des prénoms inventés ou originaux (sans doute une des raisons qui me détourne de la fantasy). Ça me donne toujours l’impression que l’auteur veut être original et qu’il n’a pas trouvé de meilleure façon de le faire. Bon, clairement, c’est ultra personnel et ça n’a aucune influence sur votre future lecture du livre. Ils tombent amoureux, un peu trop niaisement et rapidement à mon goût, après avoir parlé deux fois dans une résidence étudiante… enfin, Akinli a parlé, parce que Kahlen n’en a pas le droit : tous ceux qui entendent la voix d’une sirène sont irrémédiablement attirés par l’océan et meurent noyés. Un autre point assez sombre qui m’a beaucoup plu.

 

En conclusion, même si vous avez peur d’une histoire un peu trop jeunesse, je le recommande. Après tout, ce n’est pas parce que les personnages ont dix-neuf ans que ça ne peut pas vous plaire ! Et si jamais vous avez le même genre d’histoire à me conseiller, mais pour un public adulte, je suis preneuse !

vendredi 7 mai 2021

Cinder, la Cendrillon du futur !

 

Aujourd’hui, je viens présenter un gros coup de cœur pour le premier tome d’une saga de science-fiction. Oui, vous avez bien lu : une saga. Et oui, une fois n’est pas coutume, je vais la lire ! Une fois n’est vraiment pas coutume, je crois même pouvoir dire que je suis contente qu’il y ait d’autres tomes, parce que j’ai envie d’en lire d’autres comme celui-là !

 

Les réécritures modernes de Cendrillon ne sont pas rares. Après l’affreuse comédie musicale de Lââm, Cindy la Cendrillon des banlieues, voilà Cinder, la Cendrillon du futur ! Le scénario est assez classique de la science-fiction : un monde futuriste avec des robots, où Cinder est un cyborg : une jeune fille ayant certaines parties de son corps remplacées par des machines, suite à un grave accident. Elle est la propriété de sa belle-mère et vit avec ses deux demi-sœurs. Un bal est organisé par le prince, son pied-robot est trop petit et a tendance à tomber, et autres références amusantes que j’ai pris plaisir à reconnaître. Plus encore, un terrible virus ravage la population et les cyborgs sont utilisés pour tester des vaccins.

 


Dans ce monde existe un autre peuple que celui des terriens : les lunaires, qui ont des pouvoirs magiques et détestent la technologie. Un monde un peu à la Star Wars, entre la science-fiction et la fantasy, qui mêle les avancées technologiques et les pouvoirs fabuleux.

 

On retrouve aussi les questionnements classiques d’une œuvre de science-fiction : où est la limite de l’humain ? Peut-on faire des tests médicaux sur les cyborgs, puisqu’ils ne sont plus tout à fait humains ? De même, des questions proches des œuvres de dystopies ou postapocalyptiques ressortent : est-ce moralement acceptable de sacrifier quelques personnes pour le bien du plus grand nombre ? Faut-il sacrifier son bonheur personnel pour le bien de tous les autres ? 

 

Bref, rien de très original en fait, puisqu’on ne compte plus les réécritures de Cendrillon, les questionnements sur le transhumanisme ou les univers à la Star Wars, mais l’ensemble de tout ça fait quelque chose d’assez amusant et d’intéressant. Chaque tome reprend un conte en particulier, c’est pour ça que j’ai bien envie de lire les suivants ! (Mais n’imaginez pas que je vais me mettre brusquement à lire des sagas, c’est exceptionnel !)

vendredi 15 janvier 2021

Idées de lecture : la vérité

 

Le sens de vérité m’a toujours semblé assez clair. Une proposition vraie est une proposition conforme au réel. Il n’y a donc pas de sens à dire « c’est ma vérité, c’est pas la même que la tienne ». Pourtant, je vois cette phrase non seulement dans des copies, mais aussi séries, films, livres et débats politiques à la télévision. Alors faites-moi plaisir, après cet article : n’utilisez plus le mot « vérité » pour dire n’importe quoi. Si vous n’avez pas le même avis qu’autrui… ben vous n’avez pas le même avis, la même opinion, ou, si vous êtes un scientifique, la même thèse ou théorie. Mais la vérité est unique, et ce n’est pas parce que vous ne la connaissez pas qu’il n’y en a pas.

 

Une fois ces contresens écartés, en philosophie, nous nous intéressons entre autre à la question de la recherche de la vérité. Quelle méthode faut-il avoir ? Cette question fut dans les toutes premières de la réflexion philosophique, et certaines réflexion ont permis la création des sciences (physique, biologie, mais aussi psychologie, sociologie, etc.) Quels critères permettent de s’assurer qu’on a bien atteint la vérité ? Et comment se rendre compte qu’on est dans l’erreur ou dans l’illusion ? Il y a bien des événements ou des certitudes qui nous paraissent vraies, et ne le sont pas toujours. Distinguer ce qui est vrai de ce qui est vraisemblable est une première étape, et elle est loin d’être facile.

 

La plupart des livres que je vais présenter ici interrogent justement le problème de l’illusion : comment peut-on se rendre compte que ce qu’on croyait être vrai ne l’est pas toujours ? Il y aura une exception à ce thème, par laquelle je vais commencer.

 

Vous connaissez peut-être Le Cercle de Dave Eggers, adapté au cinéma avec Tom Hanks et Emma Watson. J’ai déjà parlé de l’un et de l’autre dans un même article dont je mets le lien à la fin. Le film a totalement occulté la réflexion sur la vérité, qui est centrale dans le livre. Le Cercle est une société qui veut rassembler toutes les informations sur la population, tout filmer, jusqu’aux moments les plus intimes, pour que plus rien ne puisse être secret ou inconnu. Plus de mensonge, plus de choses cachées, que la vérité, facilement accessible pour tous, et sur tous les sujets. Un projet qui va vite montrer ses failles : veut-on vraiment qu’autrui sache tout sur nous-mêmes ? Veut-on vraiment tout savoir sur notre passé, se rappeler tous les souvenirs même les plus mauvais, supprimer tout mystère ? Tout le livre tourne autour de cette réflexion. Pas le film. Donc si le sujet vous intéresse, c’est le livre qu’il faut lire !

 


Passons maintenant au thème le plus fréquent : la question de l’identification de la vérité. Plus fréquent, parce que des personnages qui errent dans les illusions sont bien plus faciles à mettre en scène que la recherche du savoir absolu. Commençons par Benzos de Noël Boudou. Le personnage principal de ce roman est addict aux somnifères. Mais bientôt, la frontière entre la veille et le sommeil ne sera plus aussi claire qu’elle l’est dans la vie quotidienne. Une belle mise en scène de ce passage bine connu des Méditations Métaphysiques de Descartes, où il reconnaît que l’existence des rêves, parfois très réalistes, met en crise la certitude absolue de l’existence du monde extérieur.

 


Dans le même thème que Benzos, plusieurs nouvelles de ce recueil de Julianna Lyn, Blessés. Ce n’est pas le thème général du recueil, qui présente plutôt des souffrances individuelles, mais certaines souffrances sont justement dues à une interprétation faussée de la réalité. Nous voyons le monde extérieur avec nos propres yeux et nous l’interprétons avec notre propre esprit. Seuls, isolés, absolument rien ne peut nous garantir que ce que nous croyons vrai l’est effectivement. Je retiens notamment « Dans les yeux du juge » et « La Disparition » qui sont sur le thème.

 


Pour finir, un roman directement en lien avec la philosophie, Aristote détective de Margaret Doody. Aristote est connu pour sa méthode très rigoureuse de réflexion et d’observation (et si vous avez vu une vidéo humoristique descendant Aristote en montrant toutes les erreurs scientifiques qu’il a pu faire, prenez-la avec du recul… Aristote a écrit des centaines de traités pour étudier la nature alors oui, sur des milliers de pages, on peut bien trouver 10 erreurs…). Dans ce roman policier, un jeune homme chargé de défendre son cousin accuser de meurtre va se tourner vers Aristote pour savoir quelle méthode il faut suivre afin de trouver la vérité sur ce qui s’est passé et révéler le véritable meurtrier.

 

Contrairement aux livres sur la liberté et le bonheur qui abondent, ceux sur la vérité sont plus rares et souvent bien plus intéressants. Commencez donc par cette liste, et si vous avez d’autres suggestion de lecture, ça m’intéresse évidemment !

Le lien vers les livres déjà chroniqués : Le cercle

 

mardi 1 décembre 2020

Angel et Spike : l’action morale

 

Nous avons parlé des Tueuses (Buffy, Tueuse de vampires) ; nous avons parlé des méchants (Les méchants de Buffy (1) et Les méchants de Buffy (2)). Pour ce quatrième rendez-vous avec Buffy, nous allons continuer notre lancée sur l’analyse des personnages, et cette fois, nous allons nous intéresser aux amoureux de Buffy et plus précisément, à ses amoureux vampires.

 

Angel et Spike sont deux profils tout à fait différents et pourtant, à partir de la saison 4, ils vont avoir un immense point commun, point commun qu’ils sont les seuls vampires de toute l’histoire à partager : l’un comme l’autre est incapable d’attaquer les humains, et combattent les démons aux côtés de Buffy. Comme d’habitude, nous allons commencer par une description des personnages.

