samedi 19 février 2022

MangaCafé V.2 : 2 jours de mangas non-stop !


Bonjour à tous !

 

Me voilà rentrée de mes 3 jours improvisés à Paris (improvisés, parce qu’ils ont été décidés au dernier moment, à la suite de l’annulation de ce qu’on aurait vraiment dû faire cette semaine…) et sur 3 jours, j’en ai passé deux au MangaCafé V.2 ! (oui c’est son nom…)

 

Qu’est-ce que le MangaCafé V.2 ? Un endroit génial : au rez-de-chaussée, immense boutique qui fait à la fois librairie (mangas et livres sur le japon) et épicerie japonaise ; au premier étage, un bibliothèque spécialisée dans les mangas (18 000 références d’après leur site). Pour accéder à la bibliothèque, c’est 3 euros l’heure (20 euros le pass journée si vous comptez y rester), avec boissons à volonté. Avant le covid, ils faisaient même restaurant japonais. Ce n’est malheureusement plus le cas, mais on peut quand même y passer la journée et manger dans la bibliothèque, puisqu’on peut acheter dans l’épicerie des ramen instantanés et prendre de l’eau chaude au distributeur de boissons pour les préparer.

 

Voilà pour la présentation générale ! J’y suis donc restée deux jours, j’ai eu le temps de lire plein de mangas et même si vous pouvez déjà trouver mes avis sur mon bookstagram (Instagram : @carolinegiraud_lectures), je vais tout rassembler dans cet article. Voici donc mes lectures des deux jours, entourée de café, ramen et chips Demon Slayer.

 

Ne mangez pas ces ramen, c'est beaucoup trop pimenté,
je sentais plus ma bouche

Puisqu’on parle de Demon Slayer, j’ai lu trois tomes supplémentaires (du 12au 14). C’était la fin du combat contre la 6e lune supérieure et la riposte des autres lunes. Le combat a un peu trainé, mais la suite était amusante, et de toute façon, ce manga se lit bien.

 


Passons à la série horreur gore. J’en ai lu deux différents. Les histoires m’intriguaient et comme ce n’est pas mon style, je ne les aurais pas achetés, alors j’en ai profité pour les lire sur place. Il s’agit de Dead Tube, une course aux vues dans un Youtube alternatif où celui qui obtient le moins de vues devra assumer les conséquences des crimes que tous les autres DeadTubers ont commis pour faire leurs vidéos. Le concept est assez sympa, le style est moins dans mon genre. J’ai quand même bien aimé le deuxième axe avec un assassin caché parmi les joueurs, comme un loup-garou taille réelle, mais j’ai abandonné au troisième. Ma deuxième lecture horreur est Killer instinct, où plusieurs individus se retrouvent prisonniers d’un bâtiment avec seulement de l’eau, un hachoir et une marmite. Pas de nourriture. Qui sera le premier à craquer et manger un des sept autres ? Il n’y avait malheureusement que les trois premiers tomes, et c’est dommage parce que je suis quand même intriguée par la façon dont ça finira.

 

Et le coup de cœur de la semaine, c’est Real Account (que j’avais déjà repéré avant, et j’espérais justement le trouver ici pour le lire). C’est un énième jeu de survie, mais dans celui-là, les jeux s’inspirent des réseaux sociaux. Ça va de la course aux likes à Pokémon go, dans le dernier tome que j’ai lu. A cela s’ajoute des intrigues secondaires assez sympa sur le clonage humain.  


J’ai également lu le premier tome de Seraph of the end. Le premier seulement parce que c’était juste avant de partir : je me suis retrouvée coincée dans Real account parce qu’ils n’avaient pas le 10. Je lirai peut-être la suite si j’en ai l’occasion. J’ai beaucoup l’ambiance et le design des personnages, mais le personnage principal est particulièrement pénible (comme je l’ai dit sur instagram, on dirait un gosse de 7 ans qui fait semblant d’en avoir 15).

 

Un très bon moment donc, et je continue ma lecture de Real Account. Je regrette vraiment de ne pas avoir ça à côté de chez moi… j’ai quand même un livre sur les mangas à écrire, alors j’aurais vraiment aimé en avoir toujours 18 000 sous la main !


dimanche 13 février 2022

Je veux manger ton pancréas : un incroyable « fusil de Tchekhov »

 

Lecture commune proposée par le club manga que j’anime au lycée, j’ai lu pendant ce vacances le petit manga en deux tomes « Je veux manger ton pancréas » (pour me mettre à jour et ne pas me ridiculiser devant mes élèves)

 

Comme pour toutes mes lectures, j’ai écrit un petit avis sur mon compte Instagram (@carolinegiraud_lectures) mais pour les coups de cœur, j’ajoute toujours un article sur le blog. Je vais donc parler aujourd’hui du détail qui m’a le plus marquée dans cette lecture : le fusil de Tchekhov.

 

Rassurez-vous, aucun fusil dans ce manga. Contrairement à ce que le titre laisse penser, pas de cannibales non plus (juste une petite mention au début !) C’est l’histoire d’une fille atteinte d’une maladie du pancréas qui vit ses derniers mois en compagnie de son nouvel ami. La première page mentionne ses funérailles, le reste est en flah-back. Aucun suspense, donc ! Et pourtant… j’ai été très surprise par la fin. Je vais essayer de ne pas spoiler, mais vu le thème de l’article, si vous avez peur de comprendre quelque chose trop vite, ne lisez pas l’article. Mais je ne dirai même pas quel est ce fameux fusil de Tchekhov, seulement qu’il y en a un. Après il y a un risque que vous le deviniez à la lecture… Fin des avertissements !

