mercredi 13 septembre 2017

Tous les hommes sont mortels, et Algernon aussi


Exceptionnellement, je vais parler de deux livres à la fois. C'est moins pour en faire une véritablement chronique que pour mettre en évidence ce que ces deux romans ont en commun : Des fleurs pour Algernon, de Daniel Keyes, et Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir. Deux livres qui commencent à dater, comme vous pouvez le constater, surtout le second. Je vais dissiper immédiatement les craintes de ceux qui ont des problèmes avec la lecture des livres datant d’avant 1950 : Des fleurs pour Algernon est sorti en 1966, donc vous pouvez y aller, et il n’y a vraiment pas de difficulté de lecture à Tous les hommes sont mortels.

D’abord, une petite présentation rapide de l’un et de l’autre. J’ai lu Tous les hommes sont mortels il y a quelques années, et il fait partie des livres qui laissent une trace, des livres auquel on ne peut pas s’empêcher de penser encore des années après, parce qu’on en retire quelque chose. L’histoire de Raymond Tosca, commence au XIIIème siècle, quand on lui propose l’immortalité. Il va pouvoir traverser les siècles et rencontrer de nombreuses personnes au cours des époques. Je ne commente pas pour l’instant.

Dans Des fleurs pour Algernon, deux brillants spécialistes du cerveau proposent à Charlie Gordon, un attardé mental, une opération permettant de démultiplier ses facultés mentales – cette opération ayant déjà marché sur la souris Algernon. Et en effet, une fois l’opération passée, Charlie progresse rapidement, finit même par s’ennuyer à l’université de psychologie, et à dépasser de loin l’intelligence des chercheurs qui lui ont fait l’opération. Le roman est écrit sous la forme de plusieurs comptes rendus rédigés par Charlie ; au début, il forme difficilement ses phrases et fait beaucoup de fautes d’orthographe, puis progresse dans une écriture de plus en plus savante.

Les deux romans vont donc faire apparaître de façon magnifique la finitude humaine ; l’un parlant de la finitude temporelle, l’autre de la finitude intellectuelle. L’homme n’est pas immortel, et l’homme ne sait pas tout. Raymond Tosca, le personnage de Tous les hommes sont mortels, ne sera pas essentiellement le représentant d’une vie pleine d’ennui, comme on pourrait s’y attendre dans un texte existentialiste qui parle d’immortalité.
L’intérêt du roman réside plutôt dans les personnages secondaires, et leur réaction face à l’histoire invraisemblable de Raymond. Les personnes qu’il rencontre vont ressentir avec désespoir la finitude de leur propre vie. Chaque personne qui croise Raymond va se rendre compte à quel point ses projets sont vains : celui qui consacre sa vie à la découverte d’un nouveau continent, à la recherche scientifique ou à la défense d’idéaux comprend que, quoi qu’il arrive, Raymond finira par découvrir ce qui a fait toute sa vie. Ce à quoi je voue ma vie peut m’échapper, parce que je peux mourir : et c’est toujours Raymond qui finira mon travail, Raymond qui assistera à ce que j’ai rêvé de découvrir. Face à lui, on perd le goût de la vie, qui n’a plus aucun sens.
Charlie, de son côté, avait une admiration sans borne pour les grands scientifiques, lui qui n’était qu’un simple d’esprit. Mais en se retrouvant avec une intelligence proprement surhumaine, il découvre à quel point les connaissances et les capacités de ces génies sont limitées : il ne comprend pas comment ils ont pu faire l’erreur, tellement évidente, qui le conduit à perdre peu à peu les fabuleuses capacités mentales dont il a profité quelques temps.


Une belle image de la finitude humaine apparaît donc dans ces deux livres qui, selon moi, se complètent. J’ai lu Des fleurs pour Algernon cet été, et j’ai immédiatement pensé à Simone de Beauvoir ; cela faisait trois ou quatre ans que j’attendais de retrouver le plaisir que j’avais eu à la lecture de Tous les hommes sont mortels, le plaisir de trouver un roman qui resterait dans ma tête, et auquel je penserai encore plusieurs années plus tard, parce que la lecture en aura été bouleversante. 

vendredi 4 août 2017

Des livres neufs mis à la poubelle


J’ai récemment exprimé un coup de gueule sur ma page Facebook, au sujet des exemplaires neufs de mes livres qui ont été mis à la poubelle par un célèbre distributeur, que nous allons appeler, par soucis de respect de l’anonymat, Ettehcah Livres*

J’ai reçu par la suite un certain nombre de messages très sympathiques de lecteurs outrés qu’on puisse non seulement mettre des livres à la poubelle, mais en plus des livres neufs, mais en plus des livres que l’auteur voulait racheter pour pouvoir les envoyer gratuitement à des blogueurs ou même pour les poser dans une boite à lire.

