vendredi 9 octobre 2020

La mousse est-elle vivante ? (une définition de la philosophie)

La philosophie, dans les sciences humaines, c’est comme la course dans le sport. C’est la base qui peut vous permettre de mieux y arriver, sans jamais être suffisante. Si vous êtes un champion de course à pieds, vous ne serez pas nécessairement un bon footballeur : le football nécessite des techniques et des qualités qui lui sont propres. Mais être bon en course peut indéniablement aider dans le football. Si vous êtes un bon philosophe, vous serez peut-être un mauvais historien (comme moi) : il vous manque les qualités spécifiques à l’histoire. Mais l’historien travaillera de façon d’autant plus efficace qu’il cumule les qualités de la philosophie.

 


La philosophie fait donc partie de ce qu’on appelle les sciences humaines. En science, il ne s’agit donc pas de donner son opinion, mais d’apporter une solution à un problème. A la question : la cocaïne a-t-elle des effets sur le cerveau ? Vous ne vous attendez pas à ce que le médecin donne son opinion personnelle sur le plaisir que lui procure ou non la cocaïne, mais à ce qu’il dise si, dans les faits, elle a des effets sur le cerveau ou pas.

De la même façon, on peut vous demander en philosophie : l’Etat est-il nécessaire à la société ? Il ne s’agit pas de donner votre impression sur l’Etat ou sur notre société. Il faut répondre à la question. La différence avec la question précédente sur la cocaïne, c’est que pour répondre à cette question, vous devrez utiliser une méthode différente.

La philosophie est donc une méthode de recherche de la vérité, une méthode qui se distingue de la méthode expérimentale ou de la méthode historique, et c’est une méthode qui convient particulièrement bien à un certain type de questions.

La spécificité de la question philosophique, c’est qu’elle est floue dans sa formulation.

 

Si je vous demande : La mousse est-elle vivante ? Vous allez sûrement me dire que vous ne comprenez pas ma question. Et c’est normal. Mais pourquoi ne comprenez-vous pas la question ?

Si vous réfléchissez à ce qui pose problème dans la question telle qu’elle est formulée, vous en arriverez à la conclusion que vous ne pouvez pas répondre parce que vous ne savez pas de quelle « mousse » je parle.

Vous ne pouvez pas répondre simplement « oui » ou « non » à cette question parce que vous ne savez pas si je parle de la mousse du savon ou de la mousse de l’arbre. Or, l’une est vivante, l’autre non.

 

Voilà donc la première chose à faire quand une question est posée : transformer cette question floue en question précise. La question générale est : La mousse est-elle vivante ? Vous pouvez la développer en deux questions plus précises :

La mousse du savon est-elle vivante ? Et : La mousse de l’arbre est-elle vivante ?

Une fois la question précisée, vous n’avez donc plus aucun mal à y répondre : la mousse du savon n’est pas vivante (et apporter toutes les preuves scientifiques que vous voulez pour le prouver), mais la mousse de l’arbre est vivante (et justifier). La question, une fois précisée, quitte le domaine philosophique pour devenir une question scientifique : il convient d’y répondre par des faits. Notre autre exemple : « L’Etat est-il nécessaire à la société ? », une fois précisé, peut devenir une question non plus philosophique mais politique ou sociologique, selon la façon dont on la traite. Mais quel que soit le domaine, la réflexion sur un problème commence par la définition de notre objet d’étude, ce qui est un travail de philosophie.

Toutes les questions qu’on vous posera en philosophie auront le même point commun : pour pouvoir y répondre, il faut d’abord comprendre l’ensemble des problèmes sous-entendus par la question.

 

Pourquoi, vous demanderez-vous, pose-t-on en philosophie des questions qui sont floues ? Pourquoi est-ce qu’on ne pourrait pas juste poser une question précise, et comme ça, vous pourriez y répondre simplement, sans avoir besoin de dissertation ?

Parce que la langue est comme ça ! La philosophie porte sur le quotidien, sur nos activités (du loisir à la recherche scientifique), sur notre façon de parler… Or, vous l’avez remarqué, dans notre langue, les mots ont plusieurs sens. Quand vous parlez, vous pouvez être mal compris. Vous pouvez avoir l’impression que quelqu’un a voulu dire quelque chose, alors qu’il s’est simplement mal exprimé. Voilà le problème auquel nous voulons remédier.

Les questions traitées en philosophie sont toutes les questions que vous pouvez vous poser en société, au sujet desquelles vous avez sûrement beaucoup d’opinions. Mais avant de pouvoir donner un avis précis, il faut avoir rigoureusement compris la question. Le philosophe est là pour poser précisément le problème, afin que l’on puisse ensuite donner un avis précis et éclairé.

Pour poser le problème d’une question, trois qualités sont indispensables :

 

Rigueur scientifique : pour résoudre un problème complexe, il faut le ramener à des choses simples. Souvenez-vous des équations que vous faisiez (ou faites toujours) en mathématiques : pour résoudre un long calcul, vous commenciez par mettre ensemble des éléments, afin simplifier le calcul général. Par exemple :

7 × 2 + 5 − 3 × 6 − 5 

Au lieu de vous lancer dans ce calcul sans réfléchir, vous pouvez remarquer qu’il y a + 5 puis – 5 : les deux s’annulent, et vous vous retrouvez avec un calcul moins compliqué :

7 × 2 − 3 × 6 

Que bien sûr, vous pourriez simplifier encore. Une fois le problème posé de façon précise et simple, il suffira d’y répondre. Tant que vous n’arrivez pas à répondre, c’est que le problème peut encore être simplifié.