 

Pour ceux qui ne connaissent pas, le fusil de Tchekhov est un procédé dramaturgique (attribué à l’écrivain Anton Tchekhov, mais vu le nom, vous vous en doutez) selon lequel chaque détail mémorable dans un récit de fiction doit être nécessaire. Concrètement, ça veut dire que si un élément dans une scène est assez visible et remarquable pour ne pas être oublié par le spectateur, cet élément doit avoir une utilité dans la suite de l’histoire. Pourquoi parler de fusil ? Parce que c’est l’exemple que prend Tchekhov : « si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au fur, alors il faut absolument qu'un coup de feu soit tiré avec au second ou au troisième acte. S'il n'est pas destiné à être utilisé, il n'a rien à faire là. »

 

La situation est claire : si un élément vous semble assez important pour que vous vous demandiez « pourquoi on me parle de ça ? », ça signifie qu’il aura un rôle important à jouer dans la suite. Or, ce « fusil de Tchekhov », il y en a bien un dans Je veux manger ton pancréas. J’ai même eu exactement la réaction que je vous décris : je me suis demandé pourquoi, parce que ça ne semblait pas être dans le thème. Et ça avait son rôle… et malgré une fin annoncée dès la première page, j’ai été surprise.

 

Malgré le coup de cœur, je veux quand même préciser que je n’ai pas tout aimé dans le manga. En particulier, j’ai tendance à être vite agacée par des niaiseries du type « sens de la vie » et « vivons tous heureux c’est merveilleux » etc., peut-être (et sûrement !) parce que j’imagine déjà quinze personnes derrière moi en train de marteler « eeeeh c’est philosophiiiique heeeeeein ! » (par pitié, laissez la philosophie tranquille, et double par pitié, si vous aimez la philosophie de l’existence tant mieux pour vous, mais c’est une toute petite partie et que je trouve totalement inintéressante, autant qu’un sixième qui joue de la flûte dans le domaine de la musique en général). Je reconnais quand même avoir été assez prise par l’histoire pour passer outre. A vrai dire, je sais que ces passages y sont, mais je n’ai même plus d’exemples précis à donner. J’ai presque envie de vous dire de ne pas avoir peur de la niaiserie : elle passe assez bien même quand on ne peut pas le supporter.

jeudi 30 décembre 2021

Platinum End : l’anti-Death Note ou sa suite ?

 

Dernier article de l’année 2021 !

J’aurais bien aimé que ce soit ma découverte manga de l’année, mais non, Platinum End, que j’ai beaucoup aimé, ne détrônera pas Alice in Bordrland qui reste mon énorme coup de cœur 2021 (pas seulement en manga, en toute fiction confondue).

 

Platinum End est écrit et dessiné par le même duo que Death Note. Argument immédiat pour que je le lise, mais aussi pour espérer une intrigue intéressante et des réflexions profondes et bien amenées. Je n’ai pas été déçue : dans cette série, on trouve une très longue réflexion sur le bonheur, une autre sur la religion et son lien avec la science, et enfin une dernière sur le suicide. Oui, on passe du bonheur au suicide. Mais ce décalage brusque fait partie de la trame du manga.

 

L’intrigue est simple : Dieu est sur le point de mourir, il envoie donc sur Terre treize anges choisir treize candidats à sa succession. Les anges choisissent parmi les humains qui sont sur le point de se donner la mort : puisqu’ils veulent quitter cette Terre, c’est sans doute qu’ils ne sont pas satisfaits de l’œuvre de Dieu, ils sont donc les mieux placés pour la changer. Chaque ange, selon son rang, peut donner à son candidat soit des ailes, soit une flèche rouge rendant amoureux quiconque est touché, soit une flèche blanche donnant la mort. Dieu observera ces treize candidats pendant plus de deux ans, avant de choisir. Mais il n’aura pas besoin d’attendre si longtemps : dès les premier jour, un des candidats pense pouvoir facilement devenir Dieu en éliminant tous ses concurrents.

 


On retrouve très vite les créateurs de Death Note, à la fois dans les dessins, les personnages et la façon dont les thèmes sont abordés. Si Death Note annonçait un débat évident sur la justice, dès le premier tome, avec deux personnages opposés se réclamant tous deux de cette même justice, ici nous avons, de façon un peu lourde mais pas désagréable, le thème du bonheur vite amené. On retrouve aussi plusieurs personnages très semblables : les dieux qui accompagnent les humains, le personnage qui veut tuer ceux qui s’opposent à lui, l’asocial ultra-intelligent mais incapable de comprendre les sentiments humains, etc. On est donc à la fois dans une histoire originale (au sens de nouvelle, par rapport à ce qu’on connaît de ces auteurs) et dans un milieu où on reconnaît les codes et où on a ses repères. Le mélange marche bien.

 

Vous me verrez sûrement en reparler d'un point de vue plus philosophique, parce qu'il y a beaucoup de choses à en dire. Suffit-il d’obtenir tout ce que l’on désire pour être heureux ? Le bonheur est-il le but de la vie, ou comme le disait Aristote, le « souverain bien », l’objectif de toutes nos actions ? Est-ce l’homme qui a créé Dieu ou Dieu qui a créé l’homme ? Dieu rejette-t-il le suicide parce que le suicide est immoral ou considère-t-on que le suicide est immoral parce que Dieu l’a interdit ? Et bien sûr, d’autres questions que l’on connaît déjà, comme : peut-on sacrifier un million de personnes pour le bien des 7 milliards restant ?

 

J’ai vu une vidéo intitulée : Platinum end : l’anti-Death Note ? C’est pourquoi j’ai intitulé ainsi mon article. Mais je ne pense pas que ce soit un « anti » Death Note. Au contraire, on pourrait y voir sa suite : Kira voulait devenir Dieu. Mais que se serait-il passé s’il avait été l’un de ces candidats ? Que se serait-il passé s’il avait vraiment atteint le rang de Dieu ?