Voici donc toute l’histoire depuis le début.
Le 3 juin, j’ai fait une séance de dédicaces à Cultura. Soit dit en passant, cette journée a été très bonne, j’ai rencontré plein de monde (dont certains qui, miracle, avaient déjà entendu parler de La Loi de Gaia !), j’ai dédicacé plein de livres, et le magasin Cultura m’a même dit qu’ils n’hésiteraient pas à me recommander dans leurs autres magasins si jamais je souhaitais faire une séance de dédicaces ailleurs. Cultura avait, en tout, commandé 26 exemplaires de mes romans à mon distributeur Ettehcah Livres.
A la fin de la journée, voilà les chiffres des livres qui restaient :
Si la parole était d’or : 5
Masques : 3
La Loi de Gaia : 1
En tout, 8 exemplaires invendus que je souhaitais donc racheter directement à Cultura, au prix public, afin d’avoir un petit stock chez moi – en témoignera le gentil étudiant de Science Po qui m’a accompagnée toute cette journée pour faire de la pub. En effet, je regrette souvent de ne pas avoir de stock chez moi, surtout depuis que j’habite à deux pas d’une boite à lire où j’aimerais bien pouvoir en poser un tous les jours – si j’avais les moyens d’en acheter autant, bien sûr ! Je ne les ai pas rachetés tout de suite, parce que les vendeurs présents m’ont dit qu’ils voudraient sûrement en garder en rayon, puisque les ventes de la journée avaient été bonnes. Je suis donc repartie, en me disant qu’au pire, les exemplaires en trop seront renvoyés à Ettehcat, et que je pourrais toujours les racheter plus tard.
Grossière erreur car, quelques jours plus tard, je constate que mon imprimeur me facture la production inutile de 8 exemplaires. J’ai immédiatement compris que pour qu’on puisse me facturer la production d’un livre non vendu, c’était qu’il avait dû être détruit. Effectivement, je contacte l’imprimeur, non pas encore pour me plaindre, mais tout simplement pour demander s’il est encore possible de récupérer les exemplaires qui, de toute évidence, ne seraient pas gardés.
Réponse rapide : non, c’est impossible, parce que les livres ont déjà été détruits (euphémisé dans la profession par l’expression « mis au pilon »). Et pourquoi ? Parce que c’est la procédure. Ceci suivi de toute une liste de conseils pour m’apprendre à gérer mes futures séances de dédicaces pour qu’on ne jette pas les livres. Ah oui, bientôt, ça va être ma faute. Bon, la personne qui a répondu à mon mail n’avait visiblement pas bien compris mon problème, qui n’était pas vraiment une histoire commerciale, mais un dégoût profond pour une pratique qui consistait à jeter des livres neufs ; j’avais même terminé mon mail en disant que s’il était impossible de récupérer les exemplaires, ils ne me verraient plus très longtemps chez eux.
Malheureusement, à part cet incident qui concerne bien plus le distributeur Ettehcat que l’imprimeur, j’ai toujours été satisfaite de cet imprimeur, j’aurais donc été un peu déçue de m’en aller. Je n’ai pas retiré mes livres de la vente, j’ai trouvé une autre solution qui n’est peut-être pas pleinement satisfaisante mais qui fera l’affaire pour l’instant : j’ai baissé drastiquement le prix de mes romans au format numérique, qui sont désormais tous à 0.49 euros. Un prix attirant, parce que le distributeur Ettehcat ne gagne de l’argent que si les livres sont achetés au format papier. J’espère donc que tous mes lecteurs se précipiteront plutôt sur le format numérique, même si c’est moins agréable à lire pour certains, que sur les livres papiers. Bien sûr, comme vous vous en doutez, je ne gagne que quelques centimes symboliques sur la vente d’un livre maintenant, mais puisque mon projet était d’abord de les supprimer complètement, peu importe. Je ne pourrai certainement jamais me rembourser les livres détruits que j’ai, en plus, dû payer, mais bon, c’est comme ça.
Une fois l’année écoulée, et mon contrat de distribution avec Ettehcat Livres terminé, nul doute que les livres papier seront retirés de la vente. Je sais que c’est triste, mais je veux éviter à tout prix qu’un distributeur immense qui se permet de mettre des livres neufs à la poubelle gagne encore de l’argent grâce à moi.

