Film et livre sont un peu
lointains dans mon esprit… mais j’en ai reparlé récemment avec d’autres
lecteurs sur les réseaux sociaux et comme beaucoup ont eu l’air surpris que j’annonce
aussi facilement que j’ai préféré le film au livre, je me suis dit que c’était
l’occasion d’en faire un article. Déjà, soyons clairs : ça n’a rien d’exceptionnel,
ça m’arrive régulièrement de préférer le film (ou la série, puisque ce sont
plutôt des adaptations en série qui sont à la mode) au livre. Exemple pour un
film : Stardust, que je n’avais pas trop aimé en livre et beaucoup en
film. Exemple pour une série : 13 reasons why, entre autre pour le
parti pris sur la mise en scène (censurée plus tard, malheureusement…) de la
mort d’Hannah qui n’est pas identique dans le livre. Autre précision pour La
Vague : c’est le livre qui est inspiré du film. Le film est inspiré
d’une expérience de psychologie pratique faite aux Etats-Unis. Vous trouverez
peut-être que c’est ce qui explique tout, mais je ne suis pas une puriste de la
version originale. Au contraire, j’aime voir des adaptations ou même des
traductions.
La vague, vous connaissez sans
doute, c’est l’histoire d’un prof d’histoire qui, face à une classe qui nie la
possibilité de pouvoir à nouveau tomber dans le totalitarisme (après tout, c’est
bon, on connaît, on nous le rabâche à l’école, on sait que c’est pas bien les
nazis !), décide de faire une petite expérience. Un jeu de rôle dans
lequel on va recréer les bases d’un régime totalitaire. Une expérience
immersive pour bien faire comprendre aux élèves en quoi consiste un
totalitarisme. Très drôle au départ, sauf que l’expérience tourne au drame :
les élèves se prennent un peu trop au jeu, et un véritable régime totalitaire
est mis en place dans le lycée.
Je vais parler en particulier
d’un détail qui fait que, pour moi, le film est vraiment intéressant, alors que
le livre l’est beaucoup moins. Dans l’un comme dans l’autre (comme dans l’histoire,
qui nous a appris que, comme dit Jean-Jacques Goldman, des « improbables
consciences » arrivent à se dresser face à l’opinion dominante)
quelques personnages vont comprendre ce qui se passe et refuser le système. Le
premier est une fille : Laurie dans le livre, Karo dans le film. Or, la
raison qui fait que Karo va résister au mouvement est infiniment plus
intéressante que celle de Laurie.
Dans le livre, Laurie est une
bonne élève, elle appartient à une famille cultivée et rationnelle, qui trouve
immédiatement l’expérience du professeur étrange, et lui conseille de prendre
ses distances avec le mouvement. Parti pris qui laisse entendre qu’avec une
bonne éducation, on peut devenir un résistant. Bel idéal mais, malheureusement,
l’histoire lui a donné tort. Les intellectuels à s’être laissés happer par le
nazisme sont nombreux, très nombreux. Pensons notamment à Heidegger, membre du
parti nazi, alors que lui-même avait dénoncé précédemment la « dictature
du on », le fait que l’on préfère se fondre dans le « on » de la
masse indifférenciée plutôt que de construire une existence authentique. Ou
encore Carl Schmitt et sa critique des « guerres justes » ou « guerres
pour le bien de l’humanité » qui deviendra le juriste du droit nazi.
Dans le film, le personnage de
Karo est très différent. Une des premières propositions du professeur est de
partager un uniforme : tous les élèves devront venir le lendemain en
chemise blanche pour le jeu de rôle. Karo, au matin, essaie sa chemise, mais
trouve qu’elle ne lui va pas et ne se sent pas d’aller au lycée dans cette
tenue. Elle renonce donc à cette règle, arrive avec une tenue ordinaire, et se
fait aussitôt injurier par ceux qui portent l’uniforme. La voilà définitivement
exclue de la vague, qu’elle va pouvoir observer d’un œil extérieur et critique.
C’est donc uniquement le hasard qui fait que Karo résiste. Et c’est
tout. Pas d’intelligence supérieure, pas d’esprit libre, juste un hasard.
Peut-être que si l’uniforme avait été une chemise bleue, elle aurait peut-être
été entraînée avec les autres. Mais un petit détail insignifiant a fait qu’à ce
moment-là, elle n’a pas pu. N’importe qui peut tomber dans le piège du
totalitarisme ; n’importe qui peut aussi s’en retrouver exclu.
