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mardi 1 juin 2021

« A la dérive » : Buffy est-elle dans un hôpital psychiatrique ?

Bonjour à tous et merci d’avoir suivi la série d’analyses philosophiques de Buffy contre les vampires. Cette série touche à sa fin et, pour la clôturer, je vais analyser un épisode qui fait partie de mes préférés. Un épisode qui donne mal à la tête, qui remet en question l’ensemble de la série, et qui se termine de façon très énigmatique. Comme le titre de l’article vous l’a peut-être fait deviner, cet épisode est l’épisode 17 de la saison 6, « A la dérive ». Le titre anglais, extrêmement parlant, est « Normal again » (« normale à nouveau »). Il s’agit de cet épisode très particulier dans lequel un démon injecte un poison à Buffy, poison qui lui donne des hallucinations : elle se voit, à plusieurs reprises, dans un hôpital psychiatrique. Dès lors, les aventures de Buffy à Sunnydale, que l’on suit depuis six saisons, sont-elles réelles, ou ne sont-elles que les délires d’une malade mentale ?

 


« Suis-je une malade mentale enfermée dans un asile ou une espèce d’héroïne qu’on a choisi pour combattre les démons et sauver le monde ? Comme c’est ridicule. »

 

Sachez déjà que les livres ou films dont la chute est « en fait c’était un rêve » ou « en fait il est fou » sont des livres qui m’insupportent grandement, et me donnent toujours l’impression que l’auteur ne savait pas comment finir, alors a utilisé cette chute comme une sorte de deus ex machina. Emettre l’hypothèse que toute l’histoire de Buffy ne se passe que dans sa tête, qu’elle est folle, était un pari risqué, mais la construction extrêmement précise et réfléchie de l’épisode permet d’installer véritablement le doute dans la tête des spectateurs.

 

Rappelons le contexte de la saison 6. Buffy est revenue du monde des morts en début de saison et souffre de ce qui ressemble à une dépression, même si le mot n’est jamais employé. Même si elle apprécie la présence de ses amis, elle souffre encore du fait d’avoir été arrachée du Paradis pour revenir sur Terre où sa vie est un enfer. Après une relation avec Spike, elle a rompu avec lui en prétextant ne le fréquenter que pour des mauvaises raisons. Alex vient d’abandonner Anya le jour de leur mariage. Willow et Tara, si elles recommencent à se parler, ne sont toujours pas entièrement réconciliées. Bref, tout va mal. Tous les personnages souffrent, et c’est à ce moment que le Trio (Warren, Jonathan et Andrew, les trois principaux antagonistes de la saison) envoie sur Buffy un démon qui  lui plante un dard dans le bras. Aussitôt, Buffy a une vision d’elle-même dans un hôpital psychiatrique, où une infirmière est en train de lui faire une piqûre.

 

Tout l’épisode va tourner autour du doute : Buffy va douter de la réalité, se demander si ce qu’elle perçoit est réel et donc se demander quelle est la vérité. Commençons par éclaircir ces deux termes. La réalité désigne ce qui existe effectivement. Si je dis que la table devant moi est réelle, ça veut dire qu’il y a bien une table devant moi. Rien de plus. Pourtant, malgré cette apparente simplicité, cette notion pose bien des problèmes : comment être sûr que ce que l’on perçoit est bien la réalité ? Je vois la table devant moi. Mais tout le monde a déjà fait l’expérience de percevoir une chose qui en fait n’est pas vraiment là : sous l’effet de la fièvre, par exemple, ou encore plus fréquemment, du rêve. La vérité désigne l’accord de la pensée et de la réalité. Autrement dit, si vous dites la vérité, ça veut dire que votre phrase décrit effectivement ce qui est : l’erreur sera le fait de croire que ce qu’on dit correspond à la réalité, alors que ce n’est pas le cas. C’est pourquoi la vérité est unique et ne dépend pas des individus. Ça n’a pas de sens de dire « ma vérité » puisque la vérité sera le propos qui correspond à la réalité, unique. Concrètement : dans l’épisode, il n’y a pas deux vérités pour Buffy : il y a deux perceptions de la réalité, et toute la question de l’épisode est de savoir laquelle est la vraie.

 

Un problème similaire a été posé dans un passage extrêmement connu des Méditations Métaphysiques de Descartes. Celui dont le nom désigne désormais une personne à l’esprit très logique et rigoureux (« cartésien ») a, dans cet œuvre, essayé de trouver un fondement absolument certain à la connaissance. Une vérité sur laquelle aucun doute n’est possible, une proposition qui serait nécessairement vraie. Une idée de départ dont le contraire serait impossible. Par exemple, il suggère de partir d’une idée qui semble évidente à tout le monde : le monde extérieur existe. Est-ce une affirmation absolument certaine ? Même s’il semble non seulement difficile, mais aussi complètement absurde de se mettre à douter de l’existence du monde extérieur, cela reste pour autant possible. En effet, nous avons tous fait l’expérience d’un rêve particulièrement réaliste qui nous aura causé joie ou effroi. Et, au réveil, ce soulagement éprouvé quand on se rend compte que ce n’était qu’un rêve montre à quel point, sur le moment, on y a cru. Nous n’avons aucune preuve, dans l’absolu, que nous ne sommes pas actuellement en train de rêver, ou que nous ne sommes pas dans une simulation informatique à la Matrix ; ou encore que nous ne sommes pas un fou dans un hôpital psychiatrique, en train d’imaginer notre existence.

 

Comment Buffy pourrait-elle savoir quelle version du monde est la vraie ? A ce problème de la rationalité posé par Descartes, le philosophe Pascal, à la même époque, reconnaît que certaines propositions sont impossibles à prouver par la raison. Tel est le cas de la proposition « le monde extérieur existe » ou « je ne suis pas en train de rêver ». Dans ces cas précis, selon Pascal, il faut faire confiance à son intuition : je sens que je suis actuellement éveillé, je dois y croire. Ces vérités intuitives, Pascal les nomme « vérité de cœur ». Nous pouvons également appeler cela la foi : hors de son sens religion, la foi désigne une croyance extrêmement forte en quelque chose dont nous n’avons pas de preuve objective. Il faut donc avoir foi en l’existence du monde extérieur, avoir foi dans le fait que nous ne sommes pas en train de rêver. Nous n’avons aucune preuve, mais nous savons avec certitude que nous sommes dans le vrai monde.

 

Toutefois, cette vérité de cœur concernant le fait que nous ne sommes pas en train de rêver tient au fait, pour Pascal, que quand nous nous réveillons, nous reprenons notre vie de façon cohérente avec ce qu’elle était avant de dormir. Alors que chaque rêve est indépendant, et ne suit pas forcément notre rêve précédent. Comme il le dit dans les Pensées, « La vie est un songe un peu moins inconstant. » Ce passage suit un paragraphe qui propose l’expérience de pensée suivante : si un paysan rêvait toutes les nuits qu’il est roi, pourrait-il vraiment savoir s’il est roi ou paysan ? Or, c’est justement ce problème qui va être rencontré par Buffy : à partir du moment où elle commence à se voir dans un hôpital psychiatrique, ces scènes vont revenir et se compléter comme s’il s’agissait véritablement d’un réveil, d’un retour à une existence constante. De son point de vue subjectif, il lui sera donc impossible de savoir quelle existence, celle de Sunnydale et celle de l’hôpital, est réelle. C’est ce qui fait que cet ennemi est le plus terrible de la série et probablement le plus difficile à vaincre : il ne s’agit pas de force brute, ni même de supporter une douleur psychologique, mais de choisir une voie parmi deux qui sont également crédibles.

 

Dans les deux mondes, des explications crédibles et rationnelles sont données au fait que Buffy ait ainsi des flash qui lui font voir une autre existence possible. Du côté de Sunnydale, un démon lui a injecté une venin qui lui fait croire qu’elle est à l’hôpital. Willow trouve même un livre dans lequel le démon et les effets de son venin sont décrits précisément : rien d’étonnant à ce qu’elle ait ces visions. Du côté de l’hôpital, le psychiatre qui la reçoit trouve une explication psychologique rationnelle et crédible à toutes ses aventures, en dévoilant des symboliques qui sont justement celle du réalisateur de la série.

 

Le discours du psychiatre constitue la troisième apparition de l’hôpital psychiatrique dans l’épisode. Il explique à Buffy et à ses parents que Sunnydale est une production de son imagination dans lequel elle se réfugie depuis son internement, six ans auparavant : ces six ans correspondent évidemment aux six premières saisons. Dans ce monde imaginaire, elle se prend pour une héroïne qui sauve le monde, toutes les intrigues tournent autour d’elle. Elle est la figure centrale, est entourée d’amis aux pouvoirs surnaturels, se bat contre des monstres dont certains sont issus de la littérature d’épouvante. A chaque victoire, d’autres monstres apparaissent : voilà pourquoi elle ne revient jamais dans le monde réel. Il parvient même à expliquer la courte période où, entre la saison 5 et la saison 6, elle est morte : ce fut un moment de lucidité, pendant lequel elle était revenue pleinement dans l’hôpital. Révélation intéressante, quand on sait que Buffy, du côté de Sunnydale, a dit avoir été au Paradis. Justement, dans l’hôpital, nombre de ses désirs les plus profonds semblent être réalisés : sa mère est encore vivante, son père vit encore avec elle ; elle n’a pas de sœur à protéger d’un danger mortel et est débarrassée du lourd poids de ses responsabilités. Peut-être que le pouvoir précis de ce démon qui l’a attaquée est justement de lui faire croire que tous ses désirs sont réalisés. Depuis le début de la saison 6, Buffy souffre de son retour à Sunnydale.

 

Buffy se retrouve donc devant ce choix à faire : soit croire en la réalité de Sunnydale, soit en la réalité de l’hôpital. Son désir premier semble se porter sur Sunnydale : c’est à ce monde qu’elle est le plus attachée au départ, parce qu’elle en a l’habitude. Une expérience de pensée proposée par Robert Nozick semble montrer que nous avons tous, ainsi, une tendance à l’inertie :

 

« Supposez qu’il existe une machine à expérience qui soit en mesure de vous faire vivre n’importe quelle expérience que vous souhaitez. Des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d’écrire un grand roman, de vous lier d’amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d’avance un programme des expériences de votre existence ? »

 

Voici la forme première de l’expérience de pensée. Les sondages réalisés montrent que dans cette situation, la plupart des gens disent préférer rester dans le monde réel plutôt que de se brancher à cette machine et vivre une vie idéale mais imaginaire. Les arguments fréquents étaient souvent ceux de l’authenticité : mieux vaut une existence authentique, réelle, même imparfaite, plutôt qu’une existence simulée. Cependant, des variantes de l’expérience vont conduire à nuancer cette interprétation première. Dans une autre version, on vous demande d’imaginer que vous vivez votre vie, normalement, et que brusquement une fenêtre apparaît devant vous et vous dit : « Bonjour. Vous êtes actuellement dans une machine à expérience mais vous y avez été branché par erreur. Si vous voulez revenir dans le monde réel, tapez 1. Si vous souhaitez poursuivre votre existence dans la machine, tapez 2. Dans ce dernier cas, le souvenir de ce message sera effacé. Vous pourrez donc continuer votre existence comme vous le faisiez déjà, sans perturbation. » Or, à cette deuxième expérience, la majorité des participants a révélé préférer rester dans la machine à expérience. L’argument de l’authenticité ne tient plus : ce qui apparaît en revanche, c’est une tendance à l’inertie. Nous préférons généralement rester dans la situation dans laquelle nous sommes, et les changements trop brusques sont rejetés.