Je ne vais pas vous interdire d’acheter des livres au format papier, c’est sûr. Seulement, je le dis maintenant, passez plutôt directement par la librairie Bookelis. C’est le seul moyen pour qu’Ettehcat ne voie pas la couleur de la vente. Mais les frais de port sont hallucinants, alors je pense que vous allez vite renoncer à cette idée.

Je remercie tous ceux qui m’ont écrit pour apporter leur soutien et surtout exprimer leur indignation.

*Je sais bien que ce « respect de l’anonymat » est d’une hypocrisie la plus totale et que vous savez très bien qu’en fait, je parle d’Hachette Livres.


vendredi 16 juin 2017

Le livre voyageur # 3 Un passage chez Catherine

Bonjour à tous, et pardonnez-moi pour le retard que j’ai pris concernant le livre voyageur !

Si la parole était d’or continue son tour de France, et s’est arrêté il y a quelque temps chez une de mes plus grandes fans (hihi^^), Catherine, qui avait déjà lu La Loi de Gaia et toutes mes nouvelles !

Malheureusement, bien qu’elle soit une grande lectrice, elle ne tient pas de blog : c’est pourquoi je vais présenter à sa place le livre qu’elle m’a conseillé (que je n’ai pas lu).
Erratum (j'ai trop traine avant d'écrire cet article !) : Depuis peu, Catherine a créé un blog, que je vous invite donc fortement à visiter : Lecture en partage

Voilà sans plus attendre, titre, auteur, et quatrième de couverture :

Claustrations, de Salvatore Minni
Alors que monsieur Concerto tente de découvrir les raisons qui l’ont conduit dans une chambre d’isolement, Charles se cloître de son plein gré. Clara, que son amie Françoise recherche depuis plusieurs semaines, se réveille un matin étendue sur le sol d’une cellule obscure et infestée d’insectes. Ils ne se connaissent pas et pourtant, ils portent le même tatouage sur le bras… Chacun d’entre eux se retrouvera face à son destin. Mais, dans leur quête de la vérité, ils se rendront très vite compte que les apparences ne sont pas celles qu’ils croyaient…

Bien que je ne connaisse pas ce livre, je suis vraiment ravie que Catherine l’ait choisi pour le présenter, car la raison qu’elle m’a donnée est la suivante : c’est ce livre qui l’a détournée de l’édition traditionnelle pour s’intéresser aux autoédités. Car Catherine est comme moi, elle fait partie des grands lecteurs d’auteurs indépendants, de ces lecteurs qui vont finir par renverser les préjugés sur l’autoédition, j’en suis sûre !

Pour ceux qui aiment les livres policiers, donc, je vous invite à faire confiance à Catherine et à aller découvrir celui-ci.

Vous pouvez suivre Catherine à cette adresse : Twitter
Elle publie toutes ses recommandations de lectures, vous ne serez pas déçus.
Et acheter de livre dont je parle ici : Amazon

Le compte Twitter de l’auteur, juste là : Twitter

lundi 29 mai 2017

Le texte de la semaine # 5 – « Le cheval et l’âne », La Fontaine

Chers lycéens, réjouissez-vous et ne stressez plus. Si vous êtes terrifiés à l’approche du bac, et de cette première épreuve fatidique qu’est l’épreuve de philosophie, parce que vous êtes un grand lecteur mais que vous ne comprenez rien à la philosophie, vous êtes au bon endroit. A partir d’aujourd’hui, premier mai, et tous les lundis jusqu’au bac de philo, je présenterai ici un texte littéraire qui fera un bon exemple à citer dans une copie de philosophie.

Le texte d’aujourd’hui est une fable de La fontaine, « Le cheval et l’âne », et vous pourrez l’utiliser dans un sujet portant sur la morale ou le devoir.

Exceptionnellement, avant de commenter la fable, je vais commencer par présenter la thèse philosophique que vous pourrez mettre en rapport : car, en réalité, la « morale » de cette fable n’a rien de morale, et si je vous donne cette fable, ce n’est pas exactement pour appuyer une thèse philosophique, mais plutôt pour avoir un exemple de situation à critiquer grâce à Kant.