 


Angel s’appelait Liam quand il était humain, il vivait dans l’Irlande du XVIIIème siècle. Il mène une vie de débauche qui déplaît fortement à son père, qui le méprise ouvertement. Son existence change lorsqu’il rencontre Darla, la vampire qui l’engendre (engendrer, dans la série, signifie transformer en vampire). Il prend le nom d’Angélus, et Darla et lui deviennent de véritables terreurs dans le monde, des vampires puissants et sanguinaires, sans aucune pitié, qui torturent des enfants pour le plaisir, transforment la fille d’un chasseur de vampire pour l’obliger à la tuer, etc. Bref, on comprend mieux en quoi le retour d’Angélus, dans la saison 2 de Buffy contre les vampires, est si difficile à gérer. Au XIXème siècle, Angélus rencontre la voyante Drusilla, pour qui il développe une véritable obsession. Après de longs mois de harcèlement et de torture psychologique, il l’engendre. Celle-ci, à son tour, va engendrer un certain William, qui ne sera nul autre que Spike. Si vous avez bien suivi, vous avez donc compris qu’Angel est, en quelque sorte, le papi vampire de Spike. Mais revenons à Angélus : quelques années plus tard, alors que la famille que forment Darla, Angélus, Drusilla et Spike sème la terreur, Angélus fait l’erreur de s’en prendre à une bohémienne, et le peuple sorcier dont elle est issue décide de la venger. Loin de poursuivre Angélus pour lui infliger les mêmes tortures physiques, ils trouvent un moyen bien plus cruel : il lui rendent son âme humaine. Désormais doué d’une conscience morale, Angélus, qui devient Angel, découvre la culpabilité liée à tous ses meurtres passés. La torture que le peuple bohémien lui inflige, bien pire que la torture physique, est une torture psychologique : Angel est placé face aux horreurs qu’il a commises, et est condamné à une souffrance éternelle. Car, s’il venait un jour à connaître le bonheur, même un court instant, il perdrait de nouveau son âme (ce qui arrivera, donc, dans la saison 2…)

 

Passons à Spike. William, se son vrai nom, vit à Londres, au XIXème siècle. C’est ce qu’on appelle un poète raté. Il est régulièrement humilié dans les salons mondains, rejeté par la femme dont il est amoureux, et la seule personne à le soutenir est sa mère, atteinte de tuberculose. Il est repéré par Drusilla, qui face au couple que forme Angélus et Darla, décide d’en faire un vampire pour l’accompagner. Malgré la perte de son âme, la première pensée de William une fois vampire est d’engendrer sa propre mère, pour qu’elle ne meure pas de la tuberculose. Grave erreur, car sa mère, une fois vampire, ne garde pas la même compassion : elle l’humilie, lui répète tout ce qu’il a déjà entendu dans les salons mondains, se réjouit de pouvoir se débarrasser de lui après des années à en dépendre à cause de sa maladie, et finalement il préfère la tuer et rejoindre sa nouvelle famille de vampires. Très excité par le danger, il met souvent le groupe en danger et ses relations avec Angélus sont tendues dès le début. Dès qu’il apprend l’existence de la Tueuse de vampire, il se met en tête de l’éliminer. Durant sa vie, il tuera deux Tueuses, faisant de lui une véritable menace pour ces dernières. Sa réputation est définitivement assise. Lorsque Angélus perd son âme et quitte le groupe, Darla s’éloigne et il se retrouve seul avec Drusilla. C’est donc en couple avec elle qu’il fait sa première apparition dans la saison 2 de Buffy contre les vampires. Contrairement à Angel, Spike arrive à Sunnydale sans âme et comme ennemi : en effet, il espère bien ajouter une troisième Tueuse à son tableau de chasse (au sens propre, puisqu’il s’agit de la tuer !) Bien sûr, il n’arrive pas à la tuer, sinon la saison 2 serait déjà la dernière de la série. Mais la condition de Spike va à son tour changer radicalement dans la saison 4, alors qu’il est capturé par un groupe de scientifiques (dont on reparlera…) qui lui implantent une puce l’empêchant d’attaquer les humains. A partir de ce moment, Spike, tout comme Angel bien que pour des raisons totalement différentes, devient inoffensif. Son envie de danger et de bagarre sont telles que quand il découvre que la puce ne l’empêche pas de s’en prendre aux démons, il préfèrent combattre le mal avec Buffy et ses amis plutôt que de rester inactif.

 

Voilà les histoires d’Angel et de Spike, et la façon dont ils en sont arrivés à se détourner des humains pour combattre les monstres. Si Angel est immédiatement accepté dans le groupe, il n’en va pas de même pour Spike. L’un et l’autre font pourtant le bien, en débarrassant le monde des forces du mal. Et pourtant, quand Spike se plaint de continuer à être traité comme un dangereux vampire alors qu’Angel avait été accepté même après être provisoirement redevenu Angélus, Buffy lui répond qu’il n’a pas d’âme, alors qu’Angel en avait une. A ce moment, Spike répond ce qui va nous intéresser dans cet article : « Moi, j’ai une puce, c’est la même chose. » Mais une âme et une puce, est-ce vraiment la même chose ?

 

Nos deux personnages posent un problème longuement interrogé par la philosophie morale : à quel condition peut-on dire qu’une personne agit moralement ? Angel et Spike font sans aucune doute quelque chose de bien : ils luttent contre les forces du mal, sauvent des individus, et n’attaquent pas les humains innocents. La valeur morale de ces actions ne sera, je pense, contestée par personne. Faut-il en conclure qu’ils agissent aussi moralement l’un que l’autre ? Spontanément, vous pouvez avoir l’intuition qu’Angel serait plus moral que Spike. En effet, s’il n’attaque pas les humains, c’est parce qu’il ne veut pas le faire. Si Spike ne le fait pas, c’est parce qu’il ne le peut pas : cela laisse entendre (à raison !) que s’il le pouvait, il le ferait. Mais, de fait, il ne le fait pas. Faut-il lui retirer alors toute la moralité de son action ?

 

Deux courants de pensée s’opposent en philosophie morale (en réalité, il y en a trois, mais seulement deux nous intéressent ici) : la morale déontologique et la morale utilitariste. Vous devriez vite comprendre à quel personnage chacun d’eux se rattache. Rappelons quels sont les avis qui divergent : Buffy pense qu’il y a une différence entre les actions d’Angel et celles de Spike, parce que l’un agit grâce à son âme, l’autre à cause de sa puce. Spike pense qu’il n’y a aucune différence, puisque quelle que soit la raison pour laquelle ils agissent, les actions concrètes sont exactement les mêmes. Nous allons parler de deux philosophes : Kant (pour la déontologie) et Mill (pour l’utilitarisme). Pour Kant, une action est moralement bonne si elle est issue d’une bonne volonté. Pour Mill, une action est morale si elle tend à augmenter la somme globale de bonheur dans l’univers, ou si elle tend à diminuer la somme globale de souffrance dans l’univers : en un mot, mon action est morale si ses conséquences sont bonnes. Prenons un exemple simple : aider un SDF à trouver un logement. Selon Kant, cette action est morale parce que « aider les autres », en général, est une action bonne en elle-même. Selon Mill, cette action est bonne parce que, grâce à celle-ci, le SDF sera plus heureux ; on peut même ajouter que les passants agacés ou gênés de voir un SDF faire la manche seront également libérés d’une source de malheur : j’aurais donc à la fois augmenté la somme globale de bonheur dans l’univers, et diminué la somme globale de malheur.

 

Si la théorie de Mill peut sembler plus compliquée à comprendre, elle est pourtant largement partagée : plus je fais une chose qui augmente le bonheur des gens qui m’entourent, plus j’agis bien. Cependant, cela signifie que, pour Mill, seules les conséquences sont à prendre en compte : peu importe si j’agis dans mon propre intérêt, ce que je fais n’en est pas moins moralement bon. Si, par exemple, j’ai aidé le SDF à trouver un logement pour me faire bien voir de mes proches, ou de mes connaissances professionnelles, peu importe : j’ai bien agi malgré tout. Après tout, j’aurais très bien pu essayer de gagner leur admiration en me faisant passer pour quelqu’un d’altruiste, sans jamais agir concrètement, alors pourquoi retirer le mérite de ce que je fais ? Certes, Spike combat les démons uniquement parce qu’il ne peut toucher aux humains, et parce que cela lui apporte du plaisir. Mais il aurait très bien pu, ne rien faire, et chercher son plaisir ailleurs. Faut-il nier son implication auprès de Buffy et de son équipe ?

 

Pourtant, au fond de vous, vous avez peut-être du mal à penser qu’une action moralement bonne faite uniquement dans notre intérêt n’est pas pleinement morale. Offrir un logement à un SDF juste pour gagner en prestige social, et servir sa propre carrière, cela peut vous sembler trop égoïste, trop hypocrite peut-être, pour être véritablement moral. Quand on dit que quelqu’un est une bonne personne, nous excluons en général ceux qui affichent ouvertement leurs bonnes actions dans le but d’être admiré. Imaginons un candidat à un poste important qui se mettrait à faire des dons à de nombreuses associations, juste pour être bien vu et récupérer des voix : nous aurons tôt fait de penser qu’il se moque totalement du sort de ces associations, et qu’on ne peut pas dire qu’il est une bonne personne. C’est pourquoi, chez Kant, l’action faite par intérêt ou par inclination est conforme au devoir, mais tant que l’action n’est pas faite par devoir, c’est-à-dire par la seule volonté de faire le bien, n’est pas une action morale.