 




Maîtrise du vocabulaire : un esprit carré et rigoureux n’aura aucun mal à comprendre la nécessité de distinguer les choses. Cependant, savoir qu’il faut le faire est une chose, le faire effectivement en est une autre. Pour savoir que dans un calcul, + 5 et – 5 s’annulent, il faut des connaissances en mathématiques. Pour savoir que le mot « mousse » désigne à la fois celle de l’arbre et celle du savon, il faut du vocabulaire.

Pour cela, vous n’avez besoin que d’un dictionnaire. Si vous passez le bac de philosophie, c’est justement pour cela qu’il y a un programme. La programme est composé de notions, qui sont des termes flous que l’on rencontre souvent dans les sciences et sciences humaines.

Ce ne sont donc pas des mots propres à la philosophie, certains sont même des mots dont vous faites un usage permanent dans la vie quotidienne : liberté, bonheur, justice, société, culture, science, technique… Ce sont des choses dont vous parlez tout le temps.

 

Culture générale : à nouveau, c’est la conséquence de l’exigence précédente. La méthode philosophique peut s’appliquer à n’importe quel sujet qui utilise des mots polysémiques. Il faudra donc, pour argumenter et répondre aux problèmes posés, des connaissances dans tous les domaines. Le programme de philosophie que vous découvrez à la fin du lycée recouvre justement des sujets aussi larges que possible, avec des notions qui vont de la politique à la science, en passant par l’art et la psychologie, pour vous apporter cette culture générale.

 

Alors, à partir de maintenant, quand vous êtes devant un débat ou un sujet de philosophie :

 

PENSEZ A LA MOUSSE !


samedi 3 octobre 2020

Jusqu’où va l’amour ? Un auteur de thriller, un roman de vie

Terminé hier, j’ai immédiatement voulu parler de ce beau roman. Je l’ai lu tranquillement, j’avoue que j’aimais bien sans être passionnée, mais la fin m’a tellement surprise et bouleversée que j’ai hésité à tout relire avec cet œil nouveau. Un auteur de thriller qui écrit un récit de vie, voilà ce que ça donne :

 

Tom, 12 ans, surnommé Skip par sa mère, sa marraine et ses amis, vit une adolescence ordinaire. Il est heureux d’avoir « presque deux mamans », comme sa marraine s’occupe autant de lui que sa mère célibataire. Il a une belle imagination, imagine que son voisin du dessous est un agent secret, possède un remarquable talent d’imitateur et est secrètement amoureux de sa copine de classe Nina. Ses amis et lui rendent la vie d’une vieille voisine acariâtre impossible, et sont inséparables. Deux ombres au tableau : sa grand-mère, atteinte d’Alzheimer, et son grand-père, qu’il ne connaît pas, car sa mère est fâchée avec lui depuis des années. Et un jour, dans une émission de télé, une medium prétend que certaines personnes ont le don d’influencer le cours de l’univers grâce à leur pensée, s’ils se concentrent suffisamment. Tom essaie aussitôt : il souhaite que Nina l’embrasse et tombe amoureuse de lui. Or, dès le lendemain, son vœu se réalise. La machine est lancée. Mais, quelques jours plus tard, un accident se produit. Chaque vœu semble avoir un prix…


 

L’écriture est très poétique. A certains moment, j’ai eu l’impression qu’il y avait trop de mots… comment dire ? Des mots soutenus, à la suite, comme si l’auteur voulait étaler son vocabulaire. C’est la seule chose qui m’a dérangée et la seule chose que je n’ai pas aimée dans le livre, je le dis tout de suite. L’écriture poétique m’a beaucoup plu. L’histoire se lit très bien, c’est drôle, triste, touchant. Les personnages ont de belles histoires, et même ceux qui m’agaçaient au début (on ne peut pas aimer tout le monde !) ont fini par me plaire.

 

L’écriture est belle, l’histoire est belle, il n’y a plus rien qui vous retienne de lire ce magnifique roman !

jeudi 1 octobre 2020

Les grands méchants de Buffy : où est le vrai danger ? (1)

 Si vous êtes encore là, c’est sans doute que notre première analyse de Buffy contre les vampires, sur le rapport des Tueuses à l'autorité vous a plu ! On se retrouve aujourd’hui pour parler, après les héros, des méchants. Chaque saison a son propre « grand méchant », qui sera vaincu dans le dernier épisode. Il arrive que les méchants secondaires de chaque épisode soient justement envoyés par ce qu’on pourrait appeler le « boss final » (pour ceux qui aiment les jeux vidéo). Pour certaines saisons, on peut en identifier deux, mais je vais m’efforcer d’en choisir un seul à chaque fois, celui qui me semble être l’ennemi le plus difficile à vaincre pour Buffy. Nous y consacrerons deux articles, le premier concernant les trois premières saisons, et le deuxième les saison 4 à 6.

Voilà donc la liste (ma liste ?) des grands méchants :

 

Saison 1 : Le Maître. Dans cette saison, Buffy arrive à Sunnydale, la Bouche de l’Enfer. Dès les premiers jours, elle se rend compte que les vampires, ici, sont nombreux : en effet, ils sont tous en mission pour leur chef, le Maître, qu’une malédiction a enfermé sous terre. Si l’objectif premier sera de le garder enfermé, il va bien évidemment réussir à s’échapper et deviendra l’ennemi à tuer.

 

Saison 2 : Angel. Alors, oui, dans la deuxième saison, les deux nouveaux méchants qui arrivent à Sunnydale et resteront jusqu’à la fin sont Spike et Drusilla. Mais le combat final de la saison oppose Buffy et Angel (ou plutôt Angélus : après avoir fait l’amour avec Buffy, Angel perd son âme et redevient le vampire sanguinaire qu’il était autrefois). C’est lui qui se révélera être bien plus sadique que Spike et Drusilla, et surtout bien plus puissant face à Buffy, puisque jusqu’au dernier épisode, elle ne peut se résoudre à le tuer.