 

Une belle découverte, dans un format que j’apprécie (14 tomes, à peu près autant que Death Note, et c’est vraiment bien, parce que je n’aime pas les fictions qui s’étendent artificiellement sur trop de tomes, je finis toujours pas m’ennuyer). Et vu qu’il n’est pas très long, je peux vous le recommander sans aucune réserve !

jeudi 23 décembre 2021

Black Mirror, S4E6 : Suis-je dans mon corps comme un pilote dans son navire ?

 

Notre série d’articles touche à sa fin ! J’espère qu’elle vous aura plu… mais avant de vous prononcer, nous avons encore un sujet de dissertation à traiter, un épisode à analyser, et pas des moindres : Black Museum, épisode qui clôt la saison 4. L’épisode est particulier, puisque le gérant de ce « musée noir » raconte trois petites histoires en lien avec les objets du musée : il y a donc trois scénarios en un, mais chacun d’eux traite le thème de la conscience.

 

Le sujet « Suis-je dans mon corps comme un pilote dans son navire ? » ne tomberait pas tel quel au bac, car il y a une métaphore et que pour la comprendre, il faut savoir d’où elle vient. C’est Descartes qui, dans les Méditations Métaphysiques, en réfléchissant au lien entre l’âme et le corps, conclut que je ne suis pas dans mon corps « comme un pilote dans son navire. » Si la comparaison a un sens, c’est parce que Descartes remarque que l’âme (ou l’esprit, ou la conscience, appelez-la comme vous voulez) contrôle les mouvements du corps (si ma conscience veut lever le bras, le corps lève effectivement un bras), de la même façon que le pilote choisit les mouvements et la destination du navire. Le navire seul n’ira nulle part et un corps sans âme (un corps mort, donc) n’ira nulle part non plus. Mais pour Descartes, le lien entre l’âme et le corps ne se réduit justement pas à celui d’un pilote et de son navire : il y a un lien beaucoup plus fort entre les deux, une union complète. Si le navire a un problème, par exemple s’il y a une fissure quelque part, le pilote ne s’en rendra pas nécessairement compte. Il faudra qu’il se promène dans son navire et l’observe de l’extérieur pour identifier le problème. En revanche, quand le corps a un problème, la conscience le sait immédiatement (la plupart du temps) : une coupure, une maladie, un os cassé va aussitôt conduire l’âme à ressentir la douleur.

 

Cela a pour conséquence le fait que, si n’importe qui peut venir remplacer le pilote et voir les défauts du navire, je suis le seul à pouvoir dire ce que je ressens vraiment. La douleur intérieure de mon corps ne peut pas être observée : on peut comprendre la douleur d’autrui par analogie, mais elle sera toujours unique. Or, ce caractère unique du vécu de l’union de l’âme et du corps fera l’objet de la première histoire racontée dans Black Museum. Cependant, les trois histoires répondent à cette question sous différents angles : la première pose la question du partage de la conscience d’autrui, quand celui-ci est incapable de décrire par les mots (communs) ce qu’il ressent personnellement et de façon unique (la douleur) ; la deuxième se demande ce que serait l’expérience d’une conscience qui serait, en quelque sorte, l’inverse d’un pilote dans son navire (le pilote dirige mais ne ressent rien ; le personnage de la deuxième histoire ressentira tout ce qui vient du corps mais n’en a pas le contrôle) ; enfin, la troisième revient sur cette question dans la douleur, en se demandant si une âme privée du corps pourrait ressentir une douleur physique.

 

L’épisode commence sur une autoroute déserte. Une jeune femme s’arrête sur une aire qui semble fermée, sur laquelle se trouve un « Black Museum. » Elle dit au propriétaire qu’elle était en route pour faire une surprise à son père, car c’est le jour de son anniversaire. Elle prend tout de même le temps de s’arrêter au musée, dont chaque objet est le témoin d’une histoire triste ou horrible. L’attraction principale se trouve derrière le rideau, tout au fond. Mais avant d’y arriver, ils s’arrêtent sur les autres objets.

 

Le premier est ce que le propriétaire appelle un « cerveau artificiel. » L’histoire se passe dans un hôpital où les plus pauvres, essentiellement des étrangers, se font soigner gratuitement en échange de tests expérimentaux. Comme beaucoup parlent une langue différente, le médecin qui y travaille a parfois beaucoup de mal à comprendre ce qui les fait souffrir et ainsi leur proposer un traitement ou une opération adapté. Grâce à cette fabrication, le cerveau artificiel, il devient possible de transférer sa conscience dans le corps du patient : le médecin le met et aussitôt, il se retrouve conscient de ce que l’autre corps vit. Il peut faire lui-même l’expérience de cette douleur, reconnaître le trouble et le traiter. Bien sûr, quand le médecin se rend compte qu’il peut, en quelque sorte, dédoubler sa conscience pour être à la fois dans son corps et dans celui d’un autre, il s’en sert aussitôt pendant un rapport sexuel avec sa femme. Ainsi commence les dérives de cette invention technique (mais pour ce qui est de notre rapport à la technique, je vous renvoie à notre article précédant sur Arkange).

 

Les vrais problèmes commencent quand un sénateur arrive, inconscient. Le médecin met son cerveau artificiel, et se trouve face à une douleur inconnue, très violente, mais qu’il n’arrive pas à identifier. Il attend, essaie de comprendre, attend trop longtemps et le sénateur meurt tandis que le médecin partage toujours sa conscience. L’improbable se produit alors : le médecin fait l’expérience subjective de la mort. Il voit ce qu’il y a après la mort, reste inconscient pendant cinq minutes puis se réveille (même s’il partage la conscience du corps d’autrui, il a toujours la sienne : son corps n’étant pas mort, sa propre conscience est toujours là). Mais cette expérience l’a changé : désormais, le médecin prend du plaisir à ressentir la douleur. Il prend son temps pour diagnostiquer les malades, ce qui les met parfois en danger. Il veut se connecter aux corps blessés et amputés alors qu’ils n’ont pas besoin de lui pour le diagnostic, quitte à laisser les patients souffrir plus longtemps. Il est donc renvoyé. Mais bien sûr, son addiction à la douleur (mais aussi à la peur de la mort, qui était également présente dans la conscience des patients de l’hôpital) le conduit à torturer des gens dans la rue, jusqu’à son arrestation. Il finira dans le coma, où il est toujours, le visage marqué d’une expression d’extase.