 

Buffy tend donc premièrement à préférer Sunnydale, dans lequel elle a ses repères. Mais les arguments du psychiatre sont extrêmement convaincants. Quelle situation est la plus crédible ? Celle où Buffy souffre d’une forme très grave de schizophrénie qui lui fait douter de la réalité, ou celle où Buffy est une héroïne toute-puissante entourée d’amis aux pouvoirs surnaturels qui l’aident à combattre des démons et sauver le monde ? Même dans le monde où les démons existent, elle sait que cette idée semble incroyable. A Sunnydale, les démons sont cachés : pour la plupart des gens, le surnaturel n’existe pas. D’ailleurs, Buffy raconte que la première fois qu’elle a vu un vampire, ses parents l’ont crue folle et l’ont emmenée dans une clinique : et si elle n’en était jamais sortie ? Un nouvel argument semble faire pencher la balance du côté de l’hôpital. Enfin, quand Willow lu apporte l’antidote et lui demande de le boire, c’est Spike qui va la faire changer d’avis et désirer rester du côté de l’hôpital. Dans le monde de Sunnydale, lui dit-il, elle est tout aussi folle : elle semble rechercher la souffrance et l’obscurité, elle ne veut pas dire aux autres qu’elle a une relation avec lui et préfère garder un secret qui la fait souffrir plutôt que d’accepter le bonheur. Suite à ce discours, elle choisit de ne pas boire l’antidote et, de retour dans l’hôpital, demande au psychiatre ce qu’elle peut faire pour guérir. La solution est simple : éliminer ce qui la retient là-bas, c’est-à-dire ses amis.

 

Un dernier moment d’hésitation va finalement lui faire choisir Sunnydale. Paradoxalement, c’est le discours de sa mère dans le monde de l’hôpital, qui lui demande d’être forte, de croire en elle, de ne pas abandonner, qui va lui faire choisir Sunnydale plutôt que l’hôpital. Le propos de sa mère est simple : il ne faut pas céder à la facilité. Or, selon sa mère, la facilité serait de retourner dans Sunnydale avec ses amis. Oui, laisser mourir ses amis est difficile : mais à ce moment de la série, la facilité serait clairement de choisir l’hôpital. Buffy est épuisée et seule : comme nous l’avons dit au début, tout va mal à Sunnydale en ce moment. Elle semble comprendre que le monde réel est Sunnydale, et que celui de l’hôpital est en fait issu de son désir de retrouver la tranquillité et de quitter ses responsabilités insupportables. Si elle choisit l’hôpital, elle retrouvera bien le « Paradis », celui qu’elle a quitté en ressuscitant : un monde où ses parents sont ensemble et vivants, où elle ne doit pas risquer sa vie à chaque instant, où elle ne porte pas le poids du monde sur ses épaules. Contre ce désir, elle choisit donc son devoir et d’assumer ses responsabilités.

 

Pour finir, la force de l’épisode réside en grande partie sur sa conclusion. Buffy a choisi Sunnydale et va boire l’antidote. Mais la dernière image de l’épisode n’est pas dans Sunnydale : nous voyons, dans l’hôpital psychiatrique, le médecin l’examiner, et conclure que c’est terminé, elle est repartie dans son esprit. Ses parents pleurent, l’épisode se termine. Cette scène finale fait nettement pencher la balance du côté de l’hôpital psychiatrique. Si les scènes de l’hôpital n’étaient que des hallucinations, comment est-il possible que cette scène ait lieu alors que Buffy n’est plus là pour la voir ? En général, nous considérons que la « réalité » est ce qui existe indépendamment de notre pensée : quand je sors de ma chambre, le lit existe toujours, parce qu’il est réel. Alors que si j’imagine un monde dans ma tête, ce monde ne continue pas d’exister quand j’arrête d’y penser. Si le monde de l’hôpital psychiatrique continue d’exister indépendamment de Buffy, peut-être est-ce bien celui-là qui est réel…

 

J’espère que cette série d’article vous aura plu. J’ai pris beaucoup de plaisir à revoir certains épisodes pour en parler. Ça faisait un moment que je voulais faire ce genre d’analyse philosophique. Les études de philosophes sur la série Buffy contre les vampires sont fréquentes aux Etats-Unis, mais nous en avons peu de traductions, et moi-même je n’ai pas vraiment les moyens de les lire en anglais. J’espère donc que les quelques idées que j’ai partagées avec vous vous permettra de voir la série sous un œil nouveau, et pourquoi pas, si vous lisez l’anglais, d’aller lire d’autres analyses !


samedi 1 mai 2021

Buffy, Willow, Dawn : face à la mort

 

Bonjour à tous et bienvenue sur le blog pour notre avant- dernier article sur la série Buffy contre les vampires. Pour cet avant-dernier article, il ne s’agira pas vraiment d’une analyse philosophique, mais simplement de quelques mots sur un épisode que j’aime bien, parce qu’il montre quelque chose d’intéressant. Il ne s’agit pas d’une vraie réflexion comme dans les deux épisodes que nous avons analysés dans les articles précédents (épisode muet et épisode musical).

 

Saison 7, épisode 7 : « Connivences » en français, mais le titre anglais est bien plus explicite : Conversations with dead people (conversation avec les morts). Dans cet épisode, Buffy, Willow et Dawn vont entrer en communication avec trois personnes décédées peu avant. Buffy, en pleine patrouille, tombe sur un jeune vampire qui la reconnaît aussitôt : ils étaient ensemble au lycée. Dawn, seule chez elle, se retrouve en pleine scène de film d’horreur : l’électricité fait des siennes, la télé refuse de s’éteindre, les portes claques, des silhouettes apparaissent. Willow, restée seule à la bibliothèque, voit apparaitre Cassie, une élève du lycée de Sunnydale, qui prétend venir avec un message de Tara.

 


Parallèlement à tout cela, Jonathan et Andrew, les méchants de la saison 6, reviennent à Sunnydale. Andrew est manipulé par ce qu’il pense être le fantôme de Warren, le dernier membre du Trio, tué par Willow à la fin de la saison précédente. Pour ouvrir la bouche de l’Enfer, Andrew va sacrifier Jonathan sur le sceau présent dans le sous-sol du lycée.

 

Si cet épisode est intéressant, c’est parce qu’au travers de ces quatre histoires, l’épisode illustre quatre attitudes que l’être humain peut avoir face à la mort. Buffy retrouve Holden, ancien camarade de lycée. Une fois qu’ils se sont reconnus, leur conversation va vite tourner à leurs souvenirs de lycée. Première réaction quand on pense à un être disparu : la nostalgie. Se rappeler les bons souvenirs, c’est une façon de mettre cette dure réalité à l’écart. Buffy et Holden vont beaucoup rire, avant de reprendre une conversation plus sérieuse : le rire, qui vient après-coup, quand on repense à des événements pénibles sur le moment, est une attitude classique de celui qui veut prendre de la distance avec le malheur. Vous connaissez peut-être le fameux « rire de Démocrite » : ce philosophe présocratique préconisant le rire comme remède face au malheur et à la folie du monde.

 

Dawn, de son côté, va  affronter la peur de la mort (même si dans, l’épisode, c’est plutôt la peur d’un mort). Les scènes de Dawn, nous l’avons dit, reprennent les codes d’un film d’horreur : l’électricité saute, mais la télévision et la radio restent allumées, le son de plus en plus fort. Des portes claquent et on voit des ombres et des silhouettes apparaître brusquement. Dawn, terrifiée, essaie de communiquer avec ce qu’elle pense être le fantôme de sa mère, qui est tourmenté par une présence démoniaque. Dans les livres de Willow, elle trouve un sortilège d’exorcisme. Après beaucoup de destructions et de blessures, elle parvient à chasser le démon et voit le fantôme de sa mère qui la met en garde contre Buffy. Tous les évènements vont provoquer, chez Dawn, la peur : d’abord l’inconnu, quand elle ne sait pas ce qui la persécute ; elle connaît ensuite la peur d’échouer à éloigner le démon, la peur de ne rien pouvoir faire pour sa mère ; enfin, une fois qu’elle parvient à parler au fantôme de sa mère, elle a peur que Buffy l’abandonne, comme le fantôme le lui prédit. Inconnu, impuissance, abandon des autres : trois caractéristiques de la mort, ou du moins de l’image que nous en avons.

 

Le dernier personnage à faire face à la mort est Willow. Cette fois, l’attitude mise en avant, c’est la tristesse. Cassie vient parler de Tara, pour qui Willow a tué Warren. Ce meurtre la trouble encore, elle craint de replonger dans la magie noire. Elle culpabilise, et Cassie (qui est en fait la Force, le grand méchant de la saison, capable de prendre l’aspect de n’importe quel mort) encourage cette culpabilité pour la pousser au suicide. Malgré son chagrin, c’est à cause de ça que Willow comprend que Cassie est un imposteur : jamais Tara ne l’aurait poussée au suicide, même pour lui éviter de sombrer dans le mal. Après la nostalgie et la peur, la tristesse est une attitude commune et évidente face à la mort et au souvenir de ceux que l’on a perdu. L’attitude de Willow est en fait à l’opposé de celle de Buffy : en repensant à ceux qui nous ont quittés, on peut soit être terrassé par le chagrin, comme Willow, soit éprouver de la nostalgie, et en rire, comme Buffy.

 


Enfin, l’aventure d’Andrew et Jonathan montre une dernière attitude face à la mort : le meurtre, ou le fait d’aller la chercher. Pourtant, le meurtrier Andrew va éprouver les mêmes émotions que celles présentées précédemment : la peur, à la fois de son geste et du fantôme de Warren qui le pousse à agir (fantôme qui, comme Cassie, est en fait la Force) puis la tristesse, quelques épisodes plus tard, quand il se rendra compte de son geste, d’avoir tué son seul ami.