Qu’est-ce qu’une action morale pour Kant ? Une action pleinement morale est une action faite par devoir, c’est-à-dire par pur respect de la loi morale. Ce qui signifie qu’une action est morale lorsqu’on la fait uniquement pour faire le bien, sans en tirer un quelconque intérêt ou un quelconque plaisir. Autrement dit, celui qui fait le bien parce que cela le rend heureux n’est pas moral : il agit par inclination ; celui qui fait le bien parce qu’il sait qu’il acquerra une certaine estime sociale n’est pas moral, il agit par intérêt. En effet, le devoir moral est un « impératif catégorique » : c’est un devoir qu’il faut respecter quelles que soient les circonstances, parce qu’il est bien en soi. Il s’oppose à « l’impératif hypothétique » qui est une action que nous devons faire uniquement lorsque nous poursuivons une certaine fin : lorsque je dis que « je dois aller à gauche pour rentrer chez moi », ce « je dois » ne doit évidemment pas être compris comme un devoir moral mais comme un impératif hypothétique.

Le devoir moral n’est donc pas quelque chose qu’il faut faire en vue d’obtenir quelque chose : venir en aide à autrui est un impératif catégorique, il faut aider autrui parce que c’est bien, parce que c’est une loi de la raison, en aucun cas dans l’espoir d’obtenir un avantage ou dans la crainte d’être désavantagé. Or, c’est justement cette erreur qui se glisse dans les premiers vers de la fable : aidez les autres, sinon, vous risquez d’être punis. Dans cette fable, le cheval hautain refuse d’aider l’âne à porter sa lourde charge, alors que cela ne lui aurait pas coûté grand-chose. Action immorale, certes, mais le cheval aurait-il été moral pour autant s’il avait pris le temps de réfléchir ? S’il avait fait ce « calcul », qui lui aurait permis de se rendre compte que toute la charge de l’âne allait lui revenir s’il le laissait mourir, aurait-il eu une attitude morale ? Il est clair que non : en suivant les conseils de La Fontaine, le cheval aurait tout simplement mieux calculé son intérêt, mais en aucun cas il n’aurait agi par devoir.

En ce monde il se faut l'un l'autre secourir.
               Si ton voisin vient à mourir,
               C'est sur toi que le fardeau tombe.

Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois,
Celui-ci ne portant que son simple harnois,
Et le pauvre Baudet si chargé qu'il succombe.
Il pria le Cheval de l'aider quelque peu :
Autrement il mourrait devant qu'être à la ville.
La prière, dit-il, n'en est pas incivile :
Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. 
Le Cheval refusa, fit une pétarade ;
Tant qu'il vit sous le faix mourir son camarade,
               Et reconnut qu'il avait tort.
               Du Baudet, en cette aventure,
               On lui fit porter la voiture,

               Et la peau par-dessus encor.

jeudi 25 mai 2017

Le livre voyageur # 2 - Interview Marilyne Walker

Le livre voyageur, passé chez sa deuxième lectrice, est déjà reparti à un nouvel endroit de France. Avant d’en savoir plus sur ce nouveau voyageur, je vous propose une petite interview de notre deuxième lectrice, qui est également auteur de Cosmogonie, un roman de science-fiction dont vous pouvez en apprendre davantage à cette adresse : http://www.cosmogonies.org/
N’hésitez pas à passer sur son blog, et à la suivre sur Twitter (@MarilyneWalker_) et sur Facebook (www.facebook.com/Cosmogonies)

Et passons sans plus tarder à l’interview !

Bonjour Marilyne, pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour ! Pas facile de se décrire en quelques mots, mais je vais essayer ! Je dirais que je suis une ‘rêveuse déterminée’. Ces deux mots contradictoires résument un peu ma personne : mon esprit est très porté sur le monde de l’imaginaire, pourtant je suis très active et décisive dans ma vie ‘éveillée’. Cette attitude m’a amenée à vivre à l’étranger dans une dizaine de pays les dix-sept dernières années, pour suivre mon travail et mes passions, notamment la poursuite des éclipses solaires.


Avant de vous présenter en tant qu’auteur, pourriez-vous dire quelques mots sur vous en tant que lectrice ? Quel genre de livre aimez-vous lire ? Y a-t-il un livre que vous aimez beaucoup et que vous aimeriez conseiller ?