 

Ainsi se termine la première histoire. Le propriétaire du musée conduit donc à l’objet suivant, un petit singe en peluche, qui serait derrière l’histoire la plus triste du musée. Une famille se fait faucher par une camionnette et la mère se retrouve dans le coma pendant plusieurs années. Son mari peut continuer à communiquer avec elle grâce à une pastille télépathique. Une nouvelle invention technique va venir sauver ce couple : comme le corps de la femme ne se réveillera jamais, on propose au couple de mettre la conscience de la femme dans le cerveau du mari : elle pourra voir, entendre et ressentir tout ce qu’il voit, touche ou ressent. Il y aura deux consciences dans un même corps, même si seul l’homme aura le contrôle de ses actions. Mais grâce à ce procédé, elle pourra de nouveau sentir son fils dans ses bras.

 

Ils ne mettent pas longtemps pour se rendre compte de l’inconfort de cette situation : l’homme a la voix de sa femme dans sa tête en permanence, mais en plus, il ne peut plus manger les aliments qu’elle n’aime pas, faire ses besoins naturels en solitaire, encore moins commencer à se rapprocher d’une autre femme. Le créateur de ce transfert de conscience lui propose donc une solution : lui donner la possibilité de mettre la conscience de sa femme sur « pause » pour ne plus l’entendre. Quand la femme est mise en pause, sa conscience disparaît purement et simplement (il ne s’agit pas de lui couper toute sensation extérieur et la laisser seule dans le noir, ce qui serait une véritable torture) : elle passe brusquement d’un champ de vision à un autre, remarque que la maison est décorée pour Halloween, et comprend qu’elle a été mise sur pause pendant plusieurs semaines.

 

Comme l’homme a une nouvelle vie avec sa voisine, mais qu’il ne peut se résoudre à la tuer en supprimant complètement sa conscience, il transfère cette conscience dans le fameux singe en peluche du musée. Le singe restera avec leur fils et la mère continuera à pouvoir le sentir et entendre sa voix. Si le singe est toujours dans le musée, c’est parce qu’il leur serait illégal de supprimer la conscience de cette femme, ce qui reviendrait à la tuer. Mais le singe en peluche doué de conscience lui-même est illégal également : cette invention n’a pas été suivie.

 

Enfin, nous arrivons au « clou du spectacle » : la version téléchargée de la conscience d’un assassin condamné à la peine capitale, que l’on peut voir dans un hologramme. Alors qu’il attendait son exécution, cet homme a accepté la proposition du gérant du musée contre de l’argent envoyé à sa femme et à sa fille : quand il passe sur la chaise électrique, sa conscience est téléchargée et ramenée dans le musée sous forme d’hologramme. Le clou du spectacle est le suivant : les visiteurs peuvent s’amuser à activer la chaise électrique pour recréer la condamnation de l’assassin. Même si ce n’est qu’un hologramme, la conscience du condamné est bel et bien ici et il ressent véritablement la douleur de l’exécution, alors qu’il n’a pas de corps. Plus encore, chaque visiteur peut repartir avec un porte-clé souvenir qui repasse en boucle la reproduction de l’exécution : mais ce n’est pas une simple vidéo, un double de la conscience de l’assassin est bel et bien dans le porte-clé et souffre véritablement. C’est un nouveau vertige métaphysique qui nous attend à la fin de l’épisode, le même que celui de l’épisode de Noël de la saison 3 que nous avons évoqué dans cet article.

 

A la fin, nous apprenons que la jeune femme qui visite le musée n’est autre que la fille de l’homme de l’hologramme, condamné à tort à la peine capitale, venue pour le venger. Mais ce détail n’est pas ce qui nous intéresse ici. Posons-nous plutôt à nouveau la question de l’âme et du corps : comment une âme séparée du corps pourrait-elle ressentir une douleur physique ? N’est-ce pas l’atteinte au corps qui provoque une telle douleur ? On peut rapprocher la conclusion de cet épisode avec l’expérience du membre fantôme : certains patients amputés d’un membre continuent à sentir ce membre, à ressentir de la douleur ou l’envie de se gratter, alors que le bras ou la jambe n’est plus là. Un neurologue indien, Ramachandran, raconte dans son livre Le fantôme intérieur comment un de ses patients avait hurlé de douleur quand le médecin lui avait repris sa tasse de thé, car il sentait nettement ses doigts fantômes accrochés à l’anse et qu’on la lui avait arrachée des mains. Ce genre de troubles médicaux montrent que la sensation de douleur est bien dans la conscience et que l’on pourrait donc très bien imaginer une âme séparée du corps qui continuerait à ressentir de la douleur physique.

 

Et voilà, notre série d’articles sur Black Mirror est terminée. Si ce format vous a plu et que vous voulez continuer à philosopher en série, allez voir la série d’articles sur Buffy contre les vampires. Une autre série d’articles est prête, elle n’attend que la sortie de la saison 2 sur Netflix… il s’agira d’Alice in Borderland.

mardi 7 décembre 2021

Black Mirror, S4E2 : Sommes-nous maîtres de la technique ?