Je vais raconter une petite
anecdote personnelle pour montrer à quel point il suffit d’un détail pour ne pas
se faire avoir, et nullement d’une intelligence supérieure. Pendant mes études,
j’étais en colocation avec deux autres étudiants. Mes colocataires étaient loin
d’être stupides. Ils faisaient de grandes écoles, alors que j’étais « juste »
à la fac. Un jour, deux ramoneurs sont arrivés en disant qu’ils faisaient le
tour de l’immeuble pour le ramonage des chaudières. Peu informés, nous
commençons par les laisser entrer. Mais deux jours plus tôt, alors que je
cherchais un document dans la paperasse laissée par le propriétaire de l’appartement,
j’étais tombée sur la facture du dernier ramonage qui venait d’être fait. Ça m’a
donc semblé curieux que des ramoneurs viennent ce jour-là. Et c’est ce minuscule
petit détail qui a fait que j’ai eu un doute, et que j’ai cherché le nom de
leur entreprise sur internet. Premier site qui est sorti ? Le forum « lesarnaques.com ».
Si je n’étais pas tombée totalement par hasard sur cette facture deux jours
plus tôt, nous nous serions fait escroquer tous les trois (et peut-être
cambriolés, qui sait ?)
Reste que la Vague, en film ou
en livre, est une histoire terrifiante, surtout quand on connaît l’expérience
réelle dont elle est issue. A lire et surtout, à voir !
Acheter un livre qui se dit, en quatrième de couverture, dans la lignée des plus grandes dystopies, 1984 et Le meilleur des mondes, n’est pas une chose que je fais l’esprit tranquille. Si je suis une fan inconditionnelle des grandes dystopies, et si je clame haut et fort que la dystopie est mon genre préféré, je suis pourtant très difficile. Je n’aime pas spécialement Hunger Games et j’ai fait de Divergente ma bête noire. Aurais-je un problème avec les dystopies jeunesse ? Non. Mon coup de cœur de toujours est bien Entre chien et loup. Est-ce que c’est l’aspect contemporain, ou adapté en film qui me poserait un problème ? Je ne crois pas. Pour la simple et bonne raison que j’ai adoré Le Cercle de Dave Eggers. Je ne vais pas me contenter d’en parler aujourd’hui : je vais aussi revenir sur son adaptation au cinéma, avec Tom Hanks et Emma Watson.
Commençons par le livre. Je l’avoue : il s’inscrit bien dans la lignée des grandes dystopies du XXème siècle. Sauf que celui-ci n’imagine pas la vie dans la dictature : il s’agit de la mise en place de cette dictature. Et parce qu’elle est mise en place, il ne s’agit pas de révolte. Voilà en fait le modèle de dystopie que je n’aime pas trop, qui explique pourquoi je n’accroche pas à la plupart des dystopies jeunesse : une dictature sans faille et terrible, un jeune libre-penseur qui commence à se révolter, tout le monde se révolte, renversement de la dictature. Schéma très utilisé en ce moment mais qui ne me plait pas (de façon très personnelle). Je préfère largement le modèle oppressant, peut-être pessimiste : dictature sans faille et terrible, un libre-penseur croyant pouvoir y échapper, la société le rattrape et l’écrase. Oui, ça finit mal, mais c’est là qu’on perçoit toute la puissance de la dictature et de la société. (Evidemment, je ne dis pas qu’une construction est meilleure que l’autre, il s’agit juste de ce que je préfère).
Le Cercle est l’histoire de Mae Holland, une jeune fille ambitieuse qui est heureuse de quitter sa province et son travail ennuyeux pour entrer dans le Cercle, la société à la pointe de l’innovation technologique. Rien à dire de plus... si ce n’est que cette société prône la transparence absolue, dans le but d’atteindre une connaissance parfaite et absolue. Mae comprend vite que la vie serait plus simple et plus heureuse si l’on pouvait tout savoir. En effet, qu’y a-t-il de plus douloureux qu’un secret ? Une trahison ? Ne pourrions-nous pas éviter les crimes si nous savions qui sont les criminels ? Comment enlever encore des enfants si tout le monde a les moyens de savoir où ils se trouvent ?
Si, au premier abord, on pourrait croire que c’est l’addiction aux réseaux sociaux qui est au centre de l’histoire, ce serait à mon avis une triste réduction de la véritable réflexion portée par ce livre, qui fait plus que répéter ce que tout le monde dit déjà : Internet c’est dangereux, la surveillance c’est mal, et “Big Brother est méchant”. Certes, le problème de l’utilisation intensive des réseaux est souligné, mais le fond du problème, et ce qui revient de façon permanente, est cette volonté de tout savoir. Le livre interroge les limites de la connaissance humaine, ce qui en fait un texte vraiment original et pertinent. Il montre à quel point la connaissance peut faire souffrir. Tout savoir, désirer connaître, ce qui est l’essence même de la philosophie, n’est pas ce qui rendra heureux, bien au contraire. Le parcours de Mae dans cette société est lent et insidieux : on passe de son arrivée à sa toute-puissance sans vraiment avoir vu à quel moment sa vie basculait. Le rythme est lent mais c’est pour mieux souligner cette progression qu’on voit à peine, cette façon dont chaque grain de sable se rajoute au petit tas de départ, pour finir par peser si lourd qu’on ne peut plus rien y faire.