 

Saison 3 : Faith. Bien sûr, le méchant officiel est le maire, mais la Tueuse rebelle a finalement une place beaucoup plus importante dans la saison. Pendant que le maire prépare son ascension dans l’ombre, c’est contre Faith et ses dérives que Buffy et ses amis doivent se battre, et résister.

 

Adam, l'homme-démon-machine, ennemi de la saison 4

Saison 4 : Adam. Alors que l’on croit que Maggie Walsh, cheffe autoritaire de l’Initiative, va endosser le rôle de l’opposant principal, on a la surprise de la voir mourir de la main de sa création, Adam, un être mi-homme, mi-démon, mi-machine. Ce méchant est sans doute le moins apprécié par les fans, et pourtant, nous verrons à quel point il est important dans l’évolution de Buffy.

 

Saison 5 : Gloria. Aucun doute cette fois-ci, la saison 5 amène la déesse Gloria, et même si Buffy croise d’autres opposants (les chevaliers), eux-mêmes sont là pour se débarrasser de Gloria, qui veut ouvrir un portail vers un monde démoniaque, et laisser les démons envahir le monde. A l’origine, cette saison devait être la dernière : Gloria aurait dû être le dernier méchant. Et en effet, quoi de plus puissant qu’un dieu ?

 

Saison 6 : Warren. Même s’il fait d’abord partie d’un groupe, le Trio, Warren se révèle vite être le seul à être véritablement mauvais. C’est lui qui commet le premier et le dernier meurtre. Et si le combat final ne se fait pas contre lui, mais contre Willow, c’est à cause de lui que Willow est tombée dans la magie noire et cherche à détruire le monde.

 

Saison 7 : La Force. Pour cette dernière saison, Buffy affronte le mal lui-même, dont les personnages précédents n’étaient que les représentants.

 

Nous avons donc sept saisons, représentés par sept antagonistes, qui seront de plus en plus difficiles à vaincre. Bien sûr, cette logique répond à une surenchère, chaque saison devant être plus épique que la précédente. Mais n’oublions pas que la série toute entière est un récit initiatique dans lequel Buffy apprend, progresse et affronte les démons, ses démons (selon les paroles du réalisateur). La série se voulait une métaphore de l’adolescence et de ses problèmes, représentés par les monstres. Nous allons interpréter ici l’évolution des méchants non en fonction de leur puissance, mais de leur dangerosité. Ces personnages peuvent être compris de façon métaphorique, de ce qu’il y a, dans le monde, de moins dangereux, à ce qui l’est le plus.

 

Reprenons la liste des six premières saisons (la Force étant le mal lui-même, elle donne elle-même son sens métaphorique). Le Maître, seul vampire de la liste, est un monstre ; Angel et Faith représentent respectivement la passion amoureuse et les dérives dans lesquels on peut soi-même tomber ; Adam, malgré sa nature hybride, est avant tout la machine, créé par un groupe très avancé technologiquement ; Gloria est la religion ; Warren l’être humain. La première chose qui peut nous étonner est la suivante : en dernière place, comme ce qu’il y a de plus dangereux au monde, il y a l’être humain. Et le monstre, la créature maléfique, n’est qu’en première position. Essayons donc de justifier cette progression.

 

Si l’analyse des méchants de la série nous apprend une chose, c’est que les « monstres », s’ils sont bien dangereux, ne sont pas ce qu’il y a de plus dangereux. Le vampire sans âme représente ce que nous appellerions, dans notre monde, l’être inhumain : une personne cruelle, sans cœur, qui recherche le mal intentionnellement. Un personnage sadique, qui aime faire souffrir. De telles personnes sont source de peur : nous craignons tous (je pense !) de tomber sur un psychopathe, et ce genre de caractère se retrouve souvent dans les œuvres de fiction. La première saison de Buffy va suivre cette tendance à faire du méchant l’être cruel. Mais pourtant, la série nous dit que la cruauté n’est pas ce qui est le plus à craindre. Pourquoi le Maître se retrouve-t-il en première position ? Nous pourrions croire que le mal radical est le fait de telles personnes. Dans l’introduction de La vie de l’esprit, Hannah Arendt montre bien que l’imagerie populaire autour du mal correspond à ce schéma. Le « méchant », c’est le Diable, celui qui a désobéi à Dieu ; il est celui qui recherche le pouvoir, celui qui est empli de haine pour les autres : tel est, selon sa formule, ce que l’on « apprend aux enfants. » Pourtant, si Arendt prend la peine de rappeler cette vision traditionnelle du mal, c’est pour mieux la remettre en question. Quand elle assiste au procès du nazi Eichmann, responsable de la Solution Finale et de la mort de millions de personnes, elle s’attend d’abord à trouver un tel monstre : un nazi convaincu, un sadique, un psychopathe. Mais ce qu’elle va comprendre durant le procès, c’est que de tels monstres sont rares, peut-être trop rares pour être dangereux : Eichmann est un homme comme les autres. C’est un homme d’intelligence moyenne, bon fonctionnaire, qui se défend en répétant qu’il n’a fait que son devoir. Il n’a fait qu’obéir au chef, parce que le chef, pensait-il, savait mieux que lui ce qui est bon pour le pays. C’est pourquoi Arendt donne à son compte-rendu du procès d’Eichmann le titre de Rapport sur la banalité du mal. Banal, parce que le plus banal des hommes est capable de commettre des atrocités, s’il ne prend pas suffisamment la peine de réfléchir. Arendt et Buffy seront donc d’accord sur ce point : il faut combattre les monstres, mais ils sont trop rares pour être les plus dangereux.