 

On approche de la fin, avec l’avant-dernière saison de Black Mirror, et l’avant-dernier article d’analyse à partir d’un sujet de dissertation. J’ai envie de dire que je « reviens » à cet épisode 2 de la saison 4, « Arkange », parce que c’est cet épisode qui m’a lancée dans la série. Ce n’est pas le premier que j’ai vu, j’ai bien regardé tous les épisodes dans l’ordre, mais c’est le premier dont j’ai entendu parler. En fait, j’ai vu cet épisode cité plusieurs fois dans des manuels de philosophie de terminale, quand les nouveaux programmes sont sortis et que j’en ai reçu une vingtaine chez moi ! (Eh oui, les profs reçoivent des manuels gratuitement chez eux, la chance hein !)

 

C’est un épisode qui interroge le transhumanisme, la technologie, l’éducation et la liberté. Dans les manuels où il était cité, c’était tantôt pour la technique, tantôt pour la liberté. J’ai choisi l’angle technique, parce que je ne l’ai quasiment pas traité dans cette série d’articles, alors que c’est quand même le thème principal de toute la série. J’ai joué la facilité, je l’avoue, puisque « Sommes-nous maîtres de la technique ? » est le titre de mon cours sur le Livre de la jungle, donc je le traite tous les ans.

 

Commençons, comme d’habitude, par une rapide analyse du sujet pour bien en comprendre les enjeux. Un « maître » peut désigner deux choses : on parle d’un maître d’école, ou d’un maître et son esclave. Les deux « maîtres » n’ont pas le même rôle : le maître de l’esclave est celui qui le contrôle, qui lui donne des ordres, qui le possède. Le maître d’école n’a pas le même rapport avec ses élèves : il est celui qui les instruit, celui qui possède le savoir et le transmet. Nous pouvons donc comprendre la question en deux sens, qui ont deux implications différentes :

- Sommes-nous ceux qui possèdent le savoir technique et sont capables de le transmettre ? Autrement dit, la connaissance technique est-elle propre à l’être humain, et partagée par tous ?

- Sommes-nous ceux qui contrôlent pleinement la technique ? Autrement dit, avons-nous le contrôle total des objets techniques que nous fabriquons ou ne peut-on pas se retrouver dépassé par nos inventions techniques ?

Pour ce qui est de la première question, que nous n’allons pas traiter dans cet article, une bonne dissertation développerait la façon dont la technique permet à l’homme de survivre dans une nature où il n’est pas adapté. Pour la deuxième question, l’épisode Arkange va montrer une mère incapable de résister à sa tablette tactile, comme si c’était la tablette qui la contrôlait plus que l’inverse.

 

Marie, une mère célibataire, est immédiatement présentée comme très angoissée pour sa fille Sarah : elle craint que le bébé n’aille pas bien à la naissance, puis s’inquiète tellement quand elle disparaît après avoir voulu suivre un chat qu’elle lui implante un nouveau logiciel, Arkange, qui permet non seulement de la géolocaliser mais aussi de voir ce que Sarah voit de son point de vue, de contrôler son état de santé, l’oxygène dans son sang, le stress, etc. Et surtout, une fonction permet de flouter les images violentes pour la préserver. Le père de Marie ne se gêne pas pour se moquer d’elle, en repensant au bon vieux temps où « on se contentait d’ouvrir la porte et laisser les enfants s’amuser. » Certes, Marie s’est cassé un bras un jour : mais elle va bien, aujourd’hui, donc où était le mal ?

 

Au début, les utilisations d’Arkange semblent innocentes, peut-être même bénéfiques : Marie s’amuse à surveiller ce que fait sa fille à distance, active le contrôle parental quand un chien l’effraie, et sauve même la vie de son père lors d’une crise cardiaque, quand le contrôle parental l’informe qu’une scène trop violente pour Sarah se produit sous ses yeux.

 

Puis arrivent les premiers problèmes, notamment dans le cadre du développement personnel de l’enfant : à cause du contrôle parental, Sarah ne connaît pas la peur, ni le dégoût, ni même la tristesse. Lors de l’enterrement de son grand-père quelques années plus tard, elle ne peut pas voir sa mère pleurer. A l’école, ses amis se moquent d’elle parce qu’à chaque fois qu’il veulent lui montrer ou lui parler de violence, tout est flouté. Jusqu’au point cuminant, qui va décider Marie à ranger sa tablette pendant plusieurs années : incapable de se rendre compte de ce qu’elle fait vraiment à cause du contrôle parental, Sarah se taillade la main avec un crayon. Marie l’emmène voir un psychologue, qui regrette que Sarah soit très en retard sur le plan émotionnel : elle n’est pas capable de reconnaître les émotions et essaie d’expérimenter des choses. Arkange n’est d’ailleurs jamais sorti et a été interdit en Europe : l’implant que possède Sarah est un prototype. S’il est impossible d’enlever ce dernier, Marie peut toujours désactiver le contrôle parental et ranger la tablette. Sarah ne sera plus sous l’emprise d’Arkange et pourra reprendre la maîtrise de sa vie ; en revanche, Marie va désormais faire l’expérience de cette perte de contrôle, c’est alors son tour d’être soumise à l’objet technique.