 

Dès lors, Kant sera d’accord avec Buffy dans sa distinction entre Angel et Spike. Angel veut faire le bien, et sa bonne volonté et le seul critère de la moralité d’une action. Il ne le fait pas parce que cela sert ses intérêts : ce n’est pas pour se faire bien voir de Buffy qu’il l’aide, puisqu’il avait déjà cette attitude avant de la connaître. Ce n’est pas non plus parce que cela lui apporte du plaisir ou du bonheur : n’oublions pas que, si Angel éprouvait du bonheur, il perdrait de nouveau son âme. Il agit ainsi uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire, au sens moral du terme. Mill, en revanche, reconnaîtrait que Spike n’est pas moralement différent : qu’importent les raisons qui lui font faire le bien, puisque, de fait, il fait le bien ? Mill est conscient qu’une bonne intention peut conduire à des conséquences plus mauvaises que si nous n’avions rien fait, ou si nous avions fait une action qui, en apparence, semble immorale. Prenons un exemple très parlant : faut-il dire à mémé Marcelle, pleine de joie de se penser en forme et bientôt guérie, qu’elle a un cancer incurable et est à deux mois de la mort ? Pour Kant, assurément, il faut le faire : dire la vérité est une bonne chose en elle-même. Certes, je risque de faire du mal à mémé Marcelle, dont toute la joie retombera. Mais dire la vérité est un devoir moral. Pour Mill, en revanche, quelle que soit la noblesse de la vérité, dire la vérité dans ces circonstances auraient de mauvaise conséquence : mémé Marcelle est heureuse (bien que ce bonheur soit fondé sur une illusion) et dire la vérité la rendrait malheureuse. Faut-il vraiment rendre malheureux quelqu’un qui n’a que deux mois à vivre ? Evidemment, pour Kant, si vous lui dites la vérité dans le but  de la faire souffrir, parce que mémé Marcelle a toujours été odieuse avec vous et que sa souffrance vous ferait plaisir, vous n’agissez pas non plus moralement. Certes, le devoir moral doit toujours être respecté, mais pour de bonnes raisons. N’oublions pas que l’intention est primordiale dans le système de Kant.

 

Alors, selon vous, qui d’Angel ou de Spike dirait à mémé Marcelle qu’elle va mourir ?

 

Je vous laisse sur cette question. Si vous souhaitez découvrir d’autres dilemmes moraux, d’autres conflits entre déontologisme et utilitarisme, je vous conseille l’excellent et très accessible L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine de Ruwen Ogien.

Pour ceux qui n’ont pas peur de se plonger dans un vrai livre de philosophie, L’utilitarisme de Mill est assez lisible. Et pour les plus courageux, le système de Kant est entièrement et précisément exposé dans Les fondements de la métaphysique des mœurs (oui, même le titre fait peur !)

 

Nous en avons fini avec l’analyse des principaux personnages. A partir du mois prochain, nous nous intéresserons à l’analyse de certaines saisons dans leur globalité, et je n’en dis pas plus !

dimanche 15 novembre 2020

Idées de lecture : l’identité personnelle

Bonjour à tous, bienvenue à notre rendez-vous mensuel sur les romans populaires à thèmes. La dernière fois, nous avons parlé de politique, des questions souvent posées dans les dystopies, genre de prédilection pour interroger les questions de société et de gouvernement.

 

Aujourd’hui, nous allons parler de l’identité personnelle. A nouveau, j’ai une liste de quatre romans ou sagas, de très belles œuvres, car, au fond, la question de l’identité, la question de savoir qui l’on est, ce qui nous définit, est une très belle question. En philosophie, l’identité personnelle pose deux questions principales : qu’est-ce qui fait que je reste la même personne au cours du temps ? Et : mon identité réside-t-elle essentiellement dans mon corps ou dans mon esprit ?

 

La dernière fois, nous avons vu que la dystopie, société imaginaire d’un futur proche, souvent suite à une catastrophe et répondant à un besoin de reconstruire la nation, était le genre de prédilection des réflexions politiques. Pour l’identité personnelle, nous avons de grandes opportunités en science-fiction et dans le fantastique. Problème de la temporalité, de notre changement au cours des années : quoi de mieux qu’un voyage dans le temps, qu’un personnage qui se rencontre lui-même, pour savoir si l’on est toujours le même ? Problème du lien entre le corps et l’esprit : le fantastique permet de mieux interroger l’esprit, au travers des fantômes ou de métamorphoses du corps, et la fabrication de robots humanoïdes, presque aussi développés qu’un humain, amène parfois à les confondre avec des humains véritables.  

 

J’ai adoré tous les romans dont je vais parler ici. Comme la dernière fois, direz-vous, et c’est normal, je parle essentiellement de romans que j’ai adorés. Mais j’insiste quand même : ils valent le détour.

 


Notre premier roman est Réincarnation Blues de Michael Poore. Lu, pour la petite anecdote, en pleine nuit de février, quand j’étais malade et que je n’arrivais pas à dormir. L’histoire de Milo, qui est mort… plusieurs fois. Les âmes ont le droit de vivre jusqu’à dix mille existences pour essayer d’être digne du Paradis : du bonheur éternel. Tant qu’ils n'en sont pas dignes, ils recommencent… ils choisissent une vie, la vivent, puis meurent. Milo approche de sa dix millième existence et a besoin de parvenir à cette dignité. Pour cela, il lui faut vivre une vie pleinement morale. Milo a donc déjà été un homme, une femme, un insecte, un américain, un indien, un africain, un enfant mort à dix ans, un astronaute du futur, un moine bouddhiste du passé. Au milieu de toutes ces existences, qui est vraiment Milo ? Est-ce cette âme désincarnée qu’il devient après chaque mort, avant de renaître ? Ou n’est-il vraiment Milo que lorsqu’il s’est incarné en quelque chose ? J’ai choisi de parler de ce livre dans le thème de l’identité, mais il est extrêmement riche : il peut illustrer aussi le temps, l’existence, ou le bonheur.

 



Deuxième suggestion, L’échange de d’Alan Brennert. Rick et Richard sont la même personne : ils sont simplement deux versions d’eux-mêmes. Quand Richard était jeune, il rêvait d’être acteur, et sa petite amie est tombée enceinte. Il a renoncé à son rêve de comédies musicales et est resté auprès d’elle pour élever leur enfant. Mais dans une sorte de réalité parallèle, Richard a abandonné sa petite amie qui a avorté ; il est parti à New-York et est devenu une star de Broadway. Un soir, alors que Rick revient dans sa ville natale pour un enterrement, les deux versions se croisent et se reconnaissent. Chacun semble avoir vécu le rêve de l’autre : Richard souffre d’avoir abandonné sa passion, Rick souffre d’être seul, sans femme et sans enfant. Alors, ils échangent leur vie. Dans cette histoire, il s’agit bien de la même personne. Pourtant, tout le monde se rend compte que l’un et l’autre ont « changé » : il est facile de remarquer que ce n’est plus Richard qui vient travailler le matin, que ce n’est plus Rick qui va chanter au théâtre. Que signifie, dans ces conditions, l’identité ? Ils sont la même personne, un seul choix a les a fait partir dans des directions opposées, et pourtant ils sont différents. Faut-il en conclure qu’ils ne sont pas la même personne ? Que ce sont nos choix uniquement qui déterminent notre identité personnelle ?

 


Passons à une trilogie de science-fiction, ou de dystopie, classez-la comme vous préférez. Dans la société du futur qui constitue de cadre de la trilogie Effacée de Teri Terry, les délinquants ont leur mémoire effacée, ils se voient attribuer une nouvelle identité, une nouvelle famille, et recommencent leur vie sous la surveillance d’un bracelet qui évalue leur niveau de bonheur. Si leur niveau de bonheur est trop bas, ils sont tués : la souffrance mène à la violence (ou au côté obscur, comme dirait Maître Yoda, et elle doit être évitée.) Pour notre sujet, je n’ai pas besoin de raconter l’intrigue autour du personnage principal. La question de l’identité apparaît immédiatement : ces délinquants « effacés » sont-ils toujours les mêmes personnes ? Leur mémoire a été complètement effacée, mais leur corps est toujours là. Leur esprit, en un sens, est le même : on n’a pas extrait leur esprit de leur corps pour en mettre un autre, on a simplement « corrigé » celui qui était déjà en place. La quête de vérité des personnages sur leur passé se présente comme une quête d’eux-mêmes. Mais en découvrant qui ils étaient, accepteront-ils que cette personne qui leur est étrangère est bien eux ?