J’aime beaucoup… beaucoup de livres ! J’ai grandi en lisant de la science-fiction, notamment Asimov, Frank Herbert, Ray Bradbury, puis Stephen King et Barjavel. Plus tard, durant ma longue expatriation, j’ai principalement lu des auteurs anglophones en VO. L’un de mes préférés est Michael Marshall Smith, avec ses œuvres de science-fiction (maintenant traduites et disponible en français sous les titres :) ‘Avance Rapide’ et ‘La proie des rêves’. Un autre est Neal Stephenson, pour ses premières œuvres, traduites sous les titres ‘Le samouraï virtuel’ et ‘l’Age de diamant’. J’ai adoré les nouvelles de Ted Chiang, que je recommande vivement. José Carlos Somoza aussi est absolument incontournable, ses œuvres, qui m’ont complètement happée, sont aujourd’hui traduites et publiées chez Actes Sud. Et bien sûr Haruki Murakami, dans un registre plus poétique.

Passons à votre parcours en tant qu’auteur. D’après votre blog, vous avez une façon très particulière d’écrire un roman : vous privilégiez apparemment une construction rigoureuse et intelligente qui a malheureusement tendance à disparaître. Peux-tu nous en dire plus ?

Il est crucial qu’une histoire soit bien construite, et je pense que c’est encore plus vrai dans le domaine de la SFFF. Cela peut paraître paradoxal, dans la mesure où les domaines de l’imaginaire proposent une infinité de possibilités – pourtant,  comment faire voyager le lecteur dans un univers décalé, dans d’autres mondes, s’il n’arrive pas à y croire ? Une précision de travail accrue est nécessaire, pour qu’un scénario puisse porter une histoire imaginaire jusqu’au point final. J’ai trouvé cette étape de construction d’autant plus difficile, que j’étais moi-même transportée par l’univers de Cosmogonies – mais, gare aux raccourcis ! L’attention au détail est essentielle pour obtenir cette ‘crédibilité relative’, qui permet à l’auteur de conserver toute l’attention du lecteur durant les divers rebondissements de l’histoire. J’ai travaillé périodiquement sur Cosmogonies pendant 6 ans : le plus difficile n’a pas été d’écrire le livre, mais de l’éditer, de limiter son univers, pour donner plus de force à la trame principale.


Quelle a été la réception de votre roman ? Avez-vous été déçue par certaines lectures qui seraient passées à côté d’une de vos nombreuses thématiques ?

La réception de Cosmogonies a été dans son ensemble très bonne. J’ai été ravie de voir que des lecteurs très différents, parfois peu portés sur la science-fiction, ont ‘accroché’ à l’histoire. Je pense que ceci est dû à la dichotomie du récit, qui mêle l’histoire de Mélodie, sur Terre, à l’épopée de Jog et Alias, qui traversent l’univers pour mener à bien leur mission universelle.
Les messages que j’ai voulu faire passer dans Cosmogonies sont profondément humains et d’actualité, ce qui a sans doute permis aux lecteurs de s’identifier aux personnages. Au vu des retours, le message le plus important est passé et le livre a poussé les lecteurs à réfléchir aux questions que j’ai voulu soulever : je n’en demande pas plus.


Vous expliquez également de quelle façon vous en êtes venue à l’autoédition. Qu’est-ce que ce choix vous a finalement apporté ?

Ce choix m’a permis de découvrir une communauté bienveillante bourrée de talent, dont j’ignorais l’existence. Les ventes ne sont pas aussi nombreuses que dans l’édition traditionnelle, mais les opportunités de découvrir d’autres auteurs autant passionnés que moi est une chance extraordinaire, qui me pousse de l’avant vers l’amélioration constante de mes écrits. Cette dynamique a un effet direct puissant sur ma motivation et j’en suis profondément reconnaissante.


Qu’est-ce que vous aimez le plus dans ce statut ?

La liberté. Les rencontres vraies, qui marquent jusqu’à parfois faire changer de perspective, qui ouvrent l’univers des possibles. L’aspect autodidacte, qui pousse à toujours mieux faire. L’empathie, que j’ai pu retrouver chez d’autres auteurs autoédités, un trait d’humanité qui me tient tant à cœur qu’il est l’un des thèmes centraux de Cosmogonies. Enfin, le fait d’être le moteur actif de tous les aspects de la vie du livre est épuisant, mais incroyablement gratifiant.


Comment fais-tu pour diffuser autour de toi l’idée que l’autoédition n’est pas seulement le choix par défaut des « mauvais » auteurs ?

On juge l’arbre à ses fruits. Ainsi, j’essaie de faire découvrir des livres autoédités le plus possible autour de moi. Les gens se méfient un peu de ce qu’ils ne connaissent pas, mais à chaque livre excellent qu’ils découvrent, ils s’ouvrent un peu plus au monde de l’autoédition.
Je multiplie les opportunités de rencontre en salon et en librairie pour faire passer ce message.