 

Cet article sur la mort est terminé. La dernier article, qui sortira le mois prochain, comportera de nouveaux des références de philosophie classique, sur un thème qui me permettra d’introduire la prochaine série d’articles sur une autre série… mais pour l’instant, suspense !

jeudi 1 avril 2021

Le Langage dans Buffy : de l’épisode muet à l’épisode musical (2)

 

Bonjour à tous ! Merci de continuer à suivre notre analyse de Buffy contre les vampires. Voici la deuxième partie de notre réflexion sur le langage, à travers deux épisodes emblématiques de la série, l’épisode muet et l’épisode musical. La dernière fois, nous avons analysé l’excellent épisode muet dans cet article. Nous avons vu de quelle façon le langage pouvait paraître inapproprié à exprimer certaines pensées et comment, une fois libérés du cadre des mots, les personnages parvenaient à communiquer à autrui les choses qu’ils ne parvenaient pas à leur dire. Nous en avions conclu que le langage, limité et commun, était pauvre face à une pensée singulière et infinie.

 

Dans l’épisode 7 de la saison 6, « Que le spectacle commence », plus connu sous le nom d’épisode musical, les personnages vont à nouveau voir leur quotidien bouleversé par une transformation du langage, qui les contraint à s’exprimer autrement. Dans cet épisode, Sunnydale est frappé par une malédiction qui transforme le quotidien en comédie musicale : toute la population se met à chanter et danser pour exprimer ce qu’ils pensent. Cet épisode est l’exact contraire du premier : alors que dans l’épisode muet, la parole était supprimée, dans cet épisode, elle est extrapolée. Dans une comédie musicale, les personnages chantent pour exprimer à haute voix leurs sentiments, leurs pensées, leurs doutes : c’est exactement ce qui arrive ici. Tout ce que les personnages voulaient cacher, dissimuler, tous les mensonges sont dévoilés. Il est devenu impossible de penser silencieusement et protéger ses pensées les plus intimes par le silence. Dans l’épisode précédent, on ne pouvait plus rien dire ; dans celui-ci, on ne peut plus rien taire.

 

Résumons l’épisode et son contexte. Nous sommes au début de la saison 6 : Buffy a été ressuscitée par Willow, Alex et Tara, qui sont encore persuadés de l’avoir sauvée de l’Enfer. Seul Spike sait qu’elle était en réalité au Paradis, et que son retour est une véritable torture. Giles, qui avait quitté Sunnydale à la mort de Buffy, est revenu mais ne compte pas rester. Il craint tout de même de laisser Buffy seule avec ses problèmes et, si son départ est déjà organisé, il n’a encore rien dit. Alex a demandé Anya en mariage et ils sont en plein préparatifs.

 

L’épisode s’ouvre sur Willow et Tara, qui se préparent pour leur journée. Tara trouve, sous son oreiller, une petite fleur qu’elle accroche à sa robe : elle l’ignore, mais c’est une plante magique que Willow a utilisé pour déformer sa mémoire et lui faire oublier leur dispute au sujet de la magie. La journée passe, et le soir, Buffy est dans le cimetière en train de patrouiller. Elle se met à chanter une chanson dans laquelle elle dénonce la routine dans laquelle elle est coincée depuis son retour sur Terre. Sa mission lui semble inutile, elle est froide, et n’a plus aucun goût de vivre, mais ne l’a dit à personne.

 

Le lendemain, ils sont réunis dans la boutique de magie tenue par Giles et Anya. Toute le monde a été touché par la malédiction, mais personne n’ose le dire. Buffy ose poser la question après plusieurs silences gênés et, soulagés, tout le monde révèle ce qu’ils ont fait la veille au soir, tout en chanson. Ils proposent alors plusieurs théories sur ce qui a pu se passer, et se mettent tous à chanter. Un petit passage amusant montre Alex chanter que ce doit être la faute d’une sorcière, et ajouter (dans les paroles de sa chanson) : « mais les sorcières on les brûle (…) et vive les femmes et je ferais mieux de me taire. » Première évocation du problème que cette malédiction va poser : plus personne n’arrive à se taire. Toutes les pensées, même les plus intimes, même les plus secrètes, même les plus incohérentes sont exprimées à voix haute.

 

Willow et Tara s’échappent pour profiter de la journée et des chansons. Tara dévoile ses sentiments dans une chanson, et dit à Willow qu’elle ne pense exister qu’à travers son regard. Même quand deux garçons l’observe, elle répond qu’elle n’est observée que grâce à la présence de Willow à côté d’elle. Dans sa chanson, elle interroge sa place dans le groupe : comme elle pense d’exister qu’à travers Willow, elle pense qu’elle n’est admise dans le groupe qu’à travers elle également. En effet, elle va quitter l’équipe à la fin de l’épisode suivant, après s’être séparée de Willow.

 


Si la première journée de malédiction est finalement appréciée, les chansons et les danses égayant le quotidien, les problèmes commencent lorsqu’un homme s’enflamme d’avoir trop dansé. Le démon responsable de la malédiction apparaît.

 

Au matin, nous retrouvons Alex et Anya chez eux. Ils se mettent à chanter et révèlent dans leur chanson toutes leurs craintes cachées au sujet de leur mariage, tous les défauts de l’autre qu’ils n’arrivent pas à supporter, en ponctuant chaque strophe de « il faut pas le dire ! ». A la fin de la chanson, ils se précipitent à la boutique de magie en criant que cette malédiction est un vrai cauchemar, un danger, et qu’il faut tout faire pour l’arrêter. Buffy part à la recherche d’informations auprès des démons et commence par Spike. Il ne veut d’abord pas dire ce qui le contrarie, mais comme tout le monde, il va être contraint de le chanter : il ne veut plus que Buffy vienne le voir uniquement quand elle a besoin d’information, car il souffre de la voir le détester. Il se sent mort en face d’elle qui le considère comme tel. Un peu plus tard, il dira (en parlant) exactement l’inverse de ce discours, mais Buffy a bien compris que la vérité était ce qui avait été chanté.

 

Dawn dévoile accidentellement à Tara qu’elle s’était disputée plus tôt avec Willow (dispute oubliée sous l’effet d’un sortilège de Willow). Tara comprend le lien avec le fleur qu’elle porte sur elle et part à la boutique de magie pour vérifier son hypothèse dans les livres. Laissée seule, Dawn est enlevée par le démon de la danse qui veut l’épouser. En chantant, elle ne peut s’empêcher de dire que sa sœur est la Tueuse, ce qui conduit le démon à envoyer ses sbires chercher Buffy pour la tuer.

 

Buffy et Giles s’entraînent dans la boutique de magie, et c’est au tour de Giles d’avouer en chanson qu’il a l’impression d’être un mauvais guide pour Buffy, trop paternel, et ne lui apprenant pas suffisamment à se débrouiller seule. Mais même s’il a formulé à haute voix son projet de partir, Buffy ne l’a pas écouté, ce qui le conforte dans l’idée qu’elle tient trop sa présence pour acquise. Au même moment, Tara trouve dans un livre la plante responsable de sa perte de mémoire et accompagne Giles dans la fin de sa chanson, chacun exprimant son dilemme au sujet de celle qu’ils ne veulent pas quitter, mais qui a besoin de continuer seul un moment.

 

Les sbires du démons arrivent, disent qu’ils ont enlevé Dawn, Buffy part la sauver. Elle propose au démon de la danse de prendre la place de sa sœur en Enfer. Le démon, intrigué par son peu d’attachement à la vie terrestre, la pousse à s’exprimer en chanson. Elle dévoile tout ce qu’elle pense réellement de la vie et, sous le regard de ses amis, révèle qu’elle était au Paradis avant d’être ressuscitée.

 

Enfin, le démon comprend qu’il a été invoqué par erreur, et repart seul après avoir dit que son passage avait été utile : il les a tous libérés de leurs secrets et leurs mensonges, et ils vont pouvoir reprendre leur vie dans la confiance. L’épisode se clôt sur le premier baiser échangé par Buffy et Spike sous la musique (ce qui n’est pas sans rappeler le premier baiser silencieux de Buffy et Riley dans l’épisode muet).

 

Comme vous l’avez remarqué, je n’ai pas pu éviter, dans mon résumé, les répétitions des mots « révèle » et « dévoile » : tout l’épisode tourne autour de telles révélations. Le langage n’est plus cet outil déformant qui empêche d’exprimer adéquatement ses pensées : le langage dévoile les pensées, même celles que l’on voudrait cacher, même les plus inconsciente. Tel est le postulat de Freud et de la psychanalyse. Freud fait l’hypothèse d’un inconscient psychique, constitué de tous les désirs refoulés car honteux ou incompatibles avec la vie sociale. C’est dans les lapsus, ce moments où nous nous trompons de mot, où nous disons accidentellement un mot à la place d’un autre, que cet inconscient se dévoile. Le lapsus n’est jamais un hasard : c’est le moment où le langage formule de lui-même ce que, consciemment, nous voudrions cacher. La cure psychanalytique proposée par Freud suit également cette théorie : en laissant le patient parler librement, sans contrainte, le psychanalyste espère que ce flot de paroles révèlera des choses que le patient se cache à lui-même.

 

Dans l’épisode également, ce qui est dit par les personnages au travers de cette parole extrapolée qu’est la chanson, ce n’est pas seulement ce qu’ils veulent cacher aux autres, mais aussi ce qu’ils se cachent à eux-mêmes. Les craintes révélées par Anya et Alex au sujet de leur mariage sont des craintes qu’ils ont eux-mêmes, sans vouloir se l’avouer. Bien que Spike ait dit à Buffy qu’il voulait rester en paix et ne plus la voir, il continuera malgré tout à prétendre qu’il ne pensait pas ce qu’il disait, tout simplement parce que lui-même refuse de reconnaître ce désir de solitude. Cet épisode complète et approfondit l’épisode muet, dans lequel le langage était déjà perçu comme une souffrance : ne pas réussir à dire ce que l’on veut dire, c’est parfois ne pas en avoir conscience. Mais quand nous « formulons mal » nos sentiments, peut-être que nous les formulons bien mieux que nous le pensons : ce sont les sentiments inconscients qui transparaissent dans le langage quand celui-ci semble être inadapté. En réalité, le langage, qui semble permettre le mensonge, serait inadapté au mensonge lui-même : la vérité transparaît toujours au travers des mots employés.