Je passe au film, The Circle. Avant tout, j’aimerais préciser ce que j’attends d’une adaptation, en commençant par quelque chose d’inhabituel : je n’aime pas les films fidèles au livre. Je préfère que le film donne sa propre interprétation de l’histoire, et si je n’aime pas le film, c’est que je n’aime pas l’interprétation donnée, ce qui n’a rien à voir avec le fait que je favoriserais le livre. Il m’arrive (assez souvent) de préférer le film au livre, même si ici ce ne sera pas le cas.
Comme je l’ai dit, ce que j’ai vraiment aimé dans le livre est cette réflexion sur le savoir absolu, la recherche effrénée de connaissance, qui a une place capitale dans l’histoire. Cet aspect a malheureusement été mis de côté dans le film, dont le message (je préfère parler de "réflexion" que de "message", mais là je crois bien que c'est le cas) semble bien plus clair : Big Brother, c’est mal. Sans vouloir remettre en question la justesse de cette réflexion, j’ai tout de même l’impression de me retrouver face à un énième film qui dénonce les dangers d’Internet, ce qui le rend banal. Le personnage de Mae est différent, mais cette fois, je n’ai pas de préférence pour l’une ou l’autre version. Alors que celle du livre est sans cesse émerveillée dès son arrivée au Cercle par tout ce qui l’entoure, celle du film semble au départ plus sceptique, et représente je pense ce que nous, en tant que spectateur, nous ressentons face à cette société. Faire du personnage l’œil du public, et montrer que son histoire aurait pu arriver à n’importe lequel d’entre nous, est un choix intéressant. Dans le livre, Mae représente beaucoup plus la femme ambitieuse et plongée dans son travail. Bon, je vais le dire... Je n’aime pas du tout Emma Watson (de façon générale) alors au fond je préfère celle du livre. L'autre problème, c'est qu'en devenant ce que le spectateur veut voir, le Mae du film est trop parfaite. Elle n'a aucun défaut, et perd en intérêt... Pour la construction du film en général (bref, la forme), j’ai beaucoup aimé. C’est vrai qu’il y a de longs passages répétitifs dans le livre qui auraient été ennuyeux à l’écran et ils ont réussi à recréer la même ambiance par les outils du cinéma, ce qui j‘apprécie toujours. Pour finir, je ne dévoile rien, mais la fin du film prend une tournure un peu “féministe” qu’il n’y a pas dans le livre. Ce n’est pas un problème en soi, mais j’ai l’impression que ça n’apporte pas grand-chose ici et que ça n’a été fait que pour plaire au public – et si j’aime que les réalisateurs réinterprètent des éléments, je n’aime pas les éléments qui ne servent qu’à plaire au public.
J’avais vu le film avant de lire le livre, il m’avait paru agréable malgré tout et c’est même pour ça que j’ai acheté le livre, pensant passer un bon moment. Je ne m’attendais tout de même pas à adorer le livre, mais la focalisation sur la question du savoir lui a permis de se hisser dans mes lectures préférées !
Comme pour
beaucoup de monde, le quatrième volet de la saga Indiana Jones, intitulé Indiana
Jones et le Royaume du crâne de cristal, m’a quelque peu décontenancée.
Souvent décrié, banni comme mauvais film, les raisons sont longues de penser
que ce film trahit l’esprit des précédents, à commencer par la quête
centrale : trouver des extra-terrestres ? George Lucas a oublié que
c’était Indiana Jones, quand il a écrit le
scénario ! Au premier abord, Le
Royaume du crâne de cristal n’a rien en commun avec les trois premiers
films. Pourtant, dix ans après sa sortie, je le regarde avec un œil nouveau.
Cet Indiana Jones de la nouvelle génération,
où l’archéologue érudit perd son fouet et son cheval pour le canif et la moto
de son fils rebelle, est-il si différent ? Ne mérite-t-il pas sa place dans la
très célèbre série des Indiana
Jones ?
Vingt ans après
les événements du dernier épisode, c’est bien une nouvelle génération qui va
pousser le professeur Jones à sortir de son université pour partir à
l’aventure. Nouvelle génération de héros, nouvelle génération de méchants. Mais
ce sur quoi tourne l’intrigue centrale du film, et qui sera l’objet de cet
article, est la nouvelle génération de croyances
religieuses. N’oublions pas que le personnage est toujours parti en quête
d’objets religieux ou sacrés et que ses aventures tournaient autour d’un
élément de la mythologie :
- Les aventuriers de l’Arche Perdue et La Dernière croisade explorent la
mythologie biblique avec l’Arche d’alliance et le Saint Graal.