Pour finir, une petite anecdote ?

Cosmogonies est sorti en Novembre dernier, il y a tout juste 6 mois – c’est donc assez récent. Mes collègues de travail ont découvert que j’étais auteur le mois dernier, en apprenant que j’exposais au Salon Fantastique à Paris (début Mai), puis au Salon de l’autoédition à Pierre Bénite (le weekend dernier). Ils m’ont pressée de questions, jusqu’à ce que je leur dise le nom de mon livre. Puis, ils se sont tus, absorbés sur leurs ordinateurs. J’ai pensé qu’ils avaient simplement repris à travailler et je suis partie me chercher un café.

En revenant, j’ai pu voir leurs écrans en passant : ils étaient tous en train de lire l’extrait Google de Cosmogonies ! J

lundi 22 mai 2017

Le texte de la semaine # 4 – 1984, Georges Orwell

Chers lycéens, réjouissez-vous et ne stressez plus. Si vous êtes terrifiés à l’approche du bac, et de cette première épreuve fatidique qu’est l’épreuve de philosophie, parce que vous êtes un grand lecteur mais que vous ne comprenez rien à la philosophie, vous êtes au bon endroit. A partir d’aujourd’hui, premier mai, et tous les lundis jusqu’au bac de philo, je présenterai ici un texte littéraire qui fera un bon exemple à citer dans une copie de philosophie.

Le texte d’aujourd’hui est extrait de 1984 de Georges Orwell, et vous pourrez l’utiliser dans un sujet portant sur l’histoire.

Vous connaissez sans doute déjà cette magnifique dystopie (eh oui, contrairement à ce que j’ai lu récemment sur internet, ce n’est pas Hunger Games qui a inventé la dystopie) présentant un totalitarisme parfait, sous lequel aucune résistance n’est possible.

Le héros du roman, Winston, travaille au Ministère de la Vérité. Ce Ministère doit faire en sorte que toutes les prédictions faites par Big Brother, et toutes les promesses des autres Ministères, soient vraies, afin que la confiance du peuple envers ces derniers soit absolue. Pour cela, ses employés s’appliquent à continuellement transformer et falsifier les archives, les journaux déjà parus, et l’ensemble des médias, pour que l’Histoire disparaisse complètement, et qu’il n’y ait plus aucun point d’appui pour savoir ce qui s’est réellement produit dans le passé. Tout allant dans le sens du régime, y-compris ce qui, normalement, ne trompe pas, les erreurs commises dans le passé, la dictature est absolue, et ce totalitarisme indépassable. Seuls sont au courant les employés du Ministère de la Vérité, comme Winston, mais ils sont évidemment étroitement surveillés, et ne sauraient tenter de nuire à ce régime politique parfait.

Quant au troisième message, il se rapportait à une simple erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels, l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984. Or, la ration, comme le savait Winston, devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril.
Dès qu’il avait fini de s’occuper de l’un des messages, Winston agrafait ses corrections phonoscriptées au numéro correspondant du Times et les introduisait dans le tube pneumatique. Ensuite, d’un geste autant que possible inconscient, il chiffonnait le message et les notes qu’il avait lui-même faites et les jetait dans le trou de mémoire afin que le tout fût dévoré par les flammes.
Que se passait-il dans le labyrinthe où conduisaient les pneumatiques ? Winston ne le savait pas en détail, mais il en connaissait les grandes lignes. Lorsque toutes les corrections qu’il était nécessaire d’apporter à un numéro spécial du Times avaient été rassemblées et collationnées, le numéro était réimprimé. La copie originale était détruite et remplacée dans la collection par la copie corrigée.
Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.


Cet extrait peut bien sûr être rapproché des propos d’Hannah Arendt dans Vérité et Politique : le propre des régimes politiques oppresseurs, et tout particulièrement du totalitarisme, est justement de chercher à effacer cette vérité même des faits (un lien entre conscience historique et liberté politique) qui sont le point d’appui de l’objectivité en histoire, afin de transformer les historiens en mythologues. L’évidence du fait historique, qui fait partie d’une mémoire partagée, est le socle que l’on ne saurait remettre en cause, si l’on veut faire une histoire proprement scientifique : condition peut-être étonnante, puisqu’elle demande d’accepter l’évidence sans autre preuve que ce qui est déjà bien connu par tous, mais condition nécessaire et indispensable. 

lundi 15 mai 2017

Le texte de la semaine # 3 – Notre Dame de Paris, Victor Hugo

Chers lycéens, réjouissez-vous et ne stressez plus. Si vous êtes terrifiés à l’approche du bac, et de cette première épreuve fatidique qu’est l’épreuve de philosophie, parce que vous êtes un grand lecteur mais que vous ne comprenez rien à la philosophie, vous êtes au bon endroit. A partir d’aujourd’hui, premier mai, et tous les lundis jusqu’au bac de philo, je présenterai ici un texte littéraire qui fera un bon exemple à citer dans une copie de philosophie.