 


Pour conclure, j’aimerais citer le livre du neurologue Olivier Sacks, L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau. Ce livre est un recueil des troubles neurologiques les plus étonnants. Au chapitre 9, « Le discours du président », il présente deux troubles en lien avec le langage. Le premier, l’aphasie, est un trouble du langage qui peut apparaît, entre autres, après un AVC. Les patients dont Sacks parlent dans ce chapitre sont atteint d’une aphasie grave : ils sont désormais incapables de comprendre le sens des mots. Les mots, pour eux, sont réduit à leur stricte matérialité : une suite de sons qui ne renvoient à rien. S’ils sont encore capables de communiquer et de comprendre ce qu’on leur dit, c’est parce qu’ils s’appuient, non pas sur les mots eux-mêmes, mais sur tout ce qui accompagne un discours : l’intonation de la voix, le regard, les gestes qui accompagnent toute parole. Car la communication, comme le dit Maggie Walsh au début de l’épisode muet, ne se réduit pas au langage. Privés de langage, les aphasiques communiquent autrement. Or, Sacks remarque qu’il est impossible de mentir à un aphasique : comme ils n’écoutent pas le discours, mais se concentrent sur tout ce qui l’accompagne, tout ce qui peut trahir un mensonge est immédiatement perçu. Sacks introduit son chapitre par une petite anecdote : un soir, lors qu’un discours télévisé du président, tous les aphasiques étaient pris de fou-rire devant ce spectacle. Ils expliquèrent ensuite qu’ils riaient parce qu’ils percevaient bien mieux que nous, qui écoutons le discours lui-même, tout le jeu d’acteur, toute la rhétorique qui accompagnait le discours du président. Ils le trouvaient drôle, parce que, loin d’avoir la posture de quelqu’un qui dit la vérité, il adoptait un véritable jeu d’acteur. « On peut bien mentir avec la bouche, écrit Nietzsche, mais les grimaces qui accompagnent n’en disent pas moins la vérité. »

 

Toutefois, Sacks ajoute qu’il a connu une patiente présentant non pas une aphasie (incapacité à comprendre le sens des mots) mais le trouble inverse : l’agnosie tonale, où l’incapacité à percevoir les intonations du discours. Aveugle de surcroît, elle ne pouvait compenser ce handicap en s’intéressant de près (comme le font aussi les aphasiques) aux comportements, aux gestes et aux expressions du visage qui accompagne le discours. Voilà donc la solution qu’elle a trouvée :

 

« Elle comprit alors qu’elle devait porter une attention extrême à l’exactitude et à l’usage des mots, et insister pour que son entourage en fasse autant. Il lui était de plus en plus difficile de suivre un discours creux ou argotique – un discours allusif ou affectif – et elle exigeait de plus en plus souvent de ses interlocuteurs qu’ils parlent en prose – « les mots justes aux places justes. » (…) Emily D. écoutait aussi le discours du président avec un visage de marbre (…). Privée de réaction affective, était-elle séduite ou dupée (comme nous l’étions) ? Absolument pas : « Il n’est pas convaincant, dit-elle. Sa prose n’est pas bonne. Il n’utilise pas correctement les mots. Ou bien il a le cerveau touché, ou bien il a quelque chose à cacher. » (…) C’était là le paradoxe de ce discours : il n’y avait que nous, les gens normaux – soutenus sans doute par notre désir d’être dupés – qui étions bel et bien dupés (…). L’usage trompeur des mots se trouvaient si astucieusement uni à un ton de voix trompeur que seul celui dont le cerveau était lésé pouvait échapper à la supercherie. »

 

Nous reconnaissons dans ces deux troubles les deux façons dont les secrets et mensonges sont révélés dans nos deux épisodes. Il n’est plus possible de mentir quand on n’a plus les mots (restent les expressions et les comportements qui nous trahissent) ; il n’est plus non plus possible de mentir quand le langage prend toute sa puissance : les mots eux-mêmes révèleront ce que l’on veut cacher.

 

Nous en avons terminé avec les deux épisodes sur le thème du langage. Le mois prochain, pour l’avant-dernier article du cycle, nous parlerons d’un épisode de la saison 7.

lundi 1 mars 2021

Le langage dans Buffy : de l’épisode muet à l’épisode musical (1)

 Après m’être penchée sur les saisons qui sont peut-être les moins aimées de la série (saison 4 et saison 6), je vais passer à l’analyse de deux épisodes qui sont, au contraire, extrêmement populaires. L’épisode 10 de la saison 4, « un silence de mort », plus connu comme l’épisode muet ; l’épisode 7 de la saison 6, « Que le spectacle commence », s’y oppose en tant qu’épisode musical. Même si les deux épisodes sont à mettre en relation, ils sont si riches que nous allons plutôt les voir en deux articles, pour prendre le temps de les analyser.

 

Le point commun évident entre ces deux épisodes est le traitement qui est fait des dialogues. Dans le premier, les dialogues sont absents ; dans le deuxième, ils sont déployés dans des chansons. L’un comme l’autre pose alors la question du langage, le rapport que nous en avons et son importance dans la société. Le langage, tel qu’il est utilisé quotidiennement, est le juste milieu entre ces deux extrêmes, mis en scène par ces épisodes : le défaut de langage, ou le silence, et l’excès de langage, la parole chantée.

 

Commençons par l’épisode muet, qui est de loin le plus riche, et celui qui pose tous les problèmes liés au langage. L’épisode musical, qui vient plus tard dans la série, sera une réponse et un complément aux réflexions déjà proposées par l’épisode muet.

 

Commençons par rappeler le contexte de l’épisode muet, épisode 10 de la saison 4. Buffy et Willow sont à la fac, elles suivent le cours de psychologie du professeur Maggie Walsh. Son assistant, Riley, fait partie d’une organisation militaire secrète qui combat les démons. Depuis quelques temps, il aimerait sortir avec Buffy mais n’ose pas le lui demander. Willow est seule depuis que son petit ami Oz est parti, et commence à se réfugier dans l’exercice de la magie. Alex, qui vit dans le sous-sol de ses parents, a entamé une relation avec l’ex-démon Anya.

 

L’épisode lui-même se construit en trois parties. Dans une partie introductive, les personnages ont encore l’usage de la parole, et plusieurs éléments vont exposer différents problèmes du langage : le fait que ce langage serve parfois à « parler pour ne rien dire » et qu’il vaudrait mieux se taire ; le fait que l’on n’arrive pas toujours à exprimer ce que l’on veut dire par les mots ; le fait que l’on a besoin du langage, qu’on a besoin d’entendre  dire les choses, même quand on sait. L’importance extrême du langage dans notre société sera d’autant plus évidente dans la deuxième partie de l’épisode : après le passage des Gentlemen, des monstres silencieux, tout Sunnydale perd la parole. Toute la journée, Buffy et Willow vont découvrir comment l’être humain réagit, une fois privé de parole : désespoir, panique, tristesse, refuge dans la prière, violence… Enfin, dans la troisième partie, alors que Buffy part à la recherche de les Gentlemen pour les combattre, tous les problèmes de langage rencontrés dans la première partie vont trouver leur solution dans ce silence : tout ce qui ne pouvait pas être dit par les mots va être exprimé autrement.

 


Reprenons ces trois parties pour un résumé détaillé de l’épisode :

 

« Notre propos est la communication » : telle est la première phrase, sur la première image de l’épisode. Elle est prononcée par le professeur Walsh pendant un de ses cours. Le professeur ajoute : « Le langage en fait partie [de la communication] » mais il n’est pas la seule façon de communiquer : « Il s’agit de pensées et d’expériences pour lesquelles nous n’avons pas de mots. » Le thème de l’épisode est posé.

En réalité, ce cours est un rêve de Buffy qui s’est endormie pendant le véritable cours du professeur Walsh. On s’en rend vite compte, étant donné que la Walsh du rêve demande à son assistant Riley de l’embrasser devant la classe pour faire une démonstration. C’est le premier baiser de Buffy et Riley à l’écran, même s’il n’est pas réel : aucun des deux n’a encore osé avouer à l’autre qu’ils souhaitaient une relation. Buffy se retrouve brusquement dans le noir, et se voit elle-même, plus jeune, en train de chanter une chanson, une boite dans les mains. Nous avons déjà ici l’esquisse de ce que sera l’épisode musical : la chanson qu’elle entend est une prophétie. Ce langage supérieur à la parole quotidienne dévoile des choses que l’on ne peut exprimer d’habitude : l’avenir.

Buffy se réveille à la fin du cours. Willow la laisse seule avec Riley et part rejoindre le groupe de sorcières. Face à face, Buffy et Riley ne communiquent que par des mensonges : Buffy prétend avoir des recherches à faire ce soir-là, alors qu’elle ira patrouiller ; Riley patrouillera également au sein de l’Initiative, il prétend avoir des copies à corriger. Au moment où ils sont sur le point de s’embrasser, c’est à nouveau le langage qui les bloque : Buffy demande « Mais quelles copies ? », étant donné qu’il n’y a pas encore eu de travaux à rendre.

 

De leur côté, Alex et Anya arrive chez Giles en se disputant ainsi :

Alex : « Je comprends pas pourquoi tu dis ça (…) Comment tu peux dire que je profite de toi ? »

Anya : « (…) Tu me demandes même pas ce que je fais. »

Alex : « On en parlera tout à l’heure. »

Anya : « On peut en parler tout de suite. »

L’objet de leur dispute est le suivant : Alex étant très discret sur ses sentiments, Anya doute qu’il soit vraiment intéressée par elle en tant que personne. Quand elle le force à exprimer ses sentiments, il bafouille et ne parvient pas à la faire.

 

Nous passons ensuite à Willow, qui participe à une réunion du groupe de sorcières. Celles-ci prononcent des formules mystiques, enchaînant des paroles sans aucun sens. Rappelons le lien essentiel entre le langage et la magie : la croyance en la magie est la conscience de la puissance toute particulière du langage. Dire quelque chose, c’est produire des effets sur les autres : en parlant, je peux donner des ordres et provoquer des réactions, je peux blesser quelqu’un, je peux influencer son action, etc. La magie pousserait ce principe au monde matériel : en prononçant une formule magique, la nature elle-même m’obéira. Mais Willow, bien consciente de ce que peut la magie, ne semble pas prendre cette réunion au sérieux. Une seule sorcière attire brièvement son attention : Tara, qui apparaît pour la première fois dans la série. A peine essaie-t-elle de prendre la parole dans le groupe qu’on la lui coupe. Ensuite, lorsqu’on lui donne la parole pour qu’elle exprime ses idées, elle ne sait plus quoi dire et préfère se taire. De retour dans la chambre qu’elle partage avec Buffy, Willow résume la réunion en disant que c’était « rien que du baratin » : un langage vide. Buffy raconte à son tour son entretien avec Riley : « On n’a fait que bavarder. (…) Quand on se rencontre, je me mets à bafouiller. Et lui aussi il bafouille. (…) En plus je mens. »

Le plan passe aussitôt à Riley qui tient le même discours à son ami Forest, dans les locaux de l’Initiative : il regrette de ne pouvoir dire la vérité à Buffy. Il dit à Forest : « Tu as naturellement tendance à trop parler » et celui-ci répond : « T’as qu’à l’embrasser. »

 

Nous arrivons à la fin de la première partie de l’épisode, dans lequel les personnages ont éprouvé les difficultés que pose le langage, perçu par tous comme une souffrance. Ce que les autres ne me disent pas, ce que je n’arrive pas à dire, ce que je dois taire en mentant, ce sont autant de problèmes qui trouveront une solution ensuite, grâce au silence. Avant cela, une deuxième partie dans l’épisode va, en quelque sorte, présenter l’antithèse à ce rejet du langage. Certes, le langage est complexe, parfois inapproprié, d’autres fois source de souffrances. Mais pourrait-on vraiment se passer du langage ?