 

Angel, Spike et Drusilla, le trio de méchants de la saison 2

De quoi faut-il alors vraiment se méfier ? Les saison 2 et 3 ont un point commun : Angel et Faith ne sont pas des monstres, pas au début du moins. L’un fut l’amoureux de Buffy, l’autre son amie. Les deux personnages sont des personnes dont elle était proche, avant qu’ils ne basculent l’un et l’autre dans la folie. Le deuxième grand thème, le deuxième danger, plus puissant que le précédent, est la passion. Etymologiquement, la passion est ce que l’on subit : ce devant quoi on est passif. La passion désigne un désir devenu si puissant qu’il obscurcit le jugement, et empêche d’agir de façon rationnelle. L’amour de Buffy pour Angel est si fort qu’il devient une telle passion ; et quand Angel devient Angélus, le tueur impitoyable qu’il faudra éliminer, Buffy est incapable de le faire. Elle est, désormais, passive, coincée dans l’inaction. La passion peut faire perdre le contrôle : on parle de crime passionnel pour désigner le moment où l’assassin est incapable de raisonner, de se contenir, et se laisse tout entier guider par ses émotions. Une telle passion mène inévitablement au malheur : le premier enseignement des philosophes stoïciens est de se débarrasser de tous ses désirs. Une vie heureuse n’est possible que guidée par la raison, car seule notre pensée est en notre pouvoir. Le désir, c’est croire qu’on a le contrôle sur des choses qui nous échappent, et c’est ce qui nous rend inévitablement malheureux. Buffy ne peut pas empêcher Angélus de tuer ses proches : c’est le désir qui lui fait croire qu’elle peut y faire quelque chose. Pour les stoïciens, il faudrait plutôt qu’elle change ses désirs : elle ne peut plus aimer Angel, il faut qu’elle se raisonne et reconnaisse qu’il est désormais un ennemi à éliminer.

 

Pour être heureux, il faut n’obéir qu’à sa raison. L’idéal stoïcien est, bien sûr, difficile à suivre ; la sagesse est difficile à atteindre. Mais il faut lutter de toutes ses forces, au risque de tomber dans le mal et le malheur. Dans les Propos sur le bonheur, le philosophe contemporain Alain reprend la sagesse stoïcienne, et considère qu’atteindre le bonheur est inséparable d’un travail sur ses désirs. Se laisser aller au malheur est facile et attirant : il suffit de se laisser porter par les événements au lieu de les combattre. Or, Alain considère que la recherche du bonheur est un devoir moral : ceux qui s’efforcent d’être heureux aident les autres à le devenir aussi ; ceux qui se laissent aller au malheur risquent d’éprouver de la jalousie envers ceux qui sont heureux, et cette jalousie mène au mal. C’est ce qui arrive à Faith. On ne peut pas dire qu’elle soit une personne sans âme, comme l’aurait été le Maître. Très vite, nous comprenons que le comportement de Faith naît du traumatisme d’avoir vu son Observatrice mourir sous ses yeux. Elle va ensuite se faire manipuler par une sorcière qui se fait passer pour sa nouvelle protectrice ; elle tue accidentellement quelqu’un et porte le poids de la culpabilité. On ne peut pas dire que la vie de Faith soit facile : mais comme le dit Alain, le malheur est « dans l’air que nous respirons tous. » Buffy également a dû passer par des épreuves difficiles : accepter de se sacrifier dans la saison 1 ; tuer Angel qu’elle aime plus que tout dans la saison 2 : affronter la honte et la culpabilité d’avoir fui Sunnydale en laissant seuls sa mère et ses amis. Mais, contrairement à Faith, elle a su rebondir, en se battant contre ces événements. Faith représente le renoncement dans lequel aurait pu tomber Buffy, renoncement qui mène au mal.

 

Ainsi, la saison 1 met en garde contre la passivité des hommes ordinaires, les saisons 2 et 3 épousent la morale stoïcienne en faisant du désir et de la passion le danger à éviter, et la raison le guide à suivre à tout prix. Dans la saison 4, nous passons à un tout autre problème. Buffy et ses amis quittent le lycée, certains travaillent, d’autres vont à l’université. Ce changement de décor accompagne un changement de problématique. L’adolescence, « l’âge bête » comme on l’appelle, bête parce que nous suivons nos désirs au lieu de réfléchir raisonnablement, est derrière eux, et ils vont devoir affronter des problématiques plus adultes.

 

C’est ce que nous verrons dans le prochain article, que vous prouvez trouver ici : Les grands méchants de Buffy : où est le vrai danger (2)

lundi 28 septembre 2020

L’homme qui haïssait le Bien (Neuroland, Tome 2)

 Si vous n’avez pas encore lu Neuroland, ce roman de génie écrit par le neurologue Sébastien Bohler, vous trouverez ma chronique ici.

 

L’homme qui haïssait le Bien est la suite de Neuroland, et même si je vais essayer de ne pas dévoiler trop d’éléments de l’intrigue, je vais inévitablement spoiler (ou divulgâcher, comme on est censé dire en français) l’intrigue de Neuroland. Vous voilà prévenus, maintenant c’est parti.

 


Le psychopathe Franck Corsa, enfin arrêté après les odieux crimes qu’il a commis avec la complicité du ministre de l’Intérieur Michel Levareux, est en prison, et porte toute la responsabilité des événements de Neuroland. Sa principale victime, Maria, encore traumatisée, a désespérément besoin de comprendre ce qu’il y a dans l’esprit de son agresseur pour avancer. Or, un projet est justement proposé : analyser le cerveau de psychopathes, dont celui de Franck, pour déterminer ce qui leur manque, et espérer les soigner à partir de cellules souches. J’ai beaucoup aimé la façon dont est introduite la réflexion sur le suivi médical des criminels : contrairement à ce qu’on pense dans l’opinion commune, ce ne sont pas ici les « philosophes », les « bobos » ou les « psychiatres » qui proposent de soigner le criminel, mais sa victime. C’est elle qui le demande, parce qu’elle en a besoin : ce qui lui est arrivé est si absurde, si horrible que l’emprisonnement de son agresseur ne lui suffit pas. Elle a besoin de comprendre : c’est ce que disent aussi beaucoup de victimes lors de procès. Ils n’attendent pas uniquement une punition, mais ils espèrent comprendre pourquoi c’est arrivé.