 

Loin que la technique nous libère, on voit ici que c’est une fois débarrassée de la technique que Sarah va faire l’expérience de la liberté. En revanche, Marie n’a pas réussi à s’en défaire même si, pendant des années, elles réussira à ne pas toucher à la tablette. Une fois Sarah adolescente, elle va commencer à se comporter comme n’importe quelle adolescente : en mentant à sa mère parfois, en sortant avec un garçon, en testant alcool et drogue. C’est à ce moment que Marie sera incapable de résister à la technique plus longtemps : elle ressort la tablette, voit que sa fille est en plein rapport sexuel, puis qu’elle prend de la drogue, puis qu’elle est tombée enceinte. Comme le lui aurait dit son père de son vivant, ce sont des choses qui arrivent, des choses que font les jeunes, et heureusement la plupart s’en sortent malgré tout. Elle-même prisonnière de l’emprise de la technique, Marie va alors tenter de contrôler entièrement la vie de sa fille : elle menace le garçon avec qui elle sort de porter plainte contre lui s’il la revoit, fait prendre à sa fille une pilule abortive à son insu. C’est d’ailleurs ce dernier évènement qui va permettre à Sarah de découvrir la vérité : si sa mère a su avant elle qu’elle était enceinte, c’est qu’Arkange le lui a dit.

 

En rentrant chez elle, elle découvre effectivement que la tablette est allumée et comprend tout ce qui s’est passé ces derniers jours, comme le fait que son petit ami ne lui parle plus. Une dispute éclate, Sarah frappe Marie avec la tablette et le contrôle parental s’active par erreur, ce qui empêche Sarah de voir et d’entendre qu’elle manque de peu de tuer sa mère. Finalement, la tablette se brise et Sarah peut fuir, libérée de la technique. Marie, elle, est désespérée et n’a plus aucun moyen de savoir où se trouve Sarah : sa libération de la technique, de son point de vue, ressemble plutôt à l’arrêt d’une drogue. Elle était si peu maîtresse de sa tablette qu’une fois qu’elle ne l’a plu, elle est complètement perdue, ne sait plus quoi faire, ne sait plus comment agir. Peut-on encore considérer qu’elle avait la maîtrise de la technique ? Il semble plutôt évident que la technique était le dominant, auquel tous les personnages étaient soumis. Sarah pace que sa mère utilisait la technique pour la soumettre et Marie parce qu’elle ne pouvait plus s’en passer. La technique les a donc privées de liberté en deux sens : une liberté d’agir d’un côté, puisque Sarah était privée de certaines actions à cause de l’effet d’Arkange sur elle ; une liberté métaphysique de l’autre côté, puisque si Marie était pleinement libre de ses actions au sens où rien ne l’empêchait de choisir d’user Arkange ou de ne pas le faire, elle était trop influencée pour vraiment faire le choix du renoncement.

 

La technique n’est donc pas si innocente. Elle n’est pas un simple moyen à notre disposition, que l’on peut user ou laisser selon nos envies : elle impose elle-même sa propre fin. Une fois la technique en notre possession, nous n’arrivons plus à revenir en arrière, à la laisser tomber pour agir sans les bénéfices qu’elle nous apporte.

mardi 23 novembre 2021

Black Mirror, S3E4 : Peut-on préférer le bonheur à la vérité ?

 Bienvenue dans ce nouvel article consacré à la série Black Mirror ! Aujourd’hui je vais parler d’un épisode que j’ai beaucoup aimé, car je l’ai trouvé très beau et très touchant. Et pour le mettre en lien avec une question de philosophie, j’ai choisi un sujet assez classique et en même temps complexe et intéressant quant à l’analyse qu’il faut en faire. Si je vous dis « analyse du sujet », cela vous renvoie peut-être à d’horribles souvenirs de lycée, quand on vous demandait « d’analyser le sujet » et que vous n’aviez pas la moindre idée de ce que cela voulait dire. C’est l’occasion de revenir un peu là-dessus.

 

Le sujet « Peut-on préférer le bonheur à la vérité ? » peut être compris de plusieurs façons. Les sujets commençant par « peut-on » ont cette particularité : nous pouvons l’interpréter comme une possibilité logique ou comme une permission morale. Si je vous demande « Pensez-vous que je peux porter un poids de 50 kg ? », cela signifie : pensez-vous que j’en suis capable ? Mais si je demande « Pensez-vous que je peux sortir de la pièce ? » je demande en fait : pensez-vous que j’en ai le droit ? Si on applique cette distinction à notre sujet de dissertation, nous nous retrouvons avec deux questions en une : « Sommes-nous capables de préférer le bonheur à la vérité ? » (ce qui sous-entend : face à la vérité, sommes-nous capables de l’ignorer pour rester dans une illusion qui nous rend heureux ?) et : « Est-il moralement permis de préférer le bonheur à la vérité ? » (par exemple, est-on moralement autorisé à mentir à quelqu’un « pour son bien », pour ne pas le faire souffrir ?) C’est ainsi que s’analyse un sujet de philosophie, et que se construit une dissertation : on voit que grâce à cette distinction entre les deux sens de « peut-on », nous avons déjà deux questions distinctes sur lesquelles nous pouvons développer une réponse. Par ailleurs, nous avons aussi mis en avant les présupposés du sujet : « préférer le bonheur à la vérité » sous-entend un choix entre un bonheur dans le mensonge et la vérité dans la souffrance. Tel est le choix auquel sont confrontés les personnages de l’épisode 4 de la saison 3, nommé « San Junipero. »

 

Au début de l’épisode, nous faisons la connaissance de Kelly et Yorkie dans une soirée, deux jeunes femmes qui n’ont, semble-t-il, plus que quelques mois à vivre. Dès la première scène, le garçon qui accompagne Kelly lui dit d’en profiter car il ne leur reste plus beaucoup de temps. Kelly, pour se débarrasser du garçon, prétend qu’une des filles de la soirée, Yorkie, n’a plus que cinq mois à vivre et qu’elles ont plein de choses à sa raconter. C’est un mensonge, mais qu’une jeune femme d’une vingtaine d’années seulement soit prétendument mourante ne semble surprendre personne.