 


Finissons avec un roman auto-édité, l’un des thrillers de science-fiction les plus parfaits que j’aie pu lire. Habeas Corpus de Victor Boissel tient lieu dans un monde où n’importe qui, pourvu qu’il ait assez d’argent, peut choisir d’échanger son corps avec un autre. Rester toujours jeune, changer totalement d’apparence, être plus beau ou plus banal, tout est possible. Mais qui suis-je au milieu de tous ces corps ? Est-ce que je reste la même personne en passant d’un corps à l’autre ? Et quand un meurtre est commis, quand il faut rechercher le coupable, trouver un responsable : qui aura la responsabilité d’un crime qui a pu être commis par les mains (au sens littéral) d’un corps qui n’est pas le nôtre ? Absolument brillant et bien écrit, le dénouement vous fera vous poser beaucoup de questions sur l’identité.

 

Voici pour finir les liens vers les chroniques des romans dont j’ai déjà parlé, pour plus de détails :

Réincarnation Blues ** Habeas Corpus

mardi 20 octobre 2020

Idées de lecture : la politique

 Bonjour et bienvenue sur cette nouvelle série d’articles, où je choisirai une fois par mois un thème, pour lequel je vous présenterai plusieurs romans populaires (je précise romans populaires, ce qui inclut des romans jeunesse, mais qui exclut les classiques).

 

Le thème d’aujourd’hui, ce sera la politique ! Avant de parler de romans, je vais préciser la notion que j’ai choisie, en expliquant les questions qu’elles soulèvent, questions soulevées également dans les romans ci-dessous. La politique désigne le fait de gouverner un groupe (à l’origine, on disait une cité : polis en grec, d’où vient le mot politique, signifie la cité : une grosse ville qui avait son propre régime). Dans la tradition philosophique, ce gouvernement peut avoir deux significations : soit le fait de guider la cité vers le meilleur, vers le Bien ; soit, tout simplement, en garantir l’unité et conserver le pouvoir. Ces deux conceptions sont celles, respectivement, de Platon et Machiavel. Platon définit la politique comme la Science du Bien : l’homme politique, le dirigeant, doit posséder le savoir de ce qui est le mieux pour chaque individu, afin que la cité fonctionne et que chaque citoyen soit heureux. Pour Machiavel, cet idéal est, justement, trop idéaliste : il oppose à la Science du Bien un réaliste art de la guerre. Le rôle de l’homme politique, pour Machiavel, est de prendre le pouvoir et de le conserver, quitte à utiliser pour cela la ruse, la force et la tromperie. Ne prenez pas immédiatement Platon pour le gentil et Machiavel pour le méchant : l’un et l’autre posent problème, tout en apportant une certaine vérité.

 

Oui, l’idéal de Platon est beau et correspond à ce que devrait être une société pleinement humaine. Mais si on oppose en général idéalisme et réalisme, c’est que les deux ne vont pas ensemble. Comment trouver un tel homme politique, qui aurait la connaissance de ce qu’est le Bien, la connaissance de la place à attribuer à chaque individu de la société, une connaissance si parfaite qu’elle serait suivie par tous sans la moindre protestation ? Car chez Platon, il n’est pas question de force pour faire respecter la loi : l’homme politique proposerait une organisation si parfaite que personne n’aurait seulement envie de s’en détacher. Appliquée à notre imparfaite humanité, on voit bien ce que cela donnerait : un homme qui penserait avoir la connaissance suffisante pour gouverner une cité de cette façon serait, au mieux, un despote, qui prend les citoyens pour ses enfants, et ne leur laisse aucune liberté. Bien sûr, personne ne pourrait plus se tromper : mais l’erreur n’est-elle pas essentielle à la formation de l’identité personnelle ?

 

Passons à Machiavel, le méchant Machiavel, dont le nom a donné l’horrible adjectif machiavélique : comme celui qui est mauvais, sournois, et prêt à toutes les horreurs pour arriver à ses fins. En réalité, Machiavel ne dit pas que l’homme politique doit se laisser aller à toutes les horreurs, mais qu’il doit tout faire pour garder le pouvoir. Cela risque bien d’amener à la tromperie ou à l’usage de la force : mais cela ne doit avoir lieu que lorsque c’est absolument nécessaire. Le problème, pour un Machiavel témoin des nombreux coup d’Etat et changements de régimes politiques de son époque, est qu’une cité ne peut prospérer sans un gouvernement stable (c’est le sens de l’Etat : ce qui dure, ce qui reste en place). Il faut donc que le pouvoir politique se maintienne. C’est le premier Bien politique. Or, pour Machiavel (et vous serez sans doute d’accord avec lui), il est inévitable que des individus essaient d’arracher le pouvoir à celui qui l’a déjà : telle est la nature des hommes, qui ne se laissera guider ni par le Bien, ni par la Vérité. Les émeutes et les révoltes sont ce qu’il y a de plus dangereux. Le souverain devra donc parfois mentir pour que le peuple reste calme, parfois faire usage de la force pour se faire respecter. Machiavel ne prétend pas écrire un manuel de tyran : ce qu’il suggère tient à sa conception de la nature de l’homme, fondamentalement mauvaise selon lui.

 

Voilà quatre romans (ou sagas) qui interrogent ces questions politiques.

 


Entre chiens et loups, La couleur de la haine, Le choix d’aimer sont les trois tomes d’une trilogie dystopique (la dystopie, en tant qu’elle crée un système politique totalement inédit, est la forme littéraire la plus efficace pour parler des questions de société ; un seul des livres proposés ici n’en sera pas une). La société est divisée entre les noirs et les blancs, qui ont une place inverse par rapport à celle que nous connaissons : dans cette société, les noirs sont les puissants, les blancs sont opprimés, ont les pires boulots, et n’ont pas le droit d’intégrer les lycées de noirs, ceux de l’élite. Comme toujours dans un tel système parfaitement injuste, les Nihils (ainsi qu’on appelle le peuple blanc) va se révolter. C’est chez eux que réside le problème politique : pour une cause aussi juste que l’égalité entre les noirs et les blancs, est-il permis de tuer, de kidnapper, de torturer ? Peut-on faire exploser un centre commercial rempli d’innocents pour exprimer notre mécontentement ? D’un autre côté, pendant des années, de beaux discours ont essayé de rendre raison aux dirigeants, mais rien n’y fait. Alors, où se trouve la limite entre ce qui est permis ou non pour défendre une cause, aussi juste soit-elle ?

 


Silo, une nouvelle trilogie, propose une réflexion proche de la première, sur le rapport entre la fin visée et les moyens utilisés, mais interroge cette fois la fin elle-même. Si dans la première trilogie, l’idéal visé (égalité des hommes quelle que soit leur couleur de peau) est évidemment souhaitable, celle-ci peut être contestée : la sécurité est-elle un idéal suffisant pour justifier mensonges et tromperies ? Pour justifier la mise à mort de ceux qui découvrent la supercherie ? L’histoire des silos commence longtemps après une explosion nucléaire violente : l’air est pollué et irrespirable. Quiconque voudrait quitter les silos risque de mourir, et de tuer au passage tous les habitants, si l’air infecté venait à entrer. Alors, en châtiment de ceux qui sèment le trouble, on ne fait rien d’autre qu’exaucer leur vœu : ils sortent, et meurent. Il suffit seulement d’avoir une fois formulé le souhait de s’échapper pour y être condamné : pas besoin d’essayer concrètement de le faire. Mais les mensonges vont être peu à peu dévoilés, et les idéaux des hommes politiques ne tiendront pas face à la frustration d’avoir été trompé.

 


Neuroland et sa suite L’homme qui haïssait le bien ne sont pas une dystopie, mais des thrillers se passant dans le monde actuel (avec peut-être quelques anticipations médicales et scientifiques). Après des attentats islamistes à Paris, un policier culpabilisant de ne pas avoir réussi à faire usage de la force pour arracher les informations à l’otage devient une proie facile pour un gouvernement prêt à instaurer un régime autoritaire. Nous avons de nouveau notre conflit entre la fin et les moyens : la sécurité vaut-elle que toutes nos pensées soient à la merci des politiques ? Mais en réalité, ce livre aurait bien pu s’appeler « comment les politiciens finissent toujours par s’en sortir. » Au cours de l’histoire, vous verrez avec regret et frustration les hauts dirigeants soutenir chaque mensonge, chaque crime chaque illégalité de leurs alliés en invoquant toujours la fameuse « raison d’Etat » : ce moment où l’Etat se place lui-même en hors-la-loi, pour garantir sa propre conservation. Thriller passionnant, chaque tome interroge, en plus de cette question politiques, des problèmes moraux, notamment sur l’usage de la médecine.