Comme dans une expérience de pensée, c’est exactement ce que l’épisode propose alors. Pendant la nuit, les Gentlemen, d’effrayantes créatures humanoïdes, volent la voix des habitants de Sunnydale. Au matin, plus aucune voix. Buffy croise d’abord une étudiante en larmes dans la salle de bain, mais ne lui dit rien. Ce n’est qu’en rentrant dans sa chambre, en essayant de dire bonjour à Willow, qu’elle se rend compte qu’elle n’a plus de voix. Après la tristesse de l’étudiante, c’est au tour de la panique : Willow, Buffy, puis Alex se retrouvent face à une situation inédite : d’habitude, il leur suffit de se téléphoner pour régler les problèmes ensemble. C’est ce qu’Alex tente de faire, mais évidemment, il ne peut rien dire.

Buffy et Willow sortent faire le tour de Sunnydale et voient les réactions des habitants. Dans la tristesse générale, certains pleurent, d’autres sont rassemblés en groupes de prière. Un marchand trouve de quoi profiter de cette extinction de voix généralisée en vendant de petites ardoises pour communiquer. Buffy et Willow en achètent une chacune, puis vont chez Giles. Elles ont de nouveau un moyen de communication, mais se retrouve encore à n’avoir rien à dire. Willow se contente décrire « Salut Giles » sur son ardoise, montrant un besoin fondamental de parler, même pour ne rien dire.

 


Le langage nous hante et nous torture. Mais, sans langage, plus rien n’aurait de sens. Comment les personnages vont-ils s’en sortir ? Quelle sera leur réaction, une fois le choc passé, à l’absence de langage ? Pour l’instant, ils n’ont aucune piste. Ils ne savent pas pourquoi les voix se sont éteintes. Pendant la nuit suivante, les Gentlemen parcourent la ville afin de prélever des organes sur les étudiants : plus de voix pour crier, personne ne peut plus appeler à l’aide. Au début de la soirée, Buffy et Riley se rencontrent alors qu’ils patrouillent (en civil). Libérés de la contrainte du langage, ils s’embrassent pour la première fois.

Un étudiant au cœur arraché est découvert. Pendant la nuit, la petite amie de Giles, Olivia, a vu passer un Gentleman dans la rue : elle le dessine, et c’est en voyant le dessin (non pas à partir d’une description !) que Giles comprend enfin qui ils sont, des personnages de conte de fée. Il convoque le groupe à la fac pour exposer son plan à partir de dessins rétroprojetés. Pour tuer les Gentlemen, il faut tout simplement crier : retrouver sa voix, bien sûr, mais le cri n’est pas le langage. Il ne s’agit pas de formuler des idées à partir de mots, mais simplement de crier, utiliser sa voix de façon totalement libérée des structures du langage.

Alors que Buffy part chercher le repère des Gentlemen pour trouver comment récupérer sa voix, tous les problèmes qui avaient été posés dans la première partie de l’épisode vont trouver leur solution, à commencer par Willow et Tara. La première avait été moquée suite à ses propos, elle qui voulait vraiment faire de la magie et non écouter le « baratin » du reste du groupe ; la deuxième avait été moquée également, mais au contraire parce qu’elle n’avait rien dit. Tara est poursuivie par les Gentlemen, tombe sur Willow et les deux sorcières utilisent leurs pouvoirs en commun pour déplacer un distributeur et bloquer la porte derrière laquelle elles sont cachées : enfin, de la vraie magie a eu lieu.

Buffy et Riley, armés, retrouvent la trace des Gentlemen et les combattent un moment séparément, avant de brusquement se retrouver face à face : les voilà libérés de leurs mensonges, la vérité si bien dissimulée par le langage éclate au grand jour.

Chez Giles, Anya dort et Spike boit un verre de sang. Alex arrive et, voyant Anya les yeux fermés et la bouche de Spike pleine de sang, imagine qu’elle est morte. Il se jette sur Spike pour le frapper. Anya se réveille, les sépare et Alex l’embrasse passionnément. La voilà certaine des sentiments qu’il éprouve pour elle.

 

Dernière partie de l’épisode, une fois que tous les problèmes sont résolus : Buffy remarque sur une table la boite qu’elle avait vue dans sa vision. Riley la détruit, elle retrouve sa voix, hurle et met fin au règne des Gentlemen.

Le lendemain, tout est redevenu normal. Les voix sont de retour. Tara retrouve Willow et, enfin libérée de sa peur de parler, s’ouvre à elle au sujet de sa famille et de son enfance de sorcière. Contrairement à Buffy et Riley qui ont passé des mois à ne pas réussir à se parler, Tara avoue aussitôt à Willow qu’elle l’avait remarquée dans le groupe, et qu’elle lui semble à part. Giles, de son côté, dévoile à sa petite amie son rôle d’Observateur et sa lutte contre les démons.

Restent Buffy et Riley, qui se retrouvent à nouveau pour un dernier dialogue, qui tient en ces quelques mots :

Riley : « On a à parler je crois. »

Buffy : « Oui, on a à parler. »

Et ils restent silencieux.

 

Cet épisode muet est d’une construction parfaite, construit comme une dissertation avec introduction (le discours de Walsh sur la communication), thèse (le langage est source de souffrance), antithèse (sans langage, nous ne pourrions plus rien faire du tout), solution au problème (certaines choses doivent être exprimées par un autre moyen que le langage) et conclusion. Le problème philosophique classique qui est traité dans cet épisode est le suivant : le langage est-il un bon outil de communication ? Dans l’épisode muet comme dans l’épisode musical que nous verrons la prochaine fois, des pensées sont dévoilées, qui ne pouvaient pas l’être dans et par le langage. Dans cet épisode, nous en avons vu de nombreux exemples : le couple de Buffy et Riley se forme justement une fois qu’ils se sont plus pris au piège de leurs bavardages sans fin et de leurs mensonges ; la magie passe du baratin à l’action ; Alex dévoile ses sentiments à Anya quand elle cesse de le réclamer avec insistance. Ces difficultés à s’exprimer semblent clairement indiquer que certaines pensées existent sans pouvoir être formulées par le langage. Le langage est une sorte d’outil de traduction, qui permet d’extérioriser, pour les rendre accessibles et compréhensibles aux autres, nos pensées intérieures. Mais le langage nous semble parfois bien limité : combien de fois avons-nous eu l’impression de ne pas pouvoir formuler ce que nous ressentons ? Combien de fois nous sommes-nous mal fait comprendre, parce que nous avons mal exprimé ce que nous voulions dire ?

 


Imprécis, limité et déformant, le langage n’en est pas moins notre seule et unique façon de formuler et partager nos idées : on peut faire la critique du langage, il n’empêche que nous ne pouvons pas nous passer du langage. La deuxième partie de l’épisode le montre bien : sans langage, nous ne sommes pas seulement privés d’un moyen de communication efficace avec autrui ; nous sommes dans le désespoir le plus profond. Comment pourrait-on encore réduire le langage à un simple outil ? Privés d’un outil, nous sommes momentanément embêté dans notre action, mais pas au point de ressentir une telle perdition. La langage est bien plus précieux. Contre le mythe de « l’ineffable » (une pensée si pure et singulière qu’aucun langage ne pourra jamais l’exprimer, idée très à la mode dans le mouvement romantique du XIXème siècle), des philosophes ont remarqué qu’hors du langage, aucune pensée n’existe. Même « dans votre tête », vous pensez en français : vos pensées ne sont pas dissociables de votre langage. Pour le philosophe Hegel, « c’est dans les mots que nous pensons » : une pensée ne devient pensée véritable qu’au travers du langage. Tant que nous ne savons pas comment exprimer nos pensées, c’est que les pensées en question ne sont pas claires. Dire « je n’arrive pas à expliquer » c’est en réalité dire : « mes pensées ne sont pas formées. » Reprenons l’exemple d’Alex, incapable d’exprimer ses sentiments à Anya. Selon le romantisme littéraire, s’il n’arrive pas à le formuler, ce serait parce que ses sentiments sont trop singuliers, trop uniques, et les mots seraient inadaptés pour les partager. Une fois débarrassé du langage, il parvient à exprimer ses émotions en montrant qu’il s’inquiète pour Anya. Hegel contesterait ce point de vue. Pour lui, si Alex n’arrive pas à parler à Anya, c’est parce que lui-même ignore ce qu’il ressent. C’est en croyant Anya morte qu’il va se rendre compte de ses propres sentiments : ceux-là vont se clarifier dans son esprit, et il en prendra pleinement conscience. C’est uniquement à partir de là qu’il sera en mesure de les formuler.

 

Nous avons vu avec cet épisode de lien entre nos pensées et le langage. Le langage est-il à même d’exprimer nos pensées ? Nous pouvons avoir l’impression que, parfois, « nous n’avons pas les mots pour le dire. » L’épisode prend parti pour la thèse de l’ineffable : il y a des pensées que l’on ne peut pas dire dans le langage, mais nous pouvons les exprimer autrement. La prochaine fois, nous parlerons de l’épisode musical. Il ne s’agira plus d’empêcher les personnages de parler, mais de les forcer à le faire. Après avoir été privés de voix, Buffy et ses compagnons n’arriveront plus à s’empêcher de parler, quand une malédiction les forcera à chanter tout ce qu’ils pensent.

lundi 1 février 2021

Buffy, saison 6 : addictions

 

Peu de suspense sur le contenu de ce nouvel article ! La saison 6 de Buffy contre les vampires vous a probablement laissé des souvenirs, en bons comme en mauvais. Nous n’allons pas analyser l’ensemble de la saison, mais la progression d’un personnage au cours de cette saison. Ce personnage, vous vous en doutez bien, c’est Willow.

 

Si les autres personnages de la série vous intéressent et que vous n’avez pas lu les articles précédents, voilà un petit récapitulatif : Buffy, Faith et Kendra ; les grands méchants (partie 1) ; les grands méchants (partie 2) ; Angel et Spike. Et notre premier article spécifique à une saison en particulier : saison 4 : science et magie

 

Commençons par notre habituel résumé de la saison. Au début de la saison 6, Buffy est morte et enterrée. C’est Willow, désormais une puissante sorcière et informaticienne, qui mène la chasse aux vampires grâce à ses pouvoirs et au Buffy-Robot que Spike avait fait fabriquer pour son plaisir sexuel. Elle dirige son équipe par la télépathie, répare le robot quand il y en a besoin. Mais Buffy a été tuée par des forces surnaturelles et Willow est persuadée qu’elle est en Enfer en train de souffrir : Alex, Tara et elle préparent alors un rituel pour la ramener à la vie. Malheureusement, à son retour, Buffy finit par dévoiler accidentellement à ses amis qu’elle était au Paradis, et qu’avoir été ramenée sur Terre est la pire douleur qu’elle ait connue. Coupable, Willow tente une formule pour lui faire oublier son bonheur passé, mais le sortilège trop puissant touche toute l’équipe (au cours d’un épisode assez drôle où plus personne ne sait qui il est), et quand la mémoire leur revient, sa petite amie Tara la quitte, ne supportant plus qu’elle manipule tous ses amis par la magie. Willow se rapproche alors d’une ancienne camarade de lycée, Amy, elle aussi sorcière, et cette dernière l’entraîne dans des formes de magie de plus en plus puissantes. Willow devient incapable de faire quoi que ce soit sans magie, elle est continuellement en quête de puissance, et finit par causer un accident qui aurait pu tuer Dawn, la petite sœur de Buffy. Elle accepte alors de se faire aider par un sevrage total, abandonne tous ses objets et ingrédients magiques, et tente de reprendre une vie normale. La cure semble bien se passer. Tara finit par revenir. Mais quand Warren tue accidentellement Tara d’une balle, toute la magie refoulée refait surface : après avoir échoué à ressusciter Tara, elle absorbe toute la magie noire contenue dans les livres de la boutique de magie pour se venger de Warren, mais aussi de ses amis Andrew et Jonathan. Buffy échoue à l’arrêter avant qu’elle ne tue Warren, mais permet aux deux autres de s’enfuir. Willow est arrêtée par Alex alors qu’elle tente de détruire le monde pour faire disparaître la souffrance.