 

Une thème de départ qui, comme pour le premier livre, va devenir presque secondaire face à la complexité et à la richesse du roman. L’idée de soigner les psychopathes amène à se poser la question du mal et de son origine : le mal existe-t-il indépendamment du cerveau ? Tout peut-il s’expliquer matériellement, à partir des neurones ? L’opération de Franck va être une réussite : son cerveau réparé, il va être capable, pour la première fois de sa vie, d’avoir des réactions spontanée de dégoût face à la violence, de pitié face à la misère. Le psychopathe est bien quelqu’un de malade : il est dénué de ce qu’on pourrait appeler « sens moral », et d’empathie. Si on pouvait réparer ce défaut, directement présent dans le cerveau, ils ne seraient plus des criminels. Mais l’auteur refuse une position aussi optimiste. Oui, la psychopathies est une maladie, et comme toute maladie, on peut espérer la soigner un jour. Mais le Mal n’est pas uniquement le fait de maladie : l’autre criminel de cette histoire, le ministre Michel Levareux, qui a réussi à s’en sortir jusque-là, n’est pas un psychopathe. C’est juste un politicien assoiffé de pouvoir et craignant pour sa réputation. Ce mal-là n’est pas dans le cerveau. Parmi les procédés que j’ai adoré dans le roman, il y a justement cette opposition entre deux criminel : le malade et l’égoïste, opposition qui conduit se poser beaucoup de question sur ce qu’est un crime, un méchant, le mal.

 

Mais comme je l’ai dit, ce n’est qu’un thème parmi d’autres dans le roman (qui pourtant, fait 300 pages de moins que le Tome 1 !) La politique tient encore une grande place, et cette fois l’expression de « raison d’Etat » est utilisée : jusqu’où peut-on aller dans le non-respect du droit et de la morale, quand cela est nécessaire ? Une grande découverte médicale justifie-t-elle l’oppression d’une population pauvre ? Le maintient du gouvernement justifie-t-il l’exécution d’un témoin gênant ? En lisant, je me suis dit que le roman aurait pu s’appeler Comment les politiciens finissent toujours par s’en sortir, et même si la lecture peut être frustrante, parce qu’on a besoin de justice, même dans les livres, elle est incroyablement réaliste et intéressante.

 

Enfin, à nouveau, j’ai retrouvé des personnages intéressant à la psychologie très complexe, ce que j’apprécie particulièrement dans un livre. Le « gentil » Vincent Carat du premier tome a lui aussi ses rêves de gloire et de prix Nobel, et peut se montrer stupide, peu compréhensif ou impulsif. Le « philosophe » présent pour alerter le groupe Neuroland de certaines dérives, rôle bien louable, n’en demeure pas moins un pervers manipulateur dans sa vie privée. Les intérêts et l’ambition des milieux scientifique et politique font échouer certains projets qui permettaient à de grands espoirs de naître, pour l’avenir de la société.

 

La fin frustrera peut-être le lecteur. Mais la vie est frustrante, et n’est jamais pleinement achevée…

mercredi 23 septembre 2020

L'univers à portée de main

 Je n’ai pas trouvé mieux, comme titre de mon article, que le titre même de ce passionnant livre de vulgarisation scientifique dont j’aimerais vous parler. Je me doute qu’un livre de science n’est peut-être pas ce qui vous fait le plus rêver pour l’instant, mais si l’univers, l’espace, les planètes, l’infiniment grand et l’infiniment petit vous intéressent un peu, prenez le temps de découvrir L’Univers à portée de main, de Christophe Galfard, professeur de physique, qui, loin de l’orgueil et l’élitisme qu’on peut imaginer chez certains, s’appliquera à essayer d’expliquer simplement, rigoureusement, et parfois métaphoriquement les grandes notions d’astrophysique et de physique quantique.

Malgré sa vocation de livre de science, l’auteur s’adresse à vous à la deuxième personne, et vous devenez comme le héros d’un voyage dans l’espace. Vous commencerez par être témoin de l’explosion de notre soleil, puis d’étoiles aspirées par des trous noirs, du Big Bang, de phénomènes inimaginables parmi les atomes et les électrons qui composent la matière. Je vous propose un petit extrait pour que vous vous fassiez une idée du style :

 

« Une petite étoile filante traverse le ciel. Vous vous apprêtez à faire un vœu, mais voilà qu'arrive la chose la plus incroyable : cinq milliards d'années s'écoulent d'un coup... et vous n'êtes plus sur une plage, mais dans l'espace.

Flottant dans le vide.

Vous pouvez encore voir, entende et ressentir, mais votre corps, lui, a disparu. Le sol aussi, d'ailleurs, ainsi que l'océan. Seules les étoiles sont toujours présentes.

Vous êtes éthéré.

Un pur esprit.

Et vous n'avez pas le temps de vous demander ce qui vient de se passer ou d'appeler à l'aide, car devant vous, à des centaines de milliers de kilomètres, une boule s'approche, menaçante. Elle brille d'une sombre lueur orangée et tourne sur elle-même. Il ne vous faut pas longtemps pour comprendre que sa surface est couverte de roches fondues et que vous vous trouvez en face d'une planète. Une planète en ébullition.