 


Enfin, je vais parler de mon propre roman, parce que si je l’ai écrit c’est justement pour interroger un problème politique, et même si je me sens minuscule à côté des chefs-d’œuvre que j’ai cités précédemment, je ne voudrais pas l’avoir écrit pour rien. La Loi de Gaia est une dystopie se passant après une guerre. Mais pas n’importe quelle guerre : une guerre juste, qui avait pour but d’anéantir le crime. Car les criminels étaient tous issus du même pays, jamais nommé, et exterminer la population était le meilleur moyen de faire disparaître le crime à tout jamais. Plus de meurtres, plus de viols, plus de kidnapping, plus de torture. Tout cela a disparu. Il reste néanmoins quelques représentants de ce pays de criminels : ce sont les tatoués, des esclaves sur qui les propriétaires peuvent passer leurs nerfs s’ils le veulent, au nom de toutes les victimes. Bien sûr, cette stratégie politique, qui vise à exclure une communauté sous prétexte qu’elle est majoritairement composée de nuisibles (comme le fait Mufasa, le roi lion, avec les hyènes…) est toujours un mensonge : on force la population à avoir peur de ceux qui ont été désignés comme nuisibles, et qui se composent également d’innocents. Et nous avons de nouveau notre problème habituel : quelques innocents peuvent-ils être sacrifiés pour anéantir le mal ?

 

J’espère que ce premier article vous a plus. Je vous mets pour finir les liens vers les chroniques des livres dont j’ai déjà parlé sur le blog :

Entre chien et loup ** Silo ** Neuroland et L'homme qui haïssait le bien

 

Bonne lecture à vous !

jeudi 1 octobre 2020

Les grands méchants de Buffy : où est le vrai danger ? (1)

 Si vous êtes encore là, c’est sans doute que notre première analyse de Buffy contre les vampires, sur le rapport des Tueuses à l'autorité vous a plu ! On se retrouve aujourd’hui pour parler, après les héros, des méchants. Chaque saison a son propre « grand méchant », qui sera vaincu dans le dernier épisode. Il arrive que les méchants secondaires de chaque épisode soient justement envoyés par ce qu’on pourrait appeler le « boss final » (pour ceux qui aiment les jeux vidéo). Pour certaines saisons, on peut en identifier deux, mais je vais m’efforcer d’en choisir un seul à chaque fois, celui qui me semble être l’ennemi le plus difficile à vaincre pour Buffy. Nous y consacrerons deux articles, le premier concernant les trois premières saisons, et le deuxième les saison 4 à 6.

Voilà donc la liste (ma liste ?) des grands méchants :

 

Saison 1 : Le Maître. Dans cette saison, Buffy arrive à Sunnydale, la Bouche de l’Enfer. Dès les premiers jours, elle se rend compte que les vampires, ici, sont nombreux : en effet, ils sont tous en mission pour leur chef, le Maître, qu’une malédiction a enfermé sous terre. Si l’objectif premier sera de le garder enfermé, il va bien évidemment réussir à s’échapper et deviendra l’ennemi à tuer.

 

Saison 2 : Angel. Alors, oui, dans la deuxième saison, les deux nouveaux méchants qui arrivent à Sunnydale et resteront jusqu’à la fin sont Spike et Drusilla. Mais le combat final de la saison oppose Buffy et Angel (ou plutôt Angélus : après avoir fait l’amour avec Buffy, Angel perd son âme et redevient le vampire sanguinaire qu’il était autrefois). C’est lui qui se révélera être bien plus sadique que Spike et Drusilla, et surtout bien plus puissant face à Buffy, puisque jusqu’au dernier épisode, elle ne peut se résoudre à le tuer.

 

Saison 3 : Faith. Bien sûr, le méchant officiel est le maire, mais la Tueuse rebelle a finalement une place beaucoup plus importante dans la saison. Pendant que le maire prépare son ascension dans l’ombre, c’est contre Faith et ses dérives que Buffy et ses amis doivent se battre, et résister.

 

Adam, l'homme-démon-machine, ennemi de la saison 4

Saison 4 : Adam. Alors que l’on croit que Maggie Walsh, cheffe autoritaire de l’Initiative, va endosser le rôle de l’opposant principal, on a la surprise de la voir mourir de la main de sa création, Adam, un être mi-homme, mi-démon, mi-machine. Ce méchant est sans doute le moins apprécié par les fans, et pourtant, nous verrons à quel point il est important dans l’évolution de Buffy.

 

Saison 5 : Gloria. Aucun doute cette fois-ci, la saison 5 amène la déesse Gloria, et même si Buffy croise d’autres opposants (les chevaliers), eux-mêmes sont là pour se débarrasser de Gloria, qui veut ouvrir un portail vers un monde démoniaque, et laisser les démons envahir le monde. A l’origine, cette saison devait être la dernière : Gloria aurait dû être le dernier méchant. Et en effet, quoi de plus puissant qu’un dieu ?

 

Saison 6 : Warren. Même s’il fait d’abord partie d’un groupe, le Trio, Warren se révèle vite être le seul à être véritablement mauvais. C’est lui qui commet le premier et le dernier meurtre. Et si le combat final ne se fait pas contre lui, mais contre Willow, c’est à cause de lui que Willow est tombée dans la magie noire et cherche à détruire le monde.

 

Saison 7 : La Force. Pour cette dernière saison, Buffy affronte le mal lui-même, dont les personnages précédents n’étaient que les représentants.

 

Nous avons donc sept saisons, représentés par sept antagonistes, qui seront de plus en plus difficiles à vaincre. Bien sûr, cette logique répond à une surenchère, chaque saison devant être plus épique que la précédente. Mais n’oublions pas que la série toute entière est un récit initiatique dans lequel Buffy apprend, progresse et affronte les démons, ses démons (selon les paroles du réalisateur). La série se voulait une métaphore de l’adolescence et de ses problèmes, représentés par les monstres. Nous allons interpréter ici l’évolution des méchants non en fonction de leur puissance, mais de leur dangerosité. Ces personnages peuvent être compris de façon métaphorique, de ce qu’il y a, dans le monde, de moins dangereux, à ce qui l’est le plus.

 

Reprenons la liste des six premières saisons (la Force étant le mal lui-même, elle donne elle-même son sens métaphorique). Le Maître, seul vampire de la liste, est un monstre ; Angel et Faith représentent respectivement la passion amoureuse et les dérives dans lesquels on peut soi-même tomber ; Adam, malgré sa nature hybride, est avant tout la machine, créé par un groupe très avancé technologiquement ; Gloria est la religion ; Warren l’être humain. La première chose qui peut nous étonner est la suivante : en dernière place, comme ce qu’il y a de plus dangereux au monde, il y a l’être humain. Et le monstre, la créature maléfique, n’est qu’en première position. Essayons donc de justifier cette progression.

 

Si l’analyse des méchants de la série nous apprend une chose, c’est que les « monstres », s’ils sont bien dangereux, ne sont pas ce qu’il y a de plus dangereux. Le vampire sans âme représente ce que nous appellerions, dans notre monde, l’être inhumain : une personne cruelle, sans cœur, qui recherche le mal intentionnellement. Un personnage sadique, qui aime faire souffrir. De telles personnes sont source de peur : nous craignons tous (je pense !) de tomber sur un psychopathe, et ce genre de caractère se retrouve souvent dans les œuvres de fiction. La première saison de Buffy va suivre cette tendance à faire du méchant l’être cruel. Mais pourtant, la série nous dit que la cruauté n’est pas ce qui est le plus à craindre. Pourquoi le Maître se retrouve-t-il en première position ? Nous pourrions croire que le mal radical est le fait de telles personnes. Dans l’introduction de La vie de l’esprit, Hannah Arendt montre bien que l’imagerie populaire autour du mal correspond à ce schéma. Le « méchant », c’est le Diable, celui qui a désobéi à Dieu ; il est celui qui recherche le pouvoir, celui qui est empli de haine pour les autres : tel est, selon sa formule, ce que l’on « apprend aux enfants. » Pourtant, si Arendt prend la peine de rappeler cette vision traditionnelle du mal, c’est pour mieux la remettre en question. Quand elle assiste au procès du nazi Eichmann, responsable de la Solution Finale et de la mort de millions de personnes, elle s’attend d’abord à trouver un tel monstre : un nazi convaincu, un sadique, un psychopathe. Mais ce qu’elle va comprendre durant le procès, c’est que de tels monstres sont rares, peut-être trop rares pour être dangereux : Eichmann est un homme comme les autres. C’est un homme d’intelligence moyenne, bon fonctionnaire, qui se défend en répétant qu’il n’a fait que son devoir. Il n’a fait qu’obéir au chef, parce que le chef, pensait-il, savait mieux que lui ce qui est bon pour le pays. C’est pourquoi Arendt donne à son compte-rendu du procès d’Eichmann le titre de Rapport sur la banalité du mal. Banal, parce que le plus banal des hommes est capable de commettre des atrocités, s’il ne prend pas suffisamment la peine de réfléchir. Arendt et Buffy seront donc d’accord sur ce point : il faut combattre les monstres, mais ils sont trop rares pour être les plus dangereux.