Le texte d’aujourd’hui est extrait de Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, et vous pourrez l’utiliser dans un sujet portant sur le désir.

Vous connaissez sans doute déjà l’histoire de Notre-Dame de Paris, tant elle a été reprise, mais si votre connaissance est imprécise, un petit résumé ne sera pas de trop. L’histoire tourne autour d’Esméralda, une égyptienne fascinante qui vit dans les rues de Paris et qui va attirer l’attention et le désir du prêtre Claude Frollo. Malheureusement pour lui, Esméralda tombe amoureuse du chevalier Phoebus, qui est lui-même déjà fiancé à la jeune Fleur-de-Lys.
Voilà les grandes lignes de l’histoire. Quasimodo, amoureux d’Esméralda lui aussi, est assez secondaire au début, son rôle sera surtout celui de la protéger alors que toute la ville la recherche pour la brûler. Les personnages principaux sont surtout les trois précédents : mais contrairement à ce que Disney vous a appris, Frollo est un homme très bon, très droit, qui a fait beaucoup de bien mais que la présence d’Esméralda va transformer complètement. Au contraire, Phoebus est le véritable méchant de l’histoire, car il va accuser faussement Esméralda d’avoir tenté de l’assassiner.

Maintenant que j’ai brisé votre enfance, je vais pouvoir vous parler du problème philosophique que je voulais aborder : le désir. Toute l’histoire va tourner autour du désir que Phoebus, Quasimodo et Frollo vont éprouver pour Esméralda ; mais l’approche qui me semble la plus intéressante pour vous est celle de Frollo.
Le prêtre représente bien entendu la négation des désirs, la force de la foi en ce qu’il y a de supérieur, de spirituel, contre les désirs issus du corps. Frollo, par la moralité sans faille qu’il a développée tout au long de sa vie, représente l’homme qui a su parfaitement renoncer à tous ses désirs, comme la morale chrétienne le commande. C’est une telle description que l’on a dans le passage ci-dessous, dans la toute dernière partie du livre : Frollo regarde le paysage, et il est décrit comme incapable de voir les nuances entre les choses, entre les moments de la journée, ces nuances qui constitue la beauté du monde : il n’y a pas de beauté pour Frollo, car tout ce qui pourrait l’attirer, ou lui procurer une sensation de plaisir, est banni.
Pourtant, il regarde fixement, avec une sorte de fascination, la femme qu’il désire être conduite à la potence, et pendue. Il la regarde mourir avec un véritable plaisir : loin d’éprouver un désir innocent, comme celui de Quasimodo qui va prendre la forme d’une protection, Frollo, après avoir tenté de renier tout désir, éprouve le désir le plus noir et le plus malsain qui soit : il prend du plaisir au spectacle de la mort.
La chute finalement de Frollo peut être interprétée comme une métaphore : il a voulu fuir le désir, il est littéralement détruit par celui-ci. Car Quasimodo, qui est un être presque sauvage, incapable de parler, ne possède pas les notions de bien et de mal : il est un être uniquement de désir, et s’il apparaît bon dans l’histoire, c’est parce que ce désir est pur. Ce désir sain, naturel, que Frollo a fui, qu’il a enfoui comme il garde Quasimodo enfermé dans sa cathédrale pour que les autres ne le voient pas, va se transformer en haine, en colère, et le pousser dans le vide. Quasimodo est ainsi la métaphore du désir de Frollo : il est cette partie sauvage, son « inconscient » pourrait-on dire maintenant, qui n’a rien de fondamentalement mauvais, mais qui à force d’être opprimé va se révolter contre son maître.