 

Cette première surprise est vite suivie d’une foule de petits détails du même genre qui nous invitent à nous interroger sur ce qui se passe vraiment dans cette soirée : Yorkie dit qu’elle ne porte ses lunettes que pour le fun, elle est gênée de danser avec Kelly mais celle-ci lui répond que les gens sont moins coincés quand ils viennent « ici », Yorkie dit que c’est sa première fois « ici » mais Kelly est déjà venue. Encore une fois, il est question du peu de temps qui leur reste avant minuit. Et quand minuit arrive, le spectateur ne sait pas ce qui se passe : on se retrouve immédiatement au début de la soirée du lendemain. « Ici », une boite de nuit, ne semble pas être une simple boite de nuit. Le doute se renforce quand un garçon se plaint que toutes les filles d’ici ont l’air de cadavres ambulants, et que quand Yorkie perd de vue Kelly, on lui conseille d’essayer « d’autres époques. »

 

Et en effet, « ici », San Junipero, n’est pas une ville comme les autres : il s’agit d’une ville virtuelle où les personnes âgées peuvent envoyer leur conscience après leur mort. Avant de prendre cette décision, ils peuvent tester la ville de leur vivant. Yorkie n’est pas vraiment mourante ; mais elle est tétraplégique depuis plus de quarante ans. Kelly est bel et bien mourante : les médecins lui avaient donné trois mois à vivre, six mois plus tôt. Contre une réalité difficile pour l’une et pour l’autre, il existe San Junipero, et elles pourraient tout à fait demander l’euthanasie pour être transférées à San Junipero définitivement. Cette ville virtuelle a tout de la « machine à expérience » de Robert Nozick : une expérience de pensée qui vise à tester nos intuitions sur ce que nous préférerions entre une bonheur illusoire et une réalité moins belle.

 

L’expérience est la suivante : imaginez qu’on vous propose d’entrer définitivement dans une « machine à expérience. » Cette machine est telle qu’une fois branché à l’intérieur, vous n’avez plus aucun moyen de savoir que vous êtes dans une machine. Toutes les expériences que vous y faites vous paraîtront parfaitement réelles. La machine, en lien avec votre cerveau, analyse vos pensées pour savoir exactement l’existence qui vous rendrait le plus heureux et vous la construire sur mesure. Mais une fois entré dans la machine, comme ces personnes âgées qui demandent l’euthanasie pour se rendre à San Junipero, vous ne pourrez plus en sortir – de toute façon, vous n’en aurez jamais la pensée, puisque vous ne vous rendrez pas compte que vous êtes dans une machine. Entreriez-vous dans la machine à expériences ? Selon Nozick, et selon les sondages qui ont été fait, les gens ont tendance à préférer une vie authentique, quand bien même elle ne serait pas parfaite, plutôt qu’un bonheur illusoire dans la machine à expérience.

 

Et qu’en est-il dans l’épisode de Black Mirror ? San Junipero n’est pas exactement comme la machine à expérience. Contrairement à la machine de Nozick, les habitants de la ville virtuelle savent qu’ils se trouvent dans une machine et que ce n’est pas la réalité. Ils se souviennent de leur autre vie et c’est ce qui pousse Kelly à ne pas accepter cette proposition : quand sa fille est morte, à trente-neuf ans, elle n’a pas pu profiter de cette opportunité, car San Junipero n’existait pas encore. Son mari, quand il est mort, a refusé de s’y rendre à son tour, pour ne pas être quelque part où sa fille n’est pas. Kelly veut suivre le même chemin. Mais pour Yorkie, les choses sont différentes : tétraplégique depuis ses vingt-et-un ans, elle n’a rien vécu dans le monde réel. Elle aime les femmes mais sa famille conservatrice l’a mise dehors en l’apprenant – c’est à ce moment qu’elle a eu l’accident qui l’a paralysée. Elle ne peut demander une euthanasie parce qu’elle est incapable de s’exprimer et que sa famille s’y oppose évidemment : sa seule solution est de se marier avec son infirmier, pour qu’il puisse donner son consentement. Finalement, c’est Kelly qui la demande en mariage et l’épouse. Va-t-elle finalement préférer vivre une nouvelle vie illusoire, mariée à Yorkie, dans ce « cimetière virtuel », ou finir paisiblement sa vie réelle ? Après plusieurs mois de séparation, Kelly semble comprendre que la vie à San Junipero est tout aussi réelle que celle-ci : qu’est-ce que le réel, au fond, si ce n’est l’ensemble de nos perceptions ? L’épisode se clôt sur l’image d’un robot ajoutant les consciences de Kelly et Yorkie à un immense serveur.

 

Je ne sais pas si c’est également votre cas, mais pour ma part, cette fin me donne toujours un frisson : et si cette immense machine s’arrêtait ? S’il y avait une panne de courant ? San Junipero disparaîtrait, ainsi que tous ses habitants. Ils seraient alors morts. A moins qu’il ne le soient déjà ? Plusieurs fois dans l’épisode, il a été question de San Junipero comme d’un cimetière, de ses habitants comme des cadavres. Mais la mort est-elle la disparition du corps, ou la disparition de toute sensation consciente ? De nombreux questionnements nous viennent devant le spectacle de ces mourants qui choisissent de continuer ou de refaire leur vie dans une immense machine. Un épisode à voir, pour toutes ces raisons, et parce que l’histoire d’une jeune femme qui n’a rien pu faire à cause des préjugés de sa famille et qui trouve cette chance après sa mort est une belle histoire. 

dimanche 7 novembre 2021

Black Mirror, S3E2 : Le temps est-il en nous ou hors de nous ?

 

Nous voilà de retour pour continuer à réfléchir à des sujets de dissertation de philosophie à partir des épisodes de la série Black Mirror. Pour le thème d’aujourd’hui, nous allons nous appuyer sur deux épisodes de la saison 3. L’épisode qui nous intéressera en particulier est le deuxième de cette saison, intitulé « Playtest. » On évoquera également le long épisode de Noël, qui aborde, en un sens, la même question, celle du temps et de la conscience.