 

Angel, Spike et Drusilla, le trio de méchants de la saison 2

De quoi faut-il alors vraiment se méfier ? Les saison 2 et 3 ont un point commun : Angel et Faith ne sont pas des monstres, pas au début du moins. L’un fut l’amoureux de Buffy, l’autre son amie. Les deux personnages sont des personnes dont elle était proche, avant qu’ils ne basculent l’un et l’autre dans la folie. Le deuxième grand thème, le deuxième danger, plus puissant que le précédent, est la passion. Etymologiquement, la passion est ce que l’on subit : ce devant quoi on est passif. La passion désigne un désir devenu si puissant qu’il obscurcit le jugement, et empêche d’agir de façon rationnelle. L’amour de Buffy pour Angel est si fort qu’il devient une telle passion ; et quand Angel devient Angélus, le tueur impitoyable qu’il faudra éliminer, Buffy est incapable de le faire. Elle est, désormais, passive, coincée dans l’inaction. La passion peut faire perdre le contrôle : on parle de crime passionnel pour désigner le moment où l’assassin est incapable de raisonner, de se contenir, et se laisse tout entier guider par ses émotions. Une telle passion mène inévitablement au malheur : le premier enseignement des philosophes stoïciens est de se débarrasser de tous ses désirs. Une vie heureuse n’est possible que guidée par la raison, car seule notre pensée est en notre pouvoir. Le désir, c’est croire qu’on a le contrôle sur des choses qui nous échappent, et c’est ce qui nous rend inévitablement malheureux. Buffy ne peut pas empêcher Angélus de tuer ses proches : c’est le désir qui lui fait croire qu’elle peut y faire quelque chose. Pour les stoïciens, il faudrait plutôt qu’elle change ses désirs : elle ne peut plus aimer Angel, il faut qu’elle se raisonne et reconnaisse qu’il est désormais un ennemi à éliminer.

 

Pour être heureux, il faut n’obéir qu’à sa raison. L’idéal stoïcien est, bien sûr, difficile à suivre ; la sagesse est difficile à atteindre. Mais il faut lutter de toutes ses forces, au risque de tomber dans le mal et le malheur. Dans les Propos sur le bonheur, le philosophe contemporain Alain reprend la sagesse stoïcienne, et considère qu’atteindre le bonheur est inséparable d’un travail sur ses désirs. Se laisser aller au malheur est facile et attirant : il suffit de se laisser porter par les événements au lieu de les combattre. Or, Alain considère que la recherche du bonheur est un devoir moral : ceux qui s’efforcent d’être heureux aident les autres à le devenir aussi ; ceux qui se laissent aller au malheur risquent d’éprouver de la jalousie envers ceux qui sont heureux, et cette jalousie mène au mal. C’est ce qui arrive à Faith. On ne peut pas dire qu’elle soit une personne sans âme, comme l’aurait été le Maître. Très vite, nous comprenons que le comportement de Faith naît du traumatisme d’avoir vu son Observatrice mourir sous ses yeux. Elle va ensuite se faire manipuler par une sorcière qui se fait passer pour sa nouvelle protectrice ; elle tue accidentellement quelqu’un et porte le poids de la culpabilité. On ne peut pas dire que la vie de Faith soit facile : mais comme le dit Alain, le malheur est « dans l’air que nous respirons tous. » Buffy également a dû passer par des épreuves difficiles : accepter de se sacrifier dans la saison 1 ; tuer Angel qu’elle aime plus que tout dans la saison 2 : affronter la honte et la culpabilité d’avoir fui Sunnydale en laissant seuls sa mère et ses amis. Mais, contrairement à Faith, elle a su rebondir, en se battant contre ces événements. Faith représente le renoncement dans lequel aurait pu tomber Buffy, renoncement qui mène au mal.

 

Ainsi, la saison 1 met en garde contre la passivité des hommes ordinaires, les saisons 2 et 3 épousent la morale stoïcienne en faisant du désir et de la passion le danger à éviter, et la raison le guide à suivre à tout prix. Dans la saison 4, nous passons à un tout autre problème. Buffy et ses amis quittent le lycée, certains travaillent, d’autres vont à l’université. Ce changement de décor accompagne un changement de problématique. L’adolescence, « l’âge bête » comme on l’appelle, bête parce que nous suivons nos désirs au lieu de réfléchir raisonnablement, est derrière eux, et ils vont devoir affronter des problématiques plus adultes.

 

C’est ce que nous verrons dans le prochain article, que vous prouvez trouver ici : Les grands méchants de Buffy : où est le vrai danger (2)

mardi 1 septembre 2020

Buffy, tueuse de vampire : devoir et autorité


Pour ce premier article d’une série d’analyses de la série Buffy contre les vampires, nous allons nous intéresser au personnage principal et à sa fonction : Buffy, la tueuse de vampire. Commençons par résumer le contexte de la série.

Nous sommes dans notre monde, pour la plupart des gens. Car, cachés dans l’ombre et la nuit, se trouvent vampires, démons, sorciers, et autres créatures maléfiques qui essaient de dominer ou détruire le monde. Pour lutter contre ces créatures – et cacher leur existence au mieux – une élue est choisie, une fille, qui sera dotée des pouvoirs d’un démon (vitesse, force, réflexes…) pour les combattre. Cette élue est appelée la Tueuse, elle est entraînée et guidée par un Observateur, nommé par le Conseil, qui lutte contre les démons. Le travail de la Tueuse est discret, mais extrêmement dangereux. De fait, peu de Tueuses dépassent les 25 ans. Pour les meilleures, qui atteindront leurs 18 ans, un test mortel leur sera imposé.

 Dans notre série, la Tueuse de vampire sera donc Buffy : au début de l’histoire, elle a 16 ans, elle est la Tueuse depuis ses 14 ans. Si, au début, elle essaie tant bien que mal de dissimuler son rôle et ses pouvoirs, dans l’espoir de suivre une adolescence normale, elle sera vite repérée par ceux qui deviendront ses meilleurs amis, Willow et Alex. Peu à peu, le groupe va s’agrandir et gagner en puissance : Willow apprend la magie, elle rencontre le loup-garou Oz puis l’autre sorcière Tara ; Buffy tombe amoureuse des vampires Angel, puis Spike ; Alex et Cordelia sont les humains du lot, mais Cordelia cèdera vite sa place au démon Anya aux côtés d’Alex.

 Si je prends le temps de faire la liste des amis et alliés de Buffy, c’est justement parce que c’est ce dont nous allons parler dans cet article : le rapport aux règles et à l’autorité. La Tueuse doit agir seule ; Buffy ne l’est pas. Même si, parfois, elle rappelle que les tâches les plus dangereuses et difficiles lui reviennent, parce qu’elle est l’élue, elle ne sera que rarement seule. Or, c’est grâce à ces amis que Buffy va devenir une Tueuse exceptionnelle, et survivre bien plus longtemps que la plupart de ses semblables. Pour montrer la spécificité de Buffy par rapport aux autres Tueuses, la série va en introduire deux autres, qui représentent chacune un des écueils dans lequel pourrait tomber Buffy. Elles ont un rôle de mise en garde : grâce à elle, nous savons quelles dérives attendent les Tueuses. Et le juste milieu, incarné par Buffy, est le moyen de survivre.

Buffy & Kendra

Kendra et Faith, les deux autres Tueuses, vont successivement rejoindre Buffy dans son combat, et illustrer les deux écueils opposés dans lesquels Buffy ne doit pas tomber si elle veut survivre : car ni Kendra (qui meurt) ni Faith (qui finit dans le coma) ne seront à la hauteur dans le rôle de Tueuse. L’une et l’autre ont un rapport opposé à l’autorité. Pour Kendra, la mission de Tueuse est un devoir sacré, absolu, divin, qui doit passer avant tout : elle ne comprend pas la tendance qu’a Buffy à vouloir passer du temps avec ses amis, ou tout simplement le fait qu’elle ait des amis. Pour Faith, la force qu’elle a obtenue en étant une Tueuse la place au-dessus de tous, et au-dessus de toute forme d’autorité : ce qu’elle reproche à Buffy, c’est sa fidélité et son respect envers son Observateur, qui lui donne des ordres. Entre une Kendra trop soumise, et une Faith trop rebelle, Buffy incarne le juste milieu dans le respect à l’autorité : elle reconnait l’importance de son Observateur et de sa mission, mais continue à vivre sa vie à côté.

Commençons par présenter ces deux Tueuses. Dans le monde, il n’y a qu’une seule Tueuse : pour qu’une nouvelle Tueuse apparaisse, il faut que celle qui existe meure. Buffy a donc dû mourir pour qu’apparaissent Kendra, la deuxième Tueuse de vampire. Cela se passe dans le dernier épisode de la première saison : alors qu’elle combat le Maître, grand méchant de la saison, elle perd connaissance, tombe la tête dans l’eau et se noie. Or, pour la première fois, ses amis vont avoir une importance capitale pour la tenir en vie, puisque ce sont eux qui vont la trouver à temps et la réanimer. Morte quelques secondes seulement, Buffy n’est plus la seule Tueuse : Kendra a été appelée. Malheureusement pour elle, en aidant Buffy à arrêter Angel dans la saison 2, elle va se faire tuer : pour remplacer Kendra, c’est donc au tour de Faith d’être élue.

 

Buffy & Faith

Cette idée de « juste milieu », parfaitement incarnée par Buffy, et dont je me sers ici, est empruntée à Aristote, dans L’Ethique à Nicomaque, lorsqu’il essaie de définir la vertu. La vertu, par définition, s’oppose au vice : vertueux est celui qui ne tombe pas dans le vice. Or, pour Aristote, il y a deux façons de tomber dans le vice : soit en faisant preuve d’excès, soit d’insuffisance (il y aura donc deux sortes de vices : le vice par excès et le vice par défaut). La vertu consistera alors en ce juste milieu entre le défaut et l’excès, entre le « pas assez » et le « trop ». Cela vaut pour toute les qualités. Prenons quelques exemples : quels sont les vices associés aux principales vertus ?