 


La saison 6 s’arrête là, mais la cure de Willow doit continuer. Le sevrage, méthode utilisée dans cette saison, n’a pas porté ses fruits : le premier malheur l’a immédiatement fait replonger. Au début de la saison 7, Willow est en Angleterre avec Giles qui, loin de la brimer, lui apprend à mieux utiliser ses pouvoirs, en l’intégrant à un groupe de sorcières. Quand Willow revient à Sunnydale, elle est non seulement surpuissante, mais ne souffre plus d’une addiction destructrice à la magie. Bien sûr, l’addiction à la magie de Willow a été interprétée comme une métaphore de la drogue, et je n’aurais pas grand-chose à dire là-dessus. Les effets de la magie sur Willow, l’addiction grandissante et ses accidents sont parfaitement semblables aux effets de la drogue. Mais nous n’allons pas faire un article sur une théorie (qui n’en est même pas une tellement le rapprochement est évident) aussi connue.

 

Pour analyser de façon philosophique la transformation de Willow au cours de la saison 6 et au début de la saison 7, penchons-nous sur une notion en particulier : le désir. Un proverbe bien connu dit que « qui veut faire l’ange fait la bête. » Ce proverbe est en réalité une moitié de citation de Blaise Pascal, que voici en intégralité : « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Il ne faudrait pas réduire cette citation en son sens premier, à savoir qu’en voulant le bien de tout le monde, on risque de devenir monstrueux. On connaît suffisamment de situations où un parent, un ami, un proche s’efforce de contrôler toute notre vie parce que ce serait « pour notre bien », et de ce fait devient détesté (plutôt légitimement d’ailleurs). On pourrait développer cette idée, mais nous nous éloignerons de Buffy et Willow. Car Willow a bien tenté de faire l’ange, avant de devenir la bête. Qu’est-ce qu’un ange ? Pour un chrétien comme Pascal, l’ange n’est pas seulement un être bon : c’est un pur esprit. Il n’a pas de corps. Dès lors, l’ange est un être de volonté, et non de désir, car les désirs viennent du corps.

 

Quelle différence y a-t-il entre le désir et la volonté ? L’une et l’autre sont source d’action : vous agissez d’une certaine façon soit parce que vous le désirez, soit parce que vous le voulez. Intuitivement, vous pourriez avoir l’impression que l’idée de volonté est plus forte : devant quelqu’un qui ne fait pas assez d’efforts, nous dirons qu’il « n’a pas assez de volonté. » De même, nous parlons d’y mettre « de la mauvaise volonté. » La volonté, en effet, est la force d’esprit : c’est ce qui nous fait agir quand on n’en a pas vraiment envie, ou qui nous permet d’agir, justement, contre notre désir. Le désir, en effet, n’est pas une force active de notre esprit : il est passif. Le désir nous soumet. Quand nous désirons quelque chose, nous pouvons y penser toute la journée, au point d’être incapable de faire quoi que ce soit d’autre. Ce désir est celui de Willow pour la magie : quand elle use de la magie, ce n’est pas librement, car elle ne peut même plus s’en empêcher. Elle use de la magie, totalement soumise à son désir. Or telle est la définition qu’on pourrait donner de la bête chez Pascal : la bête, être purement corporel, sans esprit, est sans volonté : il n’est soumis qu’à ses désirs. Or, l’homme est à la fois l’un et l’autre : animal, il est un être de désir ; à l’image de Dieu, il est un être de raison et de volonté. Nous avons des désirs, et il serait absurde de le nier ; en revanche, grâce à notre volonté, nous pouvons toujours nous battre contre ces désirs qui peuvent être destructeur. Willow est addict à la magie, mais elle a encore, en elle, le pouvoir d’y résister. D’ailleurs, elle y parvient. Même sous la pression, quand Buffy et ses amis sont prisonniers d’une maison à cause d’un sortilège, lorsque tout le monde lui demande de faire usage de la magie pour les sortir de là, elle résiste malgré tout.

 

Toutefois, n’oublions pas la fin de la citation de Pascal qui est devenue un proverbe : « qui veut faire l’ange fait la bête. » Autrement dit, l’être humain qui voudrait réprimer totalement ses désirs (devenir un ange) risque malheureusement d’y céder totalement. C’est ce qui arrive à Willow dans la saison 6 : en voulant totalement nier la magie, en essayant de l’éliminer de sa vie, en rejetant totalement son désir pour devenir un être de pure volonté, pleinement libre, elle va inévitablement replonger dans ce désir, et sans pouvoir le contrôler du tout. Dark Willow, à la fin de la saison, est devenue la bête : il n’y a plus que la magie et le chagrin qui la contrôle entièrement, elle n’a plus aucun discernement ni aucune maîtrise d’elle-même.

 


Comment faire, dès lors, avec nos désirs ? N’oublions pas que ceux-ci peuvent être destructeurs : c’est parce qu’elle a failli tuer Dawn (et se tuer elle-même) que Willow choisit dans un premier temps d’éliminer la magie. Cette solution échoue, mais celle que lui proposera Giles au début de la saison 7 va fonctionner. Loin d’éliminer ce désir de magie, elle va devoir apprendre la magie : étudier ses désirs, éliminer ceux qui sont mauvais et ne conserver que les bons. Cette solution est celle que propose les philosophes épicuriens. Epicurien, dans le langage courant, signifie profiter de la vie, bien boire et bien manger, autrement dit céder à tous ses désirs. Cette vision est plus qu’erronée, puisque c’est exactement l’inverse que proposait Epicure. Il ne s’agit pas de satisfaire tous ses désirs sans réfléchir, mais de rechercher le plaisir. Or, si la satisfaction des désirs apportent toujours du plaisir, certains plaisirs vont vite se transformer en souffrance par la suite. Prendre de la drogue quand on le désire apporte bien un plaisir : mais très vite, le sentiment de manque sera si violent que le plaisir obtenu peut sembler bien dérisoire à côté de la souffrance. Inversement, il peut être pénible de faire des exercices sportifs ; un sportif ne manquera pas d’apprécier la récupération, une fois la séance terminée, quand ses muscles se reposent, et sera globalement en meilleure santé. Les efforts physiques suivant lui demanderont moins d’efforts, et donc moins de souffrance. L’épicurisme a été critiqué pour cet aspect mal compris de la recherche du plaisir à tout prix. Ce qu’on oublie, c’est que pour qu’un plaisir éphémère ne soit pas suivi d’une souffrance permanente, il faut avoir précisément étudié ses désirs pour sélectionner ceux qu’il convient de satisfaire ou non.

 

Willow craindra longtemps de replonger dans la magie noire, de ne pas savoir s’arrêter. Mais cela n’arrivera plus. L’étude de la magie lui a permis de continuer à l’utiliser tout en la gardant sous contrôle.

 

Il est possible que les thèses philosophiques dont j’ai parlé dans cet article vous rappelle quelque chose. En effet, j’en ai parlé dans cet article sur Notre-Dame de Paris. N’hésitez pas à aller le relire, et comparer Willow à Claude Frollo, aussi mal compris que les épicuriens, et qui n’est pas le grand méchant de l’histoire, mais un homme qui a voulu faire l’ange, et a fait la bête.

 

Nous avons donc terminé notre analyse des deux saisons dont je voulais vous parler. A partir du mois prochain, nous nous intéresserons à quelques épisodes bien particuliers que je trouve intéressants. D’ici là, pensez à revoir la saison 6 !

vendredi 1 janvier 2021

Buffy saison 4 : Science et magie

 Bonjour et bonne année à tous !

Nos analyses des personnages principaux de la série est terminée ! Si vous ne les avez pas encore lus, voilà les liens vers les articles sur : Buffy, Faith et Kendra ; les grands méchants (partie 1) ; les grandsméchants (partie 2) ; Angel et Spike. Les deux prochains articles s’intéresseront à deux saisons dans leur globalité. Et aujourd’hui, pour commencer, nous allons nous intéresser à une saison qui est loin d’être la préférée des fans… et même si, moi-même, je ne l’avais pas beaucoup aimée en découvrant la série à l’adolescence, en la revoyant aujourd’hui, je la trouve très intéressante en de nombreux points.

 

Alors, c’est parti pour une analyse philosophique de la saison 4 de Buffy contre les vampires !

 

Buffy et Riley

Comme d’habitude, pour ceux qui ne connaîtraient pas, ou ceux qui n’ont pas revu la série depuis longtemps. Buffy arrive à l’université de Sunnydale avec Willow et Oz. Le lycée de Sunnydale a été détruit lors de la remise des diplômes précédente, Angel est parti vivre à Los Angeles, Buffy se retrouve seule avec une colocataire désagréable, loin de sa mère et de son Observateur, et peine à s’intégrer à la vie universitaire. Malgré son profil très peu scolaire, deux personnes vont croire en ses capacités et l’encourager à progresser : son professeur de psychologie, Maggie Walsh, et l’assistant de cette dernière, Riley Finn. Peu à peu, Buffy se rapproche du mystérieux Riley et découvre qu’il fait partie d’une organisation militaire secrète, dirigée par Maggie Walsh, et qui combat les démons. Ils ont, entre autres, capturé Spike et lui ont implanté dans le cerveau un puce qui l’empêche d’attaquer les humains. Mais la curiosité de Buffy dérange vite les projets du professeur Walsh, qui utilise les démons pour construire un être hybride (à la manière du monstre de Frankenstein). Elle tente de tuer Buffy, qui survit ; Riley se fâche contre Walsh. Juste après ces évènements, celle-ci est assassinée par Adam, la créature mi-homme, mi-démon, mi-machine qui s’est réveillée et enfuie. Buffy et son groupe vont donc devoir l’éliminer, mais il est bien plus puissant que leurs ennemis précédents, grâce à sa nature hybride. Par ailleurs, on découvre que Riley et les autres étudiants appartenant à l’Initiative sont eux aussi équipés d’une puce qui les rend dociles à leur chef, autrefois Walsh, à présent Adam. Pour réussir à vaincre cette créature puissante comme un homme, un démon et une machine réunis, Buffy fusionne avec ses amis Willow, Alex et Giles, et devient enfin plus puissante que le monstrueux Adam.