Stupéfait, vous vous interrogez : quelle source de chaleur peut bien ainsi liquéfier une planète ? »

 


Les passages théoriques sont vraiment bien expliqués et simplifiés autant que possible, grâce à des images, des métaphores, et surtout beaucoup de rigueur. Il y a évidemment beaucoup de notions de physique que vous ne connaissez pas forcément, mais l’auteur prend le temps, régulièrement, de les rappeler et les redéfinir, pour que vous ne perdiez pas le fil. Evidemment, je ne cache pas que certains passages ont été plus difficiles que d’autres, de temps en temps il a fallu que je me concentre vraiment pour essayer de comprendre, mais la plus grande partie du livre est très fluide et accessible. D’ailleurs, il y a un bon nombre de notions de physique, et notamment de physique quantique, dont j’avais plusieurs fois entendu parler pendant mes études de philosophie, et pour la première fois, je peux dire que j’ai parfaitement compris certaines d’entre elles ! Si vous aussi vous avez entendu parler de l’expérience du « chat de Schrödinger » sans jamais rien y comprendre, vous ne serez pas déçus !

 

« Lorsque vous avez repoussé le vase de votre grand-tante du bout des doigts, au tout début de ce nouveau voyage, il a lentement gravi la pente invisible suscitée par votre présence… avant de redescendre cette même pente. Même si vous n’êtes pas aussi massif qu’elle, c’est exactement ce qui se passe sur Terre lorsque vous lancez un objet en l’air : il ralentit en montant avant de redescendre en accélérant.

A cause de cette pente, soit dit en passant, vous n’arriverez jamais, depuis la surface de la Terre, à envoyer vous-même, par la force de vos bras, quelque chose dans l’espace. Il vous faudrait pour cela réussir à lancer un objet à la verticale à une vitesse supérieure à 40 320 kilomètres par heure. Donnez-lui une vitesse moindre, il retombera. Invariablement. Quel que soit l’objet.

Dans l’espace, c’est pareil : il faut une certaine vitesse pour réussir à s’échapper de l’attraction gravitationnelle d’un astre. »

 

Enfin, j’ai énormément apprécié l’humilité et l’honnêteté intellectuel de ce physicien dans ces propos. J’entends souvent des élèves de classes scientifiques refuser tout débat parce que « Non mais ça c’est de la science, c’est de la vérité, pas comme la philo », comme si la science était infaillible, comme si elle donnait toujours le vrai, que j’apprécie un livre destiné au grand public qui met l’accent sur le caractère totalement incertain des théories scientifiques. Et c’est justement pourquoi on parle de « théories » ou « d’hypothèses ». A chaque vérité scientifique largement admise, comme la gravitation universelle de Newton, l’auteur montre non seulement comment elle a été corrigée depuis, et quelles sont ses limites et ses faiblesses. Son objectif premier est de nous faire découvrir l’univers ; le second est de corriger une opinion erronée sur ce qu’est la science et la recherche scientifique. Les erreurs sont la vérité de la science : c’est parce qu’on a cherché les erreurs de la théorie de Newton (qui lui-même corrigeait les erreurs d’Aristote) qu’on en est arrivé à celle d’Einstein, et c’est par les erreurs de celles d’Einstein que la recherche continue, etc. Il rappelle qu’un bon scientifique ne peut qu’être philosophe : il doit se poser des questions, même si elles semblent absurdes, parce que le monde va se révéler parfois totalement absurde. Il faut continuer à douter de tout ce qui est découvert. Dans la dernière partie, il présente même les théories les plus actuelles des physiciens contemporains, notamment sur les univers parallèles : pas de science-fiction, mais bien de la science.

 

Et surtout, un bon scientifique est quelqu’un qui a de l’imagination. C’est uniquement l’imagination qui a mené à concevoir l’espace-temps comme un tissu que l’on peut courber et déformer. Il a fallu imaginer le voyage dans le temps pour découvrir que le temps s’écoule différemment, que l’on soit sur Terre ou proche du noyau de notre galaxie. L’imagination est indispensable, parce que l’esprit humain, avec sa logique propre, n’est pas fait pour comprendre certains mystères de l’univers. A la fois l’auteur admire (et nous avec lui !) les incroyables connaissances qu’ont pu acquérir les êtres humains dans l’histoire des sciences, et reconnaît que l’innovation technique et technologique est sans doute illimitée ; à la fois il rappelle à quel point notre intelligence est limitée, de même que nos sens, notre perception, et tout ce qui pourrait nous permettre d’arriver à une connaissance précise du monde.

 

Passionnant, parfois drôle, intelligent et accessible, vous pourrez soit étendre vos connaissances, soit briller en société par l’étendue de votre savoir sur l’astrophysique. Faites-en l’usage que vous voulez, mais si vous vous intéressez à la science, ou si vous doutez de la science, ou mieux, si vous pensez qu’il n’y a de vraie que la science, lisez ce livre, et préparez-vous à un véritable vertige. Peut-être que, comme moi, vous refermerez le livre après chaque chapitre pour vous mettre à penser à l’immensité de l’univers… et vous demander pourquoi on se prend la tête à savoir si on fait un régime ou pas cette semaine, parce qu’à côté de l’infini, franchement, c’est tellement dérisoire !

mardi 1 septembre 2020

Buffy, tueuse de vampire : devoir et autorité


Pour ce premier article d’une série d’analyses de la série Buffy contre les vampires, nous allons nous intéresser au personnage principal et à sa fonction : Buffy, la tueuse de vampire. Commençons par résumer le contexte de la série.