 

-          Le courage est une vertu : il consiste à savoir à quel moment il convient d’agir, malgré les risques. Il s’oppose à la lâcheté (vice par défaut) où l’on a toujours peur d’agir, et à la témérité (vice par excès) où on plonge tête baissée dans le danger.

-          La générosité est une vertu : donner à ceux qui en ont besoin. Elle se distingue de la radinerie (ne jamais rien donner) et à la prodigalité (toujours tout donner à tout le monde, au risque de ne rien garder pour soit)

-          La magnanimité, dont le sens est différent chez Aristote, est la vertu qui consiste à avoir conscience de sa valeur et de ses capacités, contrairement à la modestie (oui, c’est un vice pour Aristote ! un vice par défaut) où l’on se met toujours en retrait et où on nie ce dont on est capable ; contrairement aussi à l’orgueil (vice par excès), où l’on s’imagine supérieur à ce que l’on est

 

Tel serait donc le trio du rapport à l’autorité chez Aristote, illustré par nos trois Tueuses : la vertu (Buffy), consiste à reconnaître l’autorité tout en s’y soumettant lorsque c’est légitime ; le vice par défaut (Faith), serait le fait de ne jamais reconnaître la moindre autorité ; le vice par excès (Kendra) est pour celui qui se soumet continuellement et sans réfléchir à l’autorité qui le commande. Au travers de ces trois visages de Tueuses, la série prend une position aristotélicienne sur la vertu : bien agir, c’est être modéré, resté dans le juste milieu. Plus notre comportement est extrême, plus nous agissons mal. Les dangers dus à l’un et l’autre vice sont également présentés. Le vice par excès risque de nous détruire : Kendra meurt, ce qui arriverait certainement aussi au téméraire (qui prend tous les risques sans réfléchir) ou au prodigue (qui donne tout et n’aura plus rien). Le vice par défaut mène à faire du mal aux autres : Faith se tournera du côté des démons, ce que ferait probablement un lâche ou un radin (pour se protéger).

 

Un retour à cette conception aristotélicienne de la vertu est d’autant plus intéressant que le juste milieu n’est plus, aujourd’hui, ce qui attire le plus. Nous admirons secrètement ceux qui n’ont pas peur du sacrifice, la richesse ou les qualités exceptionnelles, tout en louant publiquement la modestie, la mise en retrait, le calme. Le juste milieu serait pour l’individu lambda, qui ne prend jamais vraiment position. Cela vient de deux courants de pensée qui ont suivi (et remplacé) celui d’Aristote : les valeurs chrétiennes ont placé le vice par défaut au rang de vertu (heureux sera celui qui vit dans la pauvreté, l’humilité et le retrait) ; Nietzsche, par opposition aux valeurs chrétiennes, fait l’éloge du vice par excès (il faut être un être exceptionnel pour être téméraire et orgueilleux).

 

C’est terminé pour aujourd’hui ! Si l’article vous a plu, retrouvez l'article suivant ici : Les méchants de Buffy : où est le vrai danger ? (1)

L'ensemble des articles peut être retrouvé sur ce lien : Buffy contre les vampires (analyses)

Cet article a été repris pour le podcast « Geekosophie magazine » sur les plateformes d’écoute (Spotify, Deezer...) et sur YouTube à cette adresse : Geekosophie Magazine

dimanche 27 mai 2018

13 reasons why : recherche de la vérité ?


La saison 2 de cette très belle série est sortie la semaine dernière, et elle a été à la hauteur de la première. Je me demandais pourtant comment on pouvait faire une nouvelle saison acceptable et intéressante sur une histoire terminée. Pourtant, il fallait bien poursuivre la réflexion qui traversait toute l’histoire d’Hannah Baker : la recherche de la vérité.


Au travers de ses cassettes, Hannah dévoilait à ses camarades de classe, dans la saison 1, des événements et des pensées qu’ils n’avaient pas imaginés. Elle dévoilait une vérité qui contredisait radicalement leurs croyances, auxquels ils ont eu tellement de mal à renoncer qu’ils l’ont immédiatement soupçonnée de mentir. La première saison de 13 reasons why montrait à quel point il peut être difficile de reconnaître la vérité, ou de l’admettre. Le problème de la vérité va être encore approfondi et incroyablement complexifié par la saison 2, qui met en scène le procès suivant le suicide d’Hannah. Dès la saison 1, on savait que ses parents s’apprêtaient à attaquer le lycée, qui laissait faire le harcèlement dont elle a été victime.

On pourrait croire que la deuxième saison est à nouveau une recherche de la vérité. N’est-ce pas l’enjeu de tout procès ? Déterminer quels ont été les faits, reconstruire le puzzle en confrontant les témoignages ? Effectivement, des témoignages vont être confrontés et de nouvelles informations découvertes. Mais on se trompe si l’on croit qu’un procès a comme objectif d’établir la vérité. C’est loin d’être l’objectif des deux avocats : le but n’est pas de trouver la vérité, mais d’avoir raison. Le but de l’avocat n’est pas de savoir ce qui s’est vraiment passé, mais d’interpréter les faits de telle sorte qu’il serve sa cause.

La structure générale de la série reflète l’attitude de Clay face aux discours des témoins et des avocats, l’attitude que le spectateur lui-même peut être amené à prendre. Comme Clay, nous avons cru aux révélations de la saison 1 : à aucun moment nous ne nous sommes demandés si Hannah disait la vérité ou non, nous y avons cru, parce que c’était le seul point de vue qui nous était donné. Brusquement, nous entendons des discours différents, plus précis, parfois purement et simplement contradictoires. Mais au début nous croyons Hannah, et sa version des faits : quand des témoins comme Marcus disent des choses contraires à ce qui a été raconté dans la saison 1, un flash-back nous montre ce qui s’est vraiment passé, pour qu’on puisse distinguer la vérité du mensonge. Tout ce que nous voyons au début, c’est que la vérité importe peu pour l’avocate de la défense, qui saisit la moindre occasion pour déformer les propos des témoins de la partie adverse.

Cette construction se poursuit jusqu’à l’épisode très intéressant autour du conseiller d’éducation, M. Porter. Alors que depuis le début on peut facilement distinguer les vrais témoignages des faux grâce aux flash-back, pour la première fois, on va voir des événements qui ne sont jamais arrivés : les flash-back montrent en fait les regrets de Porter, la façon dont il aurait aimé que les choses se passent, tandis que son discours rapporte ce qui s’est réellement passé.

La pierre de touche que l’on avait, les flash-back, deviennent alors une source douteuse. Après tout, qu’est-ce qui nous prouve que les flash-backs précédents n’étaient pas eux aussi imaginés ? Ce doute va se révéler terrible pour la suite, en particulier pour l’épisode du témoignage de Bryce Walker, qui va contester avoir violé Hannah en prétendant qu’ils sortaient ensemble. Or, loin que les flash-back contredisent son témoignage, on voit Hannah et lui agir exactement comme il le prétend. Nous n’avons aucun moyen de savoir s’il ment : Clay lui-même en vient à douter également, et il faut s’accrocher au fait qu’il n’y a aucun doute sur la réalité du viol de Jessica pour se rappeler que celui d’Hannah n’a pas pu être inventé.

Le dénouement de cette saison (du moins de l’épisode 12), n’est pas simplement pessimiste : si la défense remporte le procès, si le lycée n’est pas reconnu coupable, cela montre à quel point faire accepter la vérité est difficile, voire vain. Celui qui s’en sort est tout simplement le meilleur avocat – le meilleur orateur. La vérité n’a aucune force de persuasion, et c’est bien pour cette raison que sa recherche est si difficile.

dimanche 14 janvier 2018

Enooormes : trois héroïnes contre les préjugés

C’est sans doute la première fois que je parle de quelque chose qui n’est pas « philosophique » (au sens trèèèès large, on va dire de quelque chose qui n’a pas pour but de faire réfléchir). Enooormes est une pièce divertissante, et ce n’est pas vraiment ma spécialité de parler de quelque chose de « divertissant. » C’est pour ça que j’ai mis du temps avant d’écrire mon article ; mais à force d’y réfléchir, j’ai bien trouvé deux-trois éléments intéressants à présenter.
Attention, entendons-nous bien : quand je dis « intéressants », je ne veux pas dire que la pièce est globalement inintéressante, au contraire, j’ai beaucoup aimé, beaucoup ri, c’est très bien joué, très bien mis en scène et très bien chanté, je veux simplement dire que j’ai enfin trouvé une raison d’en parler sur le blog d’un prof de philo. Mais avant d’analyser et peut-être de faire perdre au spectacle ce qu’il a de spontané et d’aussi amusant, je le dis clairement : allez-y, vous ne le regretterez pas.