- Le Temple maudit, qui est peut-être en
réalité le seul film à être vraiment un peu à l’écart du reste de la saga,
abrite la pierre sacrée d’un village indien.
Mais de quelle
mythologie peut bien traiter Le Royaume
du crâne de cristal qui, loin de préoccupations religieuses, prend des
allures de science-fiction ? L’idée d’un crâne extra-terrestre semble bien
sans rapport aucun avec les quêtes habituelles d’Indiana Jones. Pourtant, le
mythe du crâne de cristal est bien, comme son nom l’indique, un mythe. Ce n’est
plus une mythologie religieuse et archaïque, mais c’est une mythologie malgré
tout. Après tout, avant de s’appeler Indiana
Jones et le Royaume du crâne de cristal, un des premiers titres proposés
était Indiana Jones et la Cité des Dieux,
ce qui n’aurait plus laissé aucun doute sur la dimension mythologique de cet
épisode. Vingt ans après sa dernière
croisade, Indiana Jones affronte un mythe moderne : on ne croit plus
aux dieux, mais on croit à la science et aux extra-terrestres. Ce sont eux qui
constituent notre mythologie contemporaine. En ce sens, le troisième film était
bien la dernière croisade : la
quête religieuse va complètement disparaître au profit de nouvelles croyances.
Nous imaginons,
la plupart du temps, que la science, rationnelle et vérifiable, aurait remplacé
des croyances religieuses sans fondement et, de ce fait, nous aurait libérés de
cet attachement à ce qui est absurde et sans preuve. La religion prétendait que
l’homme était au-dessus du reste de la nature, créé à l’image de Dieu, mais la
théorie de l’évolution a brisé ce mythe. De même la création du monde, ou
l’immortalité de l’âme. Mais la science nous a-t-elle vraiment débarrassés de
toutes les croyances ? N’a-t-elle pas simplement engendré de nouvelles
croyances et, finalement, une nouvelle religion ? Autrefois, les médiévaux
chrétiens croyaient voir des démons à tous les coins de rue ; aujourd’hui,
nous voyons des OVNI. Quelle différence, en fin de compte ?
Ce qui est
sous-entendu par ce choix de faire chercher à Indy le crâne extra-terrestre
qui, selon le mythe, lui permettrait d’accéder à tous les secrets de l’univers,
c’est que la religion n’a pas disparu avec la science : la science
elle-même est notre nouvelle religion. C’est déjà une idée que j’avais exposée
dans un précédent article, Ainsi parlait Von Krolock analyse
nietzschéenne du Bal des Vampires de
Polanski, où le thème de « la mort de Dieu » était omniprésent.
Nietzsche remarque que les progrès de la civilisation et de la science mettent
à mal l’idée de Dieu : nombre de découvertes scientifiques viennent
contredire purement et simplement les mythes monothéistes, de l’immortalité de
l’âme à la supériorité de l’être humain sur le reste de la nature. Nous ne
pouvons que douter de l’existence de Dieu : voilà de quelle façon il est
mort mais, Nietzsche ajoute, « son ombre continue de planer sur
l’humanité. » L’homme est ainsi fait qu’il ne saurait supporter une
existence vaine, vide de sens, où rien ne l’attend : ce Dieu qui donnait
sens à l’existence en promettant une vie après la mort a disparu, mais nous
avons encore besoin de croire en quelque chose. Pour cette raison, nous allons
sans cesse nous chercher de nouveaux dieux (de nouvelles choses en lesquelles
nous pourront croire) : le travail, l’amour, mais surtout, le premier
d’entre eux, celui devant lequel nous sommes tous soumis et en admiration, la science. Aujourd’hui, dire, « c’est une vérité scientifique »
(et combien de fois l’ai-je entendu de la bouche de mes élèves de Terminale
S…), c’est couper court au débat. La science ne se contredit pas, tout comme la
vérité Révélée ne se mettait pas en question.