 

Cette saison introduit dans l’univers un élément qui n’était pas évoqué avant, et rattache mieux l’univers de Buffy à notre propre monde : la science. Une petite référence aux dangers de la technologie était brièvement apparue dans la première saison, quand Willow tombe amoureuse du garçon avec qui elle discute sur Internet, sans même l’avoir rencontré. Mais cet épisode visait à mettre en avant une problématique propre à l’adolescence et à l’usage des messageries Internet. Cette fois-ci, c’est la science en tant que discipline adulte qui est interrogée. N’oublions pas que cette saison marque un tournant : Buffy a quitté le lycée et l’adolescence. Elle entre dans le monde des adultes, et ce sont leurs problèmes à eux, les problèmes de l’être humain en général, qui seront symbolisés par les monstres à affronter. Dans l’affrontement entre Buffy et l’Initiative, il y a donc un affrontement sous-jacent, entre la science et la magie. Le don divin de Buffy rencontre la technologie la plus poussée. Et pourtant, Buffy et L’Initiative ont, dans un premier temps, un objectif commun : combattre les démons. Quels sont les liens entre science et magie ? En quoi sont-elles opposés ? Pourquoi l’Initiative prendra-elle le rôle de l’antagoniste ? Ce dernier point pourrait sembler contre-intuitif : la magie, la superstition et, pourquoi pas, la religion, semblent primitives et erronées, alors que nous voyons la science comme la modernité, plus proche de la vérité. Ce sont ces questions que nous allons aborder dans cet article consacré à la saison 4 de Buffy contre les vampires.

 

En général, on considère la magie comme irrationnelle, au même titre que les croyances en des créatures surnaturelles ou des superstitions. Comment peut-on rationnellement croire qu’en prononçant une formule magique, je pourrais faire apparaître des choses qui sont absentes ? Ou défier, par le simple pouvoir de mes mots et de ma pensée, la gravitation en faisant voler des objets ? N’est-il pas contraire à la raison de croire que chaque élément du monde est gouverné par des esprits, que les arbres, les fleurs, les pierres auraient une volonté propre et que l’on pourrait comprendre ou influencer ? Pourtant, dans cette façon sans doute délirante de considérer le monde qui nous entoure, la magie de rapproche de la méthode scientifique en plusieurs points. D’abord, le magicien suppose qu’il y a des forces à l’ordre dans la nature, un monde caché derrière les apparences. Je ne vois qu’un arbre là où se cache un esprit, je crois à une coïncidence là où il y a véritablement un lien de cause à effet. Effectivement, c’est là une autre croyance qu’a le magicien : les mêmes causes produiront toujours les mêmes effets. La même formule magique produira toujours la même chose. Autrement dit, le magicien pense, comme le scientifique, qu’il n’y a pas de hasard dans la nature. Enfin, ces mondes cachés derrière les apparences, ces forces qui régissent le monde, le magicien croit aussi pouvoir les connaître, les influencer, les contrôler. Et c’est bien ce que fera la science.

 

Maggie Walsh, professeur de psychologie et chef de l'Initiative

Ainsi, tout comme Buffy et l’Initiative, la magie et la science ont un objectif commun, ou plutôt deux : construire une représentation du monde régi par les lois, et d’autre part agir sur le monde, pour ne plus le craindre, pour qu’il soit moins dangereux. Nous reconnaissons ici pleinement les objectifs de l’Initiative : connaître les démons, ce pour quoi ils ont des laboratoires et font des expériences ; éliminer les démons ou du moins les rendre inoffensifs, pour rendre le monde moins dangereux. La science, en effet, en connaissant et prévoyant, par exemple, les phénomènes météorologiques, comme les tempêtes, les risques d’inondation, les baisses soudaines de température, permet de s’y préparer et de ne plus les craindre inutilement. De la même façon, l’entraînement de Buffy tient compte à la fois de l’action, dans ses entraînements physiques, et de la connaissance, qu’elle obtient notamment par Giles, quelquefois par Angel.

 

Mais la science, si elle a avant tout comme but de connaître et d’expliquer la nature, si son objectif premier devrait être la vérité, nous l’associons davantage, aujourd’hui, au progrès technique. Qu’appelons-nous science, dans le langage courant ? En premier lieu, nous pensons plutôt au progrès technique, à la technologie ou à la médecine. La science est devenue pour nous la technique scientifique. Pour le mathématicien et logicien Bertrand Russell, c’est une dérive de la science moderne que nous pouvons regretter. Dans Science et Religion, il dénonce le fait que la plupart du temps, la science ne se préoccupe plus de la connaissance pure, mais de l’efficacité technique. D’ailleurs, si une connaissance est inexacte, mais permet d’avoir des résultats efficaces, cela suffit à la science. Une scène de l’épisode 13 de la saison présente Buffy dans les rangs des soldats de l’Initiative. Alors que Maggie Walsh leur a demandé de neutraliser et rapporter un démon nouvellement arrivé en ville, Buffy pose énormément de questions pour savoir de quelle sorte de démon il s’agit, quelles sont ses habitudes, pourquoi il est ici… questions qui agacent les soldats et le professeur Walsh elle-même, puisque leur seul objectif est l’efficacité de l’action, et non une véritable connaissance, en profondeur, des démons.

 

Et ainsi, l’Initiative est non seulement moins efficace que Buffy, mais elle deviendra même l’antagoniste de la saison, et Adam, en partie machine, en partie technologie, est l’ennemi principal. On peut facilement comprendre que l’Initiative représente un mauvais usage fait de la science et de la technique. Mais en quoi s’oppose-t-elle à la magie, incarnée par Buffy, qui serait alors la « bonne » façon d’appréhender le monde ? Au-delà de la magie, nous pouvons considérer que Buffy représente la nature. Elle n’utilise aucune technologie, ni de « magie » au sens au nous l’avons définie plus haut (c’est Willow qui sera la sorcière de la série, et non Buffy). Si sa force physique lui a été donnée, elle semble cependant lui être naturelle. Elle ne combat avec rien d’autre que ses propres capacités et un pieu en bois. C’est donc la classique opposition entre nature et technique qui réapparaît dans cette saison. La technique veut imiter la nature ; plus encore, la technique veut surpasser la nature, en la contrôlant. La nature est l’œuvre de Dieu, la technique est l’œuvre des hommes : en voulant surpasser la nature, l’homme se prend pour un Dieu. C’est un excès qu’on appelait, en Grèce antique, hybris, et qui était puni des pires sévices (il en existe de nombreux exemples dans la mythologie gréco-romaine.)

 

Tel est bien ce que fait Maggie Walsh en essayant de créer la vie, Adam, comme le docteur Frankenstein dans l’œuvre bien connue. Elle le paiera de sa vie. J’ai déjà parlé de ce que représentait Adam dans l’article sur les grands méchants de chaque saison(partie 2). Si la question de la technique vous intéresse, j’en ai également déjà parlé dans cet article sur Le Livre de la Jungle de Disney. Technique et hybris sont également des thèmes fréquents dans la pop culture contemporaine, et j’en parle aussi largement dans mes deux livres Il en faut peut pour philosopher (sur Disney), Death Note : la philosophie de Kira et Philosophe Pikachu Je vous laissez donc le soin d’aller voir ces références pour la question de la technique. L’objet de cet article était plutôt l’opposition entre science et magie.

 

J’espère que grâce à cette analyse, vous prendrez plus de plaisir à revoir la saison 4, qui a, comme j’espère l’avoir montré, de grandes qualités. Le personnage de Riley, mal aimé lui aussi, est pourtant tout aussi intéressant que son contexte d’apparition : c’est le seul petit ami humain de Buffy, et sera vite confronté aux préjugés et aux clichés d’un homme plus faible que sa femme. C’est aussi la saison où Willow rencontre Tara, où Giles quitte son rôle de « père spirituel » pour se découvrir une vie privée, ce qui ne manquera pas de choquer Buffy. Cette saison affronte les lieux communs, les préjugés et les clichés de la vie quotidienne. Le méchant n’est plus un simple monstre, il est en partie humain, et est créés par les êtres humains eux-mêmes.

 

Le mois prochain, nous nous pencherons sur une autre saison. D’ici là, profitez bien de votre temps libre pour, pourquoi pas, revoir quelques épisodes de notre série préférée !

 

mardi 1 décembre 2020

Angel et Spike : l’action morale

 

Nous avons parlé des Tueuses (Buffy, Tueuse de vampires) ; nous avons parlé des méchants (Les méchants de Buffy (1) et Les méchants de Buffy (2)). Pour ce quatrième rendez-vous avec Buffy, nous allons continuer notre lancée sur l’analyse des personnages, et cette fois, nous allons nous intéresser aux amoureux de Buffy et plus précisément, à ses amoureux vampires.

 

Angel et Spike sont deux profils tout à fait différents et pourtant, à partir de la saison 4, ils vont avoir un immense point commun, point commun qu’ils sont les seuls vampires de toute l’histoire à partager : l’un comme l’autre est incapable d’attaquer les humains, et combattent les démons aux côtés de Buffy. Comme d’habitude, nous allons commencer par une description des personnages.