L’histoire tourne autour de trois personnages, trois femmes (dans l'ordre de la photo : Barbara, Capucine et Mia), d’abord obnubilées par leur poids, et qui tombent enceinte en même temps. Et oui, ça commence sur une drôle d’opposition. Mais ce n’est pas le plus important : c’est juste une façon d’annoncer la tournure que va prendre la pièce. Toute l’histoire se fonde en réalité sur le caractère des trois femmes, profondément différentes. Leur seul point commun, outre leur grossesse, est le suivant : elles vont implicitement être exposées au regard de la société.

Capucine (interprétée par Cécilia Cara) est le premier personnage. Catholique pratiquante (du moins on peut le supposer, puisque son prénom même renvoie aux moines « capucins »), elle voit sa grossesse comme un don du ciel, un don de Dieu, un bonheur inouï, y-compris dans la douleur de l’accouchement. Tout est beau, tout est divin, tout est naturel. Et comme généralement face à ce genre de personnage émerveillé pour un rien, Capucine fait rire. Elle fait rire, parce qu’elle paraît naïve et parfois ridicule, avec une façon de penser archaïque : c’est un rire moqueur qu’elle provoque. Pas seulement de la part des spectateurs, mais aussi de ses deux amies, qui ne cessent durant la pièce de lui jouer des tours et de se moquer d’elle. Sans méchanceté bien sûr, car Capucine participe au ressort comique de l’histoire.
Mais pourquoi Capucine fait-elle rire ainsi, finalement ? Ce premier personnage est une métaphore d’une vision traditionnelle, que certains (dont moi) considèreraient comme rétrograde, de la famille. C’est la plus jeune des trois, et une vie réussie sera une vie de famille, où elle aura des enfants de son mari : c’est avec une certaine ironie que son amie Mia (dont nous parlerons ensuite) lui fait remarquer que c’est pour elle l’accomplissement d’une vie que d’avoir un enfant. Idéal qui semble assez éloigné de notre société contemporaine, où les femmes se battent pour projeter une autre image que celle d’une mère de famille. Or, c’est justement parce que c’est la plus jeune que le personnage est drôle : la plus jeune, et la plus ancienne en même temps.
La femme moderne, en fin de compte, c’est plutôt Barbara (de façon opposée à Capucine, la plus moderne, et la plus vieille) : la carriériste, l’acharnée de travail, celle qui a accompli son existence dans la réussite professionnelle.

Nous en venons donc à ce deuxième personnage, Barbara (interprétée par Marion Posta coucou Marion ! Bisous ! Je t’adore !). Encore une fois, le prénom est bien choisi : après vérification, beaucoup de célébrités s’appellent Barbara (une proportion importante en tout cas, à côté d’autres prénoms plus courants). Au début de l’histoire, elle ne veut pas d’enfants : seul compte pour elle son travail dans la mode (je ne sais plus exactement quel travail, et je n’ai pas trouvé l’information). Sa première réaction est d’avorter. Evidemment, pour une pièce qui parle de trois femmes enceintes, ça va être difficile de s’arrêter là (« bon bah moi j’avorte, finissez le spectacle toutes les deux, Capucine et Mia, on se revoit à la fin ! »), donc elle décide de le garder.
Mais pour quelle raison ? L’intérêt du personnage se trouve là, ainsi que tout son caractère problématique. Barbara accepte de garder l’enfant parce qu’« à [son] âge, c’est peut-être [sa] dernière chance d’en avoir un. » C’est tout. En tout cas, c’est tout ce qui est dit. Et analysons, justement, ce qui est dit : ce n’est pas par désir d’avoir un enfant qu’elle choisit d’en avoir un, mais simplement parce que c’est maintenant ou jamais, et que « jamais » ne semble pas concevable. La femme moderne se retrouve aspirée dans une sorte de « dictature du on » heideggérienne (traduction : pour le philosophe Heidegger, la plupart du temps, nous ne vivons pas de façon authentique, mais nous vivons comme « on » vit. « On » est tout le monde et personne à la fois : ce qu’on dit, ce qu’on fait, ce qu’on pense…) On a des enfants, alors Barbara aussi.
Mais faire un enfant parce qu’on le fait, est-ce une bonne raison ? Il semble d’abord difficile de dire oui. D’ailleurs, un tel personnage ferait hurler les féministes enragées (et aussi un certain blog enragé, « Le cinéma est politique », qui s’acharne avec une mauvaise foi consternante contre le cinéma pour défendre une théorie du complot spectaculaire, et qui à coup sûr verrait ici une propagande du théâtre français envers une politique conservatrice : « Comment ? Le rôle de la femme c’est d’avoir des enfants ? Quelle pièce sexiste, réac, propagande de droite, œuvre du démon, même le personnage qui a l’air moderne accepte cette soumission ! » - imitation caricaturale mais réaliste du blog en question, que je ne vous invite absolument pas à aller voir) Mais tout ce qui fait hurler les enragés est bon à prendre, alors prenons ce choix.
Barbara va se plaindre plusieurs fois, et regretter à différents moments sa décision. Quand elle va comprendre que la mode, ce n’est plus pour elle, quand elle va souffrir, quand elle va comprendre qu’il faudra changer des couches, et quand elle va voir toutes les occasions qu’elle rate de briller pour sa réussite professionnelle (A ce sujet, je tiens à citer un de mes élèves, qui a dit pas plus tard que vendredi : « les enfants c’est un pharmakon, parce qu’on leur donne la vie et ça nous pourrit la vie. » Bien sûr, vous n’avez pas compris, à moins que vous ne sachiez ce qu’est véritablement un pharmakon, mais je voulais juste lui rendre hommage. Coucou Sofiane de TS2, c’est pour toi !). Mais bien évidemment, c’est une comédie, alors tout finit bien ; et je ne pense pas spoiler beaucoup en dévoilant qu’elle sera très contente d’avoir son bébé à la fin. Encore une fois, ça aurait été bizarre de terminer sur : « Bon, les copines, le mien il va à l’adoption, pouponnez ensemble, je retourne à mes fringues ! »

Cependant, si je viens bien admettre qu’on puisse reprocher à Barbara de se laisser happer par la « dictature du on » (ou, plus simplement, par la tradition, ou encore par la nature…), on ne peut plus faire ce reproche à Mia, le dernier personnage (interprété par Anaïs Delva). Il s’agit sans doute du personnage le plus intéressant : Mia veut un enfant, mais elle le veut seule. Elle est célibataire et le restera. Elle sait qui est le père de son enfant (en tout cas elle connaît sa tête ; pour ce qui est de son nom, je ne crois pas, mais je m’en souviens plus…) mais cela ne le concerne pas. C’est elle qui, finalement, représente la famille moderne. Alors que Barbara, d’abord opposée à l’image traditionnelle de la famille en ne voulant pas d’enfants, finit par y céder, Mia s’affirme dans son choix.
Ce qui rend le personnage de Mia aussi intéressant, ce sont en réalité ses doutes : ce n’est pas une folle, une hystérique qui se lance dans un projet absurde d’avoir un enfant seule. Elle a bien réfléchi avant, et y réfléchira encore pendant toute sa grossesse, jusqu’au point culminant de la belle chanson « Baby blues avant l’heure » où elle exprime son tiraillement entre son désir d’être mère sans avoir d’homme, et sa crainte de la place que son enfant aura dans une société qui attend un père pour chaque enfant (alors, elle est où la propagande, maintenant ?). Mia pose explicitement le problème du regard des autres, du regard social, en disant « certains seraient contre » (dans une chanson quelque part mais je ne sais plus où, je ne le connais pas par cœur… pas encore.)
Mia a peur de ceux qui la jugeront, elle et son enfant sans père. Elle soulève une interrogation forte et extrêmement contemporaine, au sujet du développement de nouvelles formes de familles (les familles monoparentales, mais aussi homoparentales). C’est un personnage qui affirme malgré tout son droit à cet enfant, qui est désiré, et qu’elle va rendre heureux. Mais ce personnage représente également toute la difficulté qu’il peut y avoir à sortir du schéma traditionnel imposé par la culture et l’opinion commune : si la loi l’autorise à agir comme elle le souhaite, elle n’en reste pas moins bloquée face aux jugements des autres. C’est pourquoi elle doute, longtemps, et qu’elle sera l’entre-deux des autres personnages. Capucine dit oui, Barbara dit non, et Mia ne sait pas. Malgré tout, c’est un personnage fort qui arrive enfin à dépasser le préjugé social et affirmer son propre choix.

Mais au-delà de ces différences sociales et culturelles, elles vont vivre la même histoire : les mêmes nausées, les mêmes douleurs, les mêmes craintes. Comme si, sous la couche (sans jeu de mots) de préjugés sociaux, demeurait quelque chose de naturel et d’universel, que les regards des autres ne sauraient faire disparaître. Je vais quand même le dire : je n’aime pas ce choix. Je défends plutôt, personnellement, la victoire de la culture sur la nature. Mais ce n’est pas parce que je n’aime pas que ce n’est pas intéressant : alors allez voir cette pièce, pensez par vous-mêmes, et ne céder pas à la dictature du on, qui détermine comment on doit penser !

PS : J’ai emprunté les photos de la page Facebook, j’espère que vous ne m’en voudrez pas. D’ailleurs, la page Facebook c’est ici : Enooormes

Et pour réserver une place c’est là : Billetreduc