Dès lors, les
extra-terrestres du Royaume du crâne de
cristal sont l’équivalent divin du scientifique. Dieu, infiniment meilleur
que l’être humain, n’est plus face aux extra-terrestres, infiniment plus
avancés que les hommes en terme de productions techniques : alors que nous
nous demandons encore s’il existe de la vie ailleurs, eux ont déjà réussi à
venir jusqu’à nous. Loin de se détacher des premiers épisodes, Le Royaume du crâne de cristal reprend
les mêmes éléments, et les transpose dans cette mythologie moderne. Comparons
ainsi les épisodes I et III (le II étant bien plus marginal) à
l’épisode IV :
*Remarque: Au sujet de la provenance du crâne,
situé en Eldorado dans le film, le mythe original fait un lien entre le crane
de cristal et la cité perdue d’Atlantide, enfouie sous l’océan. Atlantide était
bien une cité douée de productions techniques étonnantes et très avancées. Une
liberté a été prise avec le mythe ici, mais après tout, ce n’est qu’un détail à
côté de ce que Le Temple maudit a
fait de la déesse Kâli…
Finalement,
Indiana Jones n’a pas changé : c’est toujours le héros en quête de mythe,
d’une preuve que les objets mythiques existent réellement, ainsi que toutes les
légendes surnaturelles qui les accompagnent. A la fin du film, juste avant que
le dernier crâne ne soit rendu, son ennemie soviétique, Irina Spalko, lui
dit : « La foi est un don qui
vous reste à recevoir » ; ce à quoi Indy répond : « J’ai la foi, c’est pour ça que je préfère
rester éloigné. » Croire,
c’est tout ce qui compte : croire pour échapper à ce que Nietzsche appelle
le « nihilisme », la croyance en rien, au vide, le désespoir face à
un monde vide de sens. S’il y a bien une chose que nous apprend Indiana Jones,
tout particulièrement dans La Dernière
Croisade, c’est que nous avons toujours raison de croire : sinon, il
n’aurait jamais pu passer l’épreuve du saut de Dieu pour atteindre le Saint
Graal…
La saison 2 de
cette très belle série est sortie la semaine dernière, et elle a été à la
hauteur de la première. Je me demandais pourtant comment on pouvait faire une
nouvelle saison acceptable et intéressante sur une histoire terminée. Pourtant,
il fallait bien poursuivre la réflexion qui traversait toute l’histoire
d’Hannah Baker : la recherche de la vérité.
Au travers de
ses cassettes, Hannah dévoilait à ses camarades de classe, dans la saison 1,
des événements et des pensées qu’ils n’avaient pas imaginés. Elle dévoilait une
vérité qui contredisait radicalement leurs croyances, auxquels ils ont eu
tellement de mal à renoncer qu’ils l’ont immédiatement soupçonnée de mentir. La
première saison de 13 reasons why
montrait à quel point il peut être difficile de reconnaître la vérité, ou de
l’admettre. Le problème de la vérité va être encore approfondi et
incroyablement complexifié par la saison 2, qui met en scène le procès suivant
le suicide d’Hannah. Dès la saison 1, on savait que ses parents s’apprêtaient à
attaquer le lycée, qui laissait faire le harcèlement dont elle a été victime.
On pourrait
croire que la deuxième saison est à nouveau une recherche de la vérité.
N’est-ce pas l’enjeu de tout procès ? Déterminer quels ont été les faits,
reconstruire le puzzle en confrontant les témoignages ? Effectivement, des
témoignages vont être confrontés et de nouvelles informations découvertes. Mais
on se trompe si l’on croit qu’un procès a comme objectif d’établir la vérité.
C’est loin d’être l’objectif des deux avocats : le but n’est pas de
trouver la vérité, mais d’avoir raison. Le but de l’avocat n’est pas de savoir
ce qui s’est vraiment passé, mais d’interpréter les faits de telle sorte qu’il
serve sa cause.
La structure
générale de la série reflète l’attitude de Clay face aux discours des témoins
et des avocats, l’attitude que le spectateur lui-même peut être amené à
prendre. Comme Clay, nous avons cru aux révélations de la saison 1 : à
aucun moment nous ne nous sommes demandés si Hannah disait la vérité ou non,
nous y avons cru, parce que c’était le seul point de vue qui nous était donné.
Brusquement, nous entendons des discours différents, plus précis, parfois
purement et simplement contradictoires. Mais au début nous croyons Hannah, et
sa version des faits : quand des témoins comme Marcus disent des choses
contraires à ce qui a été raconté dans la saison 1, un flash-back nous montre
ce qui s’est vraiment passé, pour qu’on puisse distinguer la vérité du
mensonge. Tout ce que nous voyons au début, c’est que la vérité importe peu
pour l’avocate de la défense, qui saisit la moindre occasion pour déformer les
propos des témoins de la partie adverse.
Cette
construction se poursuit jusqu’à l’épisode très intéressant autour du
conseiller d’éducation, M. Porter. Alors que depuis le début on peut facilement
distinguer les vrais témoignages des faux grâce aux flash-back, pour la
première fois, on va voir des événements qui ne sont jamais arrivés : les
flash-back montrent en fait les regrets de Porter, la façon dont il aurait aimé
que les choses se passent, tandis que son discours rapporte ce qui s’est
réellement passé.