Nous sommes dans notre monde, pour la plupart des gens. Car, cachés dans l’ombre et la nuit, se trouvent vampires, démons, sorciers, et autres créatures maléfiques qui essaient de dominer ou détruire le monde. Pour lutter contre ces créatures – et cacher leur existence au mieux – une élue est choisie, une fille, qui sera dotée des pouvoirs d’un démon (vitesse, force, réflexes…) pour les combattre. Cette élue est appelée la Tueuse, elle est entraînée et guidée par un Observateur, nommé par le Conseil, qui lutte contre les démons. Le travail de la Tueuse est discret, mais extrêmement dangereux. De fait, peu de Tueuses dépassent les 25 ans. Pour les meilleures, qui atteindront leurs 18 ans, un test mortel leur sera imposé.

 Dans notre série, la Tueuse de vampire sera donc Buffy : au début de l’histoire, elle a 16 ans, elle est la Tueuse depuis ses 14 ans. Si, au début, elle essaie tant bien que mal de dissimuler son rôle et ses pouvoirs, dans l’espoir de suivre une adolescence normale, elle sera vite repérée par ceux qui deviendront ses meilleurs amis, Willow et Alex. Peu à peu, le groupe va s’agrandir et gagner en puissance : Willow apprend la magie, elle rencontre le loup-garou Oz puis l’autre sorcière Tara ; Buffy tombe amoureuse des vampires Angel, puis Spike ; Alex et Cordelia sont les humains du lot, mais Cordelia cèdera vite sa place au démon Anya aux côtés d’Alex.

 Si je prends le temps de faire la liste des amis et alliés de Buffy, c’est justement parce que c’est ce dont nous allons parler dans cet article : le rapport aux règles et à l’autorité. La Tueuse doit agir seule ; Buffy ne l’est pas. Même si, parfois, elle rappelle que les tâches les plus dangereuses et difficiles lui reviennent, parce qu’elle est l’élue, elle ne sera que rarement seule. Or, c’est grâce à ces amis que Buffy va devenir une Tueuse exceptionnelle, et survivre bien plus longtemps que la plupart de ses semblables. Pour montrer la spécificité de Buffy par rapport aux autres Tueuses, la série va en introduire deux autres, qui représentent chacune un des écueils dans lequel pourrait tomber Buffy. Elles ont un rôle de mise en garde : grâce à elle, nous savons quelles dérives attendent les Tueuses. Et le juste milieu, incarné par Buffy, est le moyen de survivre.

Buffy & Kendra

Kendra et Faith, les deux autres Tueuses, vont successivement rejoindre Buffy dans son combat, et illustrer les deux écueils opposés dans lesquels Buffy ne doit pas tomber si elle veut survivre : car ni Kendra (qui meurt) ni Faith (qui finit dans le coma) ne seront à la hauteur dans le rôle de Tueuse. L’une et l’autre ont un rapport opposé à l’autorité. Pour Kendra, la mission de Tueuse est un devoir sacré, absolu, divin, qui doit passer avant tout : elle ne comprend pas la tendance qu’a Buffy à vouloir passer du temps avec ses amis, ou tout simplement le fait qu’elle ait des amis. Pour Faith, la force qu’elle a obtenue en étant une Tueuse la place au-dessus de tous, et au-dessus de toute forme d’autorité : ce qu’elle reproche à Buffy, c’est sa fidélité et son respect envers son Observateur, qui lui donne des ordres. Entre une Kendra trop soumise, et une Faith trop rebelle, Buffy incarne le juste milieu dans le respect à l’autorité : elle reconnait l’importance de son Observateur et de sa mission, mais continue à vivre sa vie à côté.

Commençons par présenter ces deux Tueuses. Dans le monde, il n’y a qu’une seule Tueuse : pour qu’une nouvelle Tueuse apparaisse, il faut que celle qui existe meure. Buffy a donc dû mourir pour qu’apparaissent Kendra, la deuxième Tueuse de vampire. Cela se passe dans le dernier épisode de la première saison : alors qu’elle combat le Maître, grand méchant de la saison, elle perd connaissance, tombe la tête dans l’eau et se noie. Or, pour la première fois, ses amis vont avoir une importance capitale pour la tenir en vie, puisque ce sont eux qui vont la trouver à temps et la réanimer. Morte quelques secondes seulement, Buffy n’est plus la seule Tueuse : Kendra a été appelée. Malheureusement pour elle, en aidant Buffy à arrêter Angel dans la saison 2, elle va se faire tuer : pour remplacer Kendra, c’est donc au tour de Faith d’être élue.

 

Buffy & Faith

Cette idée de « juste milieu », parfaitement incarnée par Buffy, et dont je me sers ici, est empruntée à Aristote, dans L’Ethique à Nicomaque, lorsqu’il essaie de définir la vertu. La vertu, par définition, s’oppose au vice : vertueux est celui qui ne tombe pas dans le vice. Or, pour Aristote, il y a deux façons de tomber dans le vice : soit en faisant preuve d’excès, soit d’insuffisance (il y aura donc deux sortes de vices : le vice par excès et le vice par défaut). La vertu consistera alors en ce juste milieu entre le défaut et l’excès, entre le « pas assez » et le « trop ». Cela vaut pour toute les qualités. Prenons quelques exemples : quels sont les vices associés aux principales vertus ?

 

-          Le courage est une vertu : il consiste à savoir à quel moment il convient d’agir, malgré les risques. Il s’oppose à la lâcheté (vice par défaut) où l’on a toujours peur d’agir, et à la témérité (vice par excès) où on plonge tête baissée dans le danger.