En dehors de la balustrade de la tour, précisément au-dessous du point où s'était arrêté le prêtre, il y avait une de ces gouttières de pierre fantastiquement taillées qui hérissent les édifices gothiques ; et, dans une crevasse de cette gouttière, deux jolies giroflées en fleur, secouées et rendues comme vivantes par le souffle de l'air, se faisaient des salutations folâtres. Au-dessus des tours, en haut, bien loin au fond du ciel, on entendait de petits cris d'oiseaux.
Mais le prêtre n'écoutait, ne regardait rien de tout cela. Il était de ces hommes pour lesquels il n'y a pas de matins, pas d'oiseaux, pas de fleurs. Dans cet immense horizon qui prenait tant d'aspects autour de lui, sa contemplation était concentrée sur un point unique.
Quasimodo brûlait de lui demander ce qu'il avait fait de l'Égyptienne ; mais l'archidiacre semblait en ce moment être hors du monde. Il était visiblement dans une de ces minutes violentes de la vie où l'on ne sentirait pas la terre crouler. Les yeux invariablement fixés sur un certain lieu, il demeurait immobile et silencieux ; et ce silence et cette immobilité avaient quelque chose de si redoutable que le sauvage sonneur frémissait devant et n'osait s'y heurter. Seulement, et c'était encore une manière d'interroger l'archidiacre, il suivit la direction de son rayon visuel, et de cette façon le regard du malheureux sourd tomba sur la place de Grève.
Il vit ainsi ce que le prêtre regardait. L'échelle était dressée près du gibet permanent. Il y avait quelque peuple dans la place et beaucoup de soldats. Un homme traînait sur le pavé une chose blanche à laquelle une chose noire était accrochée. Cet homme s'arrêta au pied du gibet. Ici il se passa quelque chose que Quasimodo ne vit pas bien. Ce n'est pas que son œil unique n'eût conservé sa longue portée, mais il y avait un gros de soldats qui empêchait de distinguer tout. D'ailleurs, en cet instant le soleil parut, et un tel flot de lumière déborda par-dessus l'horizon qu'on eût dit que toutes les pointes de Paris, flèches, cheminées, pignons, prenaient feu à la fois.
Cependant l'homme se mit à monter l'échelle. Alors Quasimodo le revit distinctement : Il portait une femme sur son épaule, une jeune fille vêtue de blanc ; cette jeune fille avait un nœud au cou. Quasimodo la reconnut. C'était elle.
L'homme parvint ainsi au haut de l'échelle. Là il arrangea le nœud. Ici le prêtre, pour mieux voir, se mit à genoux sur la balustrade.
Tout à coup l'homme repoussa brusquement l'échelle du talon, et Quasimodo, qui ne respirait plus depuis quelques instants, vit se balancer au bout de la corde, à deux toises au-dessus du pavé, la malheureuse enfant avec l'homme accroupi les pieds sur ses épaules. La corde fit plusieurs tours sur elle-même, et Quasimodo vit courir d'horribles convulsions le long du corps de l'Égyptienne. Le prêtre de son côté, le cou tendu, l'œil hors de la tête, contemplait ce groupe épouvantable de l'homme et de la jeune fille, de l'araignée et de la mouche.
Au moment où c'était le plus effroyable, un rire de démon, un rire qu'on ne peut avoir que lorsqu'on n'est plus homme, éclata sur le visage livide du prêtre. Quasimodo n'entendit pas ce rire, mais il le vit. Le sonneur recula de quelques pas derrière l'archidiacre, et tout à coup se ruant sur lui avec fureur, de ses deux grosses mains il le poussa par le dos dans l'abîme sur lequel dom Claude était penché.
Le prêtre cria : – Damnation ! et tomba.

Vous pouvez grâce à l’exemple de Frollo illustrer cette thèse de Nietzsche du Crépuscule des idoles : ceux qu’il appelle les « faibles », ceux qui, pour ne pas se laisser entraîner par leur désir, vont tout simplement essayer de ne plus rien désirer du tout, ne vont pas réussir, du fait de leur faiblesse, à véritablement contenir leur désir. Autrement dit, en voulant nier totalement les désirs, ils prennent le risque de se retrouver dépassés et entièrement soumis au désir, qu’ils ne contrôlent plus. Il est donc absurde, selon Nietzsche, de vouloir se défaire de ses désirs : absurde premièrement parce que c’est une pratique semblable à celle de ces « dentistes qui arrachent les dents pour qu’elles cessent de faire mal » ; absurde ensuite pour ce que nous avons vu, parce qu’il n’y a pas de sens à vouloir ne plus désirer. Pire encore, cela se révèlerait dangereux.

C’est pourquoi Nietzsche critique fermement la morale chrétienne illustrée par le personnage de Frollo, une morale castratrice, qui en plus de nier la nature même de l’homme et sa volonté de puissance, est une morale totalement inefficace.