La pierre de
touche que l’on avait, les flash-back, deviennent alors une source douteuse.
Après tout, qu’est-ce qui nous prouve que les flash-backs précédents n’étaient
pas eux aussi imaginés ? Ce doute va se révéler terrible pour la suite, en
particulier pour l’épisode du témoignage de Bryce Walker, qui va contester
avoir violé Hannah en prétendant qu’ils sortaient ensemble. Or, loin que les
flash-back contredisent son témoignage, on voit Hannah et lui agir exactement
comme il le prétend. Nous n’avons aucun moyen de savoir s’il ment : Clay
lui-même en vient à douter également, et il faut s’accrocher au fait qu’il n’y
a aucun doute sur la réalité du viol de Jessica pour se rappeler que celui d’Hannah
n’a pas pu être inventé.
Le dénouement de
cette saison (du moins de l’épisode 12), n’est pas simplement pessimiste :
si la défense remporte le procès, si le lycée n’est pas reconnu coupable, cela
montre à quel point faire accepter la vérité est difficile, voire vain. Celui
qui s’en sort est tout simplement le meilleur avocat – le meilleur orateur. La
vérité n’a aucune force de persuasion, et c’est bien pour cette raison que sa
recherche est si difficile.
Il n’y a qu’une semaine que ce film est sorti, si l’on
ne compte pas l’avant-première qui avait eu lieu en novembre dernier, et à
laquelle j’avoue avoir fortement hésité à me rendre. Finalement, j’ai attendu
la sortie officielle, et c’est le 11 janvier que je suis allée voir ce nouveau
film retraçant la vie de la chanteuse Dalida, une semaine avant l'anniversaire de Dalida, qui est aujourd'hui, le 17 janvier.
Il y avait déjà
eu un premier film sur Dalida que je n’avais pas vu, je ne ferai donc pas de
comparaison, mais de toute façon un film est un film, que le sujet ait déjà été
abordé avant ne m’intéresse pas beaucoup dans la critique du film qui
m’intéresse. Inutile de commencer par un résumé, puisque c’est un film biographique. Mais l’est-il tant que ça, en fin de compte ?
J’ai vu beaucoup
de commentaires différents à propos du film, et surtout beaucoup de
commentaires négatifs suite à l’avant-première. Mais ce que j’ai vu dans ces
commentaires négatifs m’a encore plus donné envie de le voir. L’avant-première
a sans doute été vue, majoritairement par des fans de Dalida (j’adore Dalida
moi aussi, et je serais bien allée à cette avant-première si j’en avais eu
l’occasion !), qui auraient sans doute aimé voir un film retraçant sa vie,
son histoire, avec peut-être des images d’archives et des secrets dévoilés.
Rien de tout cela, car nous nous trouvons devant un film superbement réalisé
qui nous fait oublier qu’il parle de Dalida. Ce n’est pas un film sur une
chanteuse, que j’ai vu : c’est un film sur l’existence, la mort, et le
bonheur.
Que peut vouloir une femme qui a tout, qui est connue,
riche, belle, toujours entourée d’amants ? Celle qui « donne de
l’espoir à des milliers de gens » mais qui répond à cette remarque :
« et moi, qui m’en donne ? » Le film
s’ouvre sur sa tentative de suicide dans une chambre d’hôtel, suivi d’un
flash-back, deux mois plus tôt, où elle retrouve son amant dans cette même
chambre d’hôtel. Les deux personnages vont tenir un dialogue sur le philosophe
Heidegger, qui dans Etre et Temps
rappelle que l’homme est un « être-pour-la-mort. » La mort est
constitutive de l’existence : dès que je viens au monde, j’avance vers
l’heure de ma mort, et c’est seulement en acceptant la possibilité de cette
mort que je peux vivre une existence authentique. Or, deux mois avant sa
tentative de suicide, Dalida va dire qu’elle n’est pas d’accord avec
Heidegger : l’homme est pour elle un « être-pour-l’amour », ce
qui, loin d’être une formule niaise, signifie un
« être-pour-la-vie », un être qui va créer de la vie, en donner autour
de lui, ce qui sera justement ce qu’elle fera, elle, en tant que
chanteuse : donner de l’espoir, de la vie, pendant qu’individuellement
elle avancera de plus en plus sûrement vers sa propre mort. Le décalage est
annoncé entre ce à quoi elle aspire et ce qu’elle va véritablement devenir, la
contradiction interne à cette femme qui, tout en donnant une image
resplendissante de vie au monde entier, va avorter, puis être condamnée à ne
jamais avoir d’enfant, à voir disparaître ses amants les uns après les autres,
puis disparaître elle-même, toujours entourée de la mort qu’elle pensait n’être
pas l’essentiel de l’être humain. Ce décalage est aussitôt annoncé par l'annonce du titre du film: le surnom "Dalida", titre du film, grandit dans son écriture à paillettes, et en arrière-plan, on voit le vrai nom "Iolanda Gigliotti", écrit en noir, penché sur la droite comme s'il était en train de tomber.