-          La générosité est une vertu : donner à ceux qui en ont besoin. Elle se distingue de la radinerie (ne jamais rien donner) et à la prodigalité (toujours tout donner à tout le monde, au risque de ne rien garder pour soit)

-          La magnanimité, dont le sens est différent chez Aristote, est la vertu qui consiste à avoir conscience de sa valeur et de ses capacités, contrairement à la modestie (oui, c’est un vice pour Aristote ! un vice par défaut) où l’on se met toujours en retrait et où on nie ce dont on est capable ; contrairement aussi à l’orgueil (vice par excès), où l’on s’imagine supérieur à ce que l’on est

 

Tel serait donc le trio du rapport à l’autorité chez Aristote, illustré par nos trois Tueuses : la vertu (Buffy), consiste à reconnaître l’autorité tout en s’y soumettant lorsque c’est légitime ; le vice par défaut (Faith), serait le fait de ne jamais reconnaître la moindre autorité ; le vice par excès (Kendra) est pour celui qui se soumet continuellement et sans réfléchir à l’autorité qui le commande. Au travers de ces trois visages de Tueuses, la série prend une position aristotélicienne sur la vertu : bien agir, c’est être modéré, resté dans le juste milieu. Plus notre comportement est extrême, plus nous agissons mal. Les dangers dus à l’un et l’autre vice sont également présentés. Le vice par excès risque de nous détruire : Kendra meurt, ce qui arriverait certainement aussi au téméraire (qui prend tous les risques sans réfléchir) ou au prodigue (qui donne tout et n’aura plus rien). Le vice par défaut mène à faire du mal aux autres : Faith se tournera du côté des démons, ce que ferait probablement un lâche ou un radin (pour se protéger).

 

Un retour à cette conception aristotélicienne de la vertu est d’autant plus intéressant que le juste milieu n’est plus, aujourd’hui, ce qui attire le plus. Nous admirons secrètement ceux qui n’ont pas peur du sacrifice, la richesse ou les qualités exceptionnelles, tout en louant publiquement la modestie, la mise en retrait, le calme. Le juste milieu serait pour l’individu lambda, qui ne prend jamais vraiment position. Cela vient de deux courants de pensée qui ont suivi (et remplacé) celui d’Aristote : les valeurs chrétiennes ont placé le vice par défaut au rang de vertu (heureux sera celui qui vit dans la pauvreté, l’humilité et le retrait) ; Nietzsche, par opposition aux valeurs chrétiennes, fait l’éloge du vice par excès (il faut être un être exceptionnel pour être téméraire et orgueilleux).

 

C’est terminé pour aujourd’hui ! Si l’article vous a plu, retrouvez l'article suivant ici : Les méchants de Buffy : où est le vrai danger ? (1)

L'ensemble des articles peut être retrouvé sur ce lien : Buffy contre les vampires (analyses)

Cet article a été repris pour le podcast « Geekosophie magazine » sur les plateformes d’écoute (Spotify, Deezer...) et sur YouTube à cette adresse : Geekosophie Magazine

mardi 18 août 2020

Neuroland : science ou politique ?

 Je commencerai par remercier la rédactrice du blog La Sorcière des Mots pour sa chronique sur ce livre, qui m’a immédiatement donné envie, et m’a permis de découvrir un roman d’un intensité que je trouve rarement !

 

La quatrième de couverture de Neuroland, écrit par Sébastien Bohler, annonce une histoire autour du terrorisme : après avoir échoué à faire parler l’un d’eux pour éviter un attentat, on se demande s’il ne serait pas utile de s’associer avec les scientifiques du centre Neuroland, qui sont sur le point de découvrir comment lire dans les pensées. L’avantage de ce synopsis, c’est qu’il ne dévoile rien… en effet, sur un livre de 600 pages, voilà le résumé des 20 premières : l’histoire prend un tournant tout à fait différent ensuite. De quoi décevoir certains lecteurs, j’en conviens, si cette thématique du terrorisme vous intéresse.

 

Voilà donc le résumé que j’en ferai, sans en dévoiler trop, mais pour donner une idée de la véritable histoire. Le roman est épais et complexe, et entrecroise les histoires de trois personnages principaux. Jacques, celui dont il est principalement question dans la quatrième de couverture : incapable de torturer un prisonnier détenant des informations sur un attentat, il se sent coupable des trois explosions qui ont eu lieu et des enfants morts sur les lieux. Sa quête de la rédemption va croiser le chemin de Franck, le meilleur élève de son master de neurologie, assoiffé de pouvoir et vert de jalousie envers son camarade de classe, Vincent. Vincent, lui, jongle entre sa mère malade, son besoin urgent d’avoir une bourse pour sa thèse, et son histoire d’amour. Les trois personnages vont convoiter le centre Neuroland : Jacques pour pouvoir arracher les informations aux terroristes sans les torturer ; Vincent pour travailler sur la maladie d’Alzheimer, dont souffre sa mère ; Franck parce qu’il n’y a rien de plus prestigieux et qu’il pense que tout ce qui est prestigieux lui revient de droit.

 

C’est une espère de Bon, brute et truand dans un univers de science-fiction : le bon Vincent, la brute Jacques, le truand Franck. Tout cela traversé de questions politiques des plus intéressantes : peut-on contourner la loi quand c’est nécessaire ? Le principe de précaution est-il toujours bon ? Et, plus en profondeur, des dilemmes moraux : faut-il respecter le devoir de ne pas torturer à tout prix, ou peut-on se permettre un calcul utilitariste ? Le pardon est-il possible, voire permis, face à des enfants tués sous les bombes ? Et surtout, de façon insidieuse et imperceptible, on voit comment un Etat de Droit commence à plonger dans le Totalitarisme, avec l’approbation des dirigeants et de la population…

 

Malgré sa complexité, Neuroland se lit très vite : j’avais je n’ai eu autant envie – non, besoin ! – de connaître la fin. Besoin, car lorsqu’on voit passer de telles magouilles, dans le domaine politique comme le domaine privé, on a besoin de savoir que les méchants seront punis à la fin. On a besoin de savoir que dans ce monde, qui produit des individus aussi monstrueux, il y a une justice. Non seulement je recommande vivement ce livre… mais pour une fois, je vais même affirmer que je vais lire d’autres livre de cet auteur !