 


Angel s’appelait Liam quand il était humain, il vivait dans l’Irlande du XVIIIème siècle. Il mène une vie de débauche qui déplaît fortement à son père, qui le méprise ouvertement. Son existence change lorsqu’il rencontre Darla, la vampire qui l’engendre (engendrer, dans la série, signifie transformer en vampire). Il prend le nom d’Angélus, et Darla et lui deviennent de véritables terreurs dans le monde, des vampires puissants et sanguinaires, sans aucune pitié, qui torturent des enfants pour le plaisir, transforment la fille d’un chasseur de vampire pour l’obliger à la tuer, etc. Bref, on comprend mieux en quoi le retour d’Angélus, dans la saison 2 de Buffy contre les vampires, est si difficile à gérer. Au XIXème siècle, Angélus rencontre la voyante Drusilla, pour qui il développe une véritable obsession. Après de longs mois de harcèlement et de torture psychologique, il l’engendre. Celle-ci, à son tour, va engendrer un certain William, qui ne sera nul autre que Spike. Si vous avez bien suivi, vous avez donc compris qu’Angel est, en quelque sorte, le papi vampire de Spike. Mais revenons à Angélus : quelques années plus tard, alors que la famille que forment Darla, Angélus, Drusilla et Spike sème la terreur, Angélus fait l’erreur de s’en prendre à une bohémienne, et le peuple sorcier dont elle est issue décide de la venger. Loin de poursuivre Angélus pour lui infliger les mêmes tortures physiques, ils trouvent un moyen bien plus cruel : il lui rendent son âme humaine. Désormais doué d’une conscience morale, Angélus, qui devient Angel, découvre la culpabilité liée à tous ses meurtres passés. La torture que le peuple bohémien lui inflige, bien pire que la torture physique, est une torture psychologique : Angel est placé face aux horreurs qu’il a commises, et est condamné à une souffrance éternelle. Car, s’il venait un jour à connaître le bonheur, même un court instant, il perdrait de nouveau son âme (ce qui arrivera, donc, dans la saison 2…)

 

Passons à Spike. William, se son vrai nom, vit à Londres, au XIXème siècle. C’est ce qu’on appelle un poète raté. Il est régulièrement humilié dans les salons mondains, rejeté par la femme dont il est amoureux, et la seule personne à le soutenir est sa mère, atteinte de tuberculose. Il est repéré par Drusilla, qui face au couple que forme Angélus et Darla, décide d’en faire un vampire pour l’accompagner. Malgré la perte de son âme, la première pensée de William une fois vampire est d’engendrer sa propre mère, pour qu’elle ne meure pas de la tuberculose. Grave erreur, car sa mère, une fois vampire, ne garde pas la même compassion : elle l’humilie, lui répète tout ce qu’il a déjà entendu dans les salons mondains, se réjouit de pouvoir se débarrasser de lui après des années à en dépendre à cause de sa maladie, et finalement il préfère la tuer et rejoindre sa nouvelle famille de vampires. Très excité par le danger, il met souvent le groupe en danger et ses relations avec Angélus sont tendues dès le début. Dès qu’il apprend l’existence de la Tueuse de vampire, il se met en tête de l’éliminer. Durant sa vie, il tuera deux Tueuses, faisant de lui une véritable menace pour ces dernières. Sa réputation est définitivement assise. Lorsque Angélus perd son âme et quitte le groupe, Darla s’éloigne et il se retrouve seul avec Drusilla. C’est donc en couple avec elle qu’il fait sa première apparition dans la saison 2 de Buffy contre les vampires. Contrairement à Angel, Spike arrive à Sunnydale sans âme et comme ennemi : en effet, il espère bien ajouter une troisième Tueuse à son tableau de chasse (au sens propre, puisqu’il s’agit de la tuer !) Bien sûr, il n’arrive pas à la tuer, sinon la saison 2 serait déjà la dernière de la série. Mais la condition de Spike va à son tour changer radicalement dans la saison 4, alors qu’il est capturé par un groupe de scientifiques (dont on reparlera…) qui lui implantent une puce l’empêchant d’attaquer les humains. A partir de ce moment, Spike, tout comme Angel bien que pour des raisons totalement différentes, devient inoffensif. Son envie de danger et de bagarre sont telles que quand il découvre que la puce ne l’empêche pas de s’en prendre aux démons, il préfèrent combattre le mal avec Buffy et ses amis plutôt que de rester inactif.

 

Voilà les histoires d’Angel et de Spike, et la façon dont ils en sont arrivés à se détourner des humains pour combattre les monstres. Si Angel est immédiatement accepté dans le groupe, il n’en va pas de même pour Spike. L’un et l’autre font pourtant le bien, en débarrassant le monde des forces du mal. Et pourtant, quand Spike se plaint de continuer à être traité comme un dangereux vampire alors qu’Angel avait été accepté même après être provisoirement redevenu Angélus, Buffy lui répond qu’il n’a pas d’âme, alors qu’Angel en avait une. A ce moment, Spike répond ce qui va nous intéresser dans cet article : « Moi, j’ai une puce, c’est la même chose. » Mais une âme et une puce, est-ce vraiment la même chose ?

 

Nos deux personnages posent un problème longuement interrogé par la philosophie morale : à quel condition peut-on dire qu’une personne agit moralement ? Angel et Spike font sans aucune doute quelque chose de bien : ils luttent contre les forces du mal, sauvent des individus, et n’attaquent pas les humains innocents. La valeur morale de ces actions ne sera, je pense, contestée par personne. Faut-il en conclure qu’ils agissent aussi moralement l’un que l’autre ? Spontanément, vous pouvez avoir l’intuition qu’Angel serait plus moral que Spike. En effet, s’il n’attaque pas les humains, c’est parce qu’il ne veut pas le faire. Si Spike ne le fait pas, c’est parce qu’il ne le peut pas : cela laisse entendre (à raison !) que s’il le pouvait, il le ferait. Mais, de fait, il ne le fait pas. Faut-il lui retirer alors toute la moralité de son action ?

 

Deux courants de pensée s’opposent en philosophie morale (en réalité, il y en a trois, mais seulement deux nous intéressent ici) : la morale déontologique et la morale utilitariste. Vous devriez vite comprendre à quel personnage chacun d’eux se rattache. Rappelons quels sont les avis qui divergent : Buffy pense qu’il y a une différence entre les actions d’Angel et celles de Spike, parce que l’un agit grâce à son âme, l’autre à cause de sa puce. Spike pense qu’il n’y a aucune différence, puisque quelle que soit la raison pour laquelle ils agissent, les actions concrètes sont exactement les mêmes. Nous allons parler de deux philosophes : Kant (pour la déontologie) et Mill (pour l’utilitarisme). Pour Kant, une action est moralement bonne si elle est issue d’une bonne volonté. Pour Mill, une action est morale si elle tend à augmenter la somme globale de bonheur dans l’univers, ou si elle tend à diminuer la somme globale de souffrance dans l’univers : en un mot, mon action est morale si ses conséquences sont bonnes. Prenons un exemple simple : aider un SDF à trouver un logement. Selon Kant, cette action est morale parce que « aider les autres », en général, est une action bonne en elle-même. Selon Mill, cette action est bonne parce que, grâce à celle-ci, le SDF sera plus heureux ; on peut même ajouter que les passants agacés ou gênés de voir un SDF faire la manche seront également libérés d’une source de malheur : j’aurais donc à la fois augmenté la somme globale de bonheur dans l’univers, et diminué la somme globale de malheur.

 

Si la théorie de Mill peut sembler plus compliquée à comprendre, elle est pourtant largement partagée : plus je fais une chose qui augmente le bonheur des gens qui m’entourent, plus j’agis bien. Cependant, cela signifie que, pour Mill, seules les conséquences sont à prendre en compte : peu importe si j’agis dans mon propre intérêt, ce que je fais n’en est pas moins moralement bon. Si, par exemple, j’ai aidé le SDF à trouver un logement pour me faire bien voir de mes proches, ou de mes connaissances professionnelles, peu importe : j’ai bien agi malgré tout. Après tout, j’aurais très bien pu essayer de gagner leur admiration en me faisant passer pour quelqu’un d’altruiste, sans jamais agir concrètement, alors pourquoi retirer le mérite de ce que je fais ? Certes, Spike combat les démons uniquement parce qu’il ne peut toucher aux humains, et parce que cela lui apporte du plaisir. Mais il aurait très bien pu, ne rien faire, et chercher son plaisir ailleurs. Faut-il nier son implication auprès de Buffy et de son équipe ?

 

Pourtant, au fond de vous, vous avez peut-être du mal à penser qu’une action moralement bonne faite uniquement dans notre intérêt n’est pas pleinement morale. Offrir un logement à un SDF juste pour gagner en prestige social, et servir sa propre carrière, cela peut vous sembler trop égoïste, trop hypocrite peut-être, pour être véritablement moral. Quand on dit que quelqu’un est une bonne personne, nous excluons en général ceux qui affichent ouvertement leurs bonnes actions dans le but d’être admiré. Imaginons un candidat à un poste important qui se mettrait à faire des dons à de nombreuses associations, juste pour être bien vu et récupérer des voix : nous aurons tôt fait de penser qu’il se moque totalement du sort de ces associations, et qu’on ne peut pas dire qu’il est une bonne personne. C’est pourquoi, chez Kant, l’action faite par intérêt ou par inclination est conforme au devoir, mais tant que l’action n’est pas faite par devoir, c’est-à-dire par la seule volonté de faire le bien, n’est pas une action morale.

 

Dès lors, Kant sera d’accord avec Buffy dans sa distinction entre Angel et Spike. Angel veut faire le bien, et sa bonne volonté et le seul critère de la moralité d’une action. Il ne le fait pas parce que cela sert ses intérêts : ce n’est pas pour se faire bien voir de Buffy qu’il l’aide, puisqu’il avait déjà cette attitude avant de la connaître. Ce n’est pas non plus parce que cela lui apporte du plaisir ou du bonheur : n’oublions pas que, si Angel éprouvait du bonheur, il perdrait de nouveau son âme. Il agit ainsi uniquement parce que c’est ce qu’il faut faire, au sens moral du terme. Mill, en revanche, reconnaîtrait que Spike n’est pas moralement différent : qu’importent les raisons qui lui font faire le bien, puisque, de fait, il fait le bien ? Mill est conscient qu’une bonne intention peut conduire à des conséquences plus mauvaises que si nous n’avions rien fait, ou si nous avions fait une action qui, en apparence, semble immorale. Prenons un exemple très parlant : faut-il dire à mémé Marcelle, pleine de joie de se penser en forme et bientôt guérie, qu’elle a un cancer incurable et est à deux mois de la mort ? Pour Kant, assurément, il faut le faire : dire la vérité est une bonne chose en elle-même. Certes, je risque de faire du mal à mémé Marcelle, dont toute la joie retombera. Mais dire la vérité est un devoir moral. Pour Mill, en revanche, quelle que soit la noblesse de la vérité, dire la vérité dans ces circonstances auraient de mauvaise conséquence : mémé Marcelle est heureuse (bien que ce bonheur soit fondé sur une illusion) et dire la vérité la rendrait malheureuse. Faut-il vraiment rendre malheureux quelqu’un qui n’a que deux mois à vivre ? Evidemment, pour Kant, si vous lui dites la vérité dans le but  de la faire souffrir, parce que mémé Marcelle a toujours été odieuse avec vous et que sa souffrance vous ferait plaisir, vous n’agissez pas non plus moralement. Certes, le devoir moral doit toujours être respecté, mais pour de bonnes raisons. N’oublions pas que l’intention est primordiale dans le système de Kant.

 

Alors, selon vous, qui d’Angel ou de Spike dirait à mémé Marcelle qu’elle va mourir ?

 

Je vous laisse sur cette question. Si vous souhaitez découvrir d’autres dilemmes moraux, d’autres conflits entre déontologisme et utilitarisme, je vous conseille l’excellent et très accessible L’influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine de Ruwen Ogien.

Pour ceux qui n’ont pas peur de se plonger dans un vrai livre de philosophie, L’utilitarisme de Mill est assez lisible. Et pour les plus courageux, le système de Kant est entièrement et précisément exposé dans Les fondements de la métaphysique des mœurs (oui, même le titre fait peur !)

 

Nous en avons fini avec l’analyse des principaux personnages. A partir du mois prochain, nous nous intéresserons à l’analyse de certaines saisons dans leur globalité, et je n’en dis pas plus !