Voilà le résumé
que moi, je ferais de ce film, qui n’est évidemment plus une biographie, mais
une véritable représentation de l’existence humaine. C’est pourquoi la
structure n’est pas chronologique, ce qui a été reproché dans plusieurs
critiques que j’ai pu lire. Pourtant, ce n’est pas tout à fait vrai : le film
commence par la tentative de suicide, puis toute une série de flash-back vont
monter, de façon aléatoire certes, ce qui s’est passé avant ; la suite de
l’histoire suivra bien la chronologie, jusqu’à la fin.
Parlons à
présent de la bande originale, car quoi que j’ai pu dire précédemment, il
s’agit toujours d’un film sur Dalida et il faut bien parler du choix des
chansons ainsi que de leur disposition au cours du film. Là encore, je trouve
que c’était particulièrement réussi et surtout pertinent par rapport à la voie
choisie pour mener cette histoire. Bien sûr, les tubes sont présents, et il
aurait été difficile de ne pas entendre Je
suis malade, Paroles paroles,Laissez-moi danser, Salma ya salama, Bambino et tous les autres… Ce n’est pourtant pas
un répertoire à tubes. Il y avait beaucoup de chansons que je ne connaissais
pas, et pourtant comme je l’ai dit, j’adore Dalida et la plupart de ses
chansons, je les connais par cœur. Mais même les chansons connues étaient bien
placées, et pas toujours au moment où on les y attend (à part peut-être Il venait d’avoir dix-huit ans, que j’ai
vu arriver avec ses gros sabots...) Autrement dit, ce n’est pas Je suis malade qui ponctuera son
suicide, ou Gigi l’amoroso qui sera
entendu aux instants de bonheur. Les places des chansons sont judicieuses, et
sans vouloir trop en dire, je retiens particulièrement le montage sur Laissez-moi danser et la place accordée
(cela surprendra sans doute ceux qui ont vu le film) à Mourir sur scène, une chanson que j’ai largement attendue, quand
j’ai vu la tournure que prenait le film dès le début, et il n’y avait pas
meilleure place pour cette chanson, qui célèbre la mort alors que Dalida est
celle qui va la rechercher et la
refuser au cours des premières minutes du film. Pour l’anecdote, j’ai peut-être
eu une petite larme en entendant ces premières notes, que je désespérais
d’entendre…
En conclusion,
je ne peux recommander ce film, qui peut-être a des longueurs, comme tout film
qui fait un effort de structure, parce qu’on ne peut pas comprendre du premier
coup tous les choix de la réalisatrice. Un petit regret, peut-être ? J’en
ai un. Comme disait Mistinguett,
évidemment, apparaît dans le film, largement coupée comme de nombreuses
chansons (on ne peut pas tout faire tenir en deux heures !) mais j’aurais
aimé entendre le passage suivant :
« On dit depuis bientôt plus de vingt ans
Que je ne passerai pas le
printemps »
Parce que c’est
une chose qui est répétée dès le début : Dalida est démodée, Dalida tente
de se suicider, Dalida n’a plus d’espoir… mais, vingt-cinq ans plus tard, Dalida
est toujours là.
Bon aller, un
autre regret, très personnel cette fois-ci : une de mes chansons préférée,
Pour en arriver là, n’y était pas,
mais je ne l’attendais pas spécialement, ce n’était pas une chanson connue,
même si elle aurait facilement pu trouver sa place dans le scénario.
/ ! \ Spoilers / ! \
La suite de cet
article porte sur la fin du film, je vous conseille donc de ne pas lire, même
si, bien sûr, connaissant la vie de Dalida vous savez comment cela va finir.
Mais la mise en scène est magnifique, trop magnifique pour que je me passe d’en
parler, et je ne voudrais pas que vous en sachiez trop avant d’en avoir fait
l’expérience par vous-mêmes.
Avant de parler
de la fin, c’est un spoiler quand même, quelques mots sur la scène de Laissez-moi danser. On voit Dalida se
préparer à monter sur scène, dans son costume Disco. Elle tremble, elle respire
mal, et n’a pas l’air d’avoir envie de monter sur scène. Sa vie est de plus en
plus triste, son compagnon souvent absent, et à ce moment-là du film je pensais
qu’elle allait chanter Mourir sur scène
devant son public. D’autant plus qu’une scène démarre entre elle et son dernier
mari, une scène de dispute violente où elle lui demande de quitter la maison.
C’est en alternance avec cette scène déchirante que l’on va avoir des images
d’une Dalida éblouissante, souriante, heureuse sur scène, qui chante, non pas Mourir sur scène comme je m’y attendais,
mais Laissez-moi danser. Magnifique
montage qui respecte l’objectif du film, et montre le contraste entre le bonheur
qu’elle procure autour d’elle et le malheur de sa propre vie.
Toujours
là ? Très bien, alors voilà ce que j’ai à dire sur les dernières minutes
du film et sur le générique de fin (qui a une véritable importance !)
Dalida, assistée
jour et nuit par sa femme de chambre, se maquille dans le but de sortir. En
effet, depuis un moment elle parle de son ami, Michel. Elle demande à sa femme de chambre de ne pas rentrer cette
nuit-là et de la laisser dormir le lendemain matin, car son amant Michel
passera la nuit avec elle. Rassurée d’enfin la voir se maquiller, s’habiller et
retrouver le sourire, elle part donc, sans aucune crainte. Bien sûr, aucune visite
n’est prévue ce soir-là, on se demande même si ce Michel a existé un
jour : Dalida est seule et prépare son suicide.
La chanson qui
accompagne cette scène est Pour ne pas
vivre seul. Choix extrêmement pertinent par rapport au début du film qui
citait Heidegger. En effet, vers le milieu du film, Dalida lit Heidegger. Je me
demande ce qu’elle a bien pu en comprendre, parce que ce n’est pas le
philosophe le plus facile… Mais que retient-on d’Heidegger, quand on le lit
sans tout en comprendre ? Peut-être justement ce qu’elle dit dans sa
chanson Pour ne pas vivre seul :
l’homme se fond dans la masse, devient un-parmi-d’autres : il entre dans
ce qu’Heidegger appelle la « dictature du on », dans le but
d’échapper à l’angoisse de la mort. Car « on » meurt, mais
« on » est à la fois tout le monde et personne, la mort est ainsi
mise à distance, et j’ai l’impression qu’elle ne me touchera pas ; du
moins, pas tout de suite. Alors, « on » fait tout pour ne pas vivre seul, parce que seul,
il faut affronter l’angoisse de la mort. Et la mort est ce que je ne peux
affronter que seul : comme le dit la chanson, « on n’a jamais fait un cercueil à deux places ».
« On » me protège de la pensée de la mort, peut-être, mais
« on » ne m’empêche pas de mourir seul. Toute cette chanson est
construite justement avec ce « on » : je rappelle le début des
paroles :
« Pour ne pas vivre seul
On vit avec un chien
On vit avec des roses
Ou avec une croix
Pour ne pas vivre seul
On se fait du cinéma
On aime un souvenir
Une ombre, n’importe quoi… »
Ce
« on » ponctue toute la chanson jusqu’à la fin, entrecoupé de passage
où elle dit « je », « moi », « je t’aime et je t’attends, pour avoir l’illusion de ne pas vivre seule »,
mais « je » fais comme « on » fait finalement. D’ailleurs, vivre
avec un chien, des roses, un souvenir et une ombre, c’est ce qu’elle fait
justement elle-même à ce moment-là, elle qui n’a plus qu’un chien et un ami
imaginaire avec qui elle prétendait passer la soirée. Et Dalida meurt, seule,
parce que la mort s’affronte seul.
Le film s’arrête
immédiatement. Pas de scène où ses proches la découvre, de scène
d’enterrements, de pleurs, cela n’aurait pas été dans la lignée du reste du
film. En revanche, le générique de fin enchaîne immédiatement avec, vous vous
en doutez, Mourir sur scène. Cette
chanson qui glorifie la mort, qui l’attend, qui l’affronte, c’est exactement ce
que Dalida n’a pas fait en se cachant derrière le « on. » Dans Mourir sur scène, elle cesse de se
cacher, puisqu’elle s’adresse directement à la mort en lui disant :
« Viens, mais ne viens pas quand je
serai seule… » Mettre au défit la mort tout en prétendant pouvoir ne
pas mourir seul, c’est contraire à ce que dit Heidegger, et c’est ce à quoi
elle s’est opposée au tout début du film en refusant l’expression d’
« être-pour-la-mort. » Non, l’être humain n’est pas un
« être-pour-la-mort », c’est un « être-pour-l’amour », qui
ne vit ni ne meurt seul, mais entouré des autres. Malheureusement, ce qu’elle
affirme au travers de ses chansons ne se révèlera pas vrai, et le dernier mot
ira bien à Heidegger.