 

Le sujet que j’ai choisi pour ce nouvel article est le suivant : Le temps est-il en nous ou hors de nous ? La question se pose car le concept de « temps » peut désigner énormément de choses. Le temps, tout d’abord, est une dynamique de changement, de progrès ou de dégradation. Cette façon de comprendre le temps se fait dans le domaine de la géologie ou de la biologie : c’est en ce sens qu’on parle du passage du temps et il semble évidemment être hors de nous (nous y sommes d’ailleurs soumis également). Toutefois, quelle réalité aurait ce changement sans un observateur conscient capable de faire le lien entre le passé et le présent ? Même si le temps semble exister dans le monde extérieur, à l’instant présent, il n’y a que le présent : c’est notre conscience qui nous permet de faire exister le temps en tant que tel.

 

Un premier problème se pose donc quand on considère cet aspect du temps, mais il y en a un autre, qui sera illustré par ces deux épisodes de Black Mirror : c’est le vécu de ce qu’on appelle le temps. Dans la société, le temps est divisé en années, en mois, en jours, en heures, en minutes et en secondes. Ce découpage est utile dans la vie pratique, puisqu’il permet de se coordonner et de se donner des rendez-vous. Mais ce découpage artificiel (qui correspond à certaines réalités matérielles, comme le mouvement de la Terre dans l’espace) est-il le temps véritable ? Ou le temps désigne-t-il autre chose ? Selon l’activité qu’on est en train de faire, cette heure peut durer très longtemps ou passer très vite : le temps désigne-t-il donc plutôt l’heure objective (qui est hors de nous puisqu’elle est partagée par tous) ou le vécu subjectif de cette durée (qui est en nous) ?

 

L’épisode 2 de la saison 3, « Playtest », nous plonge dans ce vertige concernant le vécu du temps. C’est l’histoire de Cooper, un voyageur qui a presque fini son tour du monde et espère, après avoir vécu toutes ces expériences réelles, se lancer dans les expériences virtuelles. C’est ce qu’il raconte à Sonja, journaliste spécialisée dans les nouvelles technologies, rencontrée par l’intermédiaire d’une application. Pendant ce temps, sa mère, à qui il ne parle plus beaucoup, essaie plusieurs fois de l’appeler, mais il ne décroche pas.

 

A cause d’un piratage de son compte en banque, Cooper se retrouve dans l’incapacité de prendre l’avion pour rentrer. Il recontacte Sonja, qui le dépanne et lui montre une petite annonce, par laquelle une boite spécialisée dans le jeu vidéo d’épouvante recherche un amateur de sensations fortes. Sonja insiste pour qu’il accepte ce travail et prenne en photo tout ce qu’il y voie, car leurs innovations top secrètes vaudront très cher. Une fois sur place, il rencontre Katie, responsable des tests. Elle lui explique que tout est strictement confidentiel et qu’il doit donner ton téléphone et tout ce qui permet de communiquer. Alors qu’elle quitte momentanément la pièce, Cooper rallume son portable que Katie avait préalablement éteint pour prendre une photo et l’envoyer à Sonja. Quand Katie revient, le test de réalité augmentée commence : elle lui injecte une puce derrière la tête. Après une petite séquence avec une taupe virtuelle qui apparaît devant lui, elle le conduit au créateur du jeu, qui lui explique en quoi celui-ci va consister : un jeu vidéo d’horreur personnalisé. La puce qu’on lui a implantée analyse l’activité cérébrale du joueur pour en déduire la meilleure façon de lui faire peur. Un mot d’alerte est choisi pour qu’il puisse arrêter la partie si cela devient trop difficile.

 

La grande partie de l’épisode va alors se concentrer sur les moyens de reconnaître la réalité et le monde virtuel. Une fois plongé dans l’univers du jeu, toujours en contact avec Katie, Cooper va voir et sentir des choses extrêmement réalistes, qui sont pourtant produites par le jeu. Il va même en arriver à douter que ce soit bien une simulation informatique, et croire que tout est réel. Je n’ai pas choisi cet angle pour mon article, parce que je pense que vous trouverez d’autres analyses qui s’intéresse à cet aspect et que j’ai préféré parler du temps. En effet, la fin de l’épisode va être extrêmement perturbante. Alors qu’on vient de voir Cooper se débattre avec ses peurs pendant une longue demi-heure, on découvre qu’à peine le test commencé, son téléphone portable (qu’il avait rallumé contre l’indication de Katie) a sonné, comme sa mère essayait encore de l’appeler. Cela a provoqué une interférence avec la puce qu’on lui avait injectée pour le jeu, et il est mort. L’expérience totale a duré moins d’une seconde. Une seconde qui, pour Cooper, a duré plus d’une demi-heure.

 

En général, quand on joue à un jeu vidéo, c’est plutôt l’effet inverse qui se produit : on croit n’avoir joué que quelques minutes, alors que ça fait déjà une heure. Ce vécu du temps est ce que nous avons appelé plus haut la « durée » : ce terme est en réalité celui de Bergson dans les Essais sur les données immédiates de la conscience, où il remarque que le temps des horloges, le temps social et objectif, ne représente pas un passage du temps véritable mais plutôt une simultanéité des mouvements. Dire : je te donne rendez-vous à telle heure signifie : quand l’aiguille de nos deux montres, qui sont simultanées, sera à tel endroit du cadran, il faudra que nous soyons également à tel endroit. Il s’agit de lieu de d’espace, non de temps, car le temps est un vécu : le temps véritable est plutôt celui que Bergson appelle la durée, et qui peut varier d’un individu à l’autre.

 

Mais le fonctionnement de cette expérience virtuelle semble fonctionner plutôt comme un rêve : on sait que la durée d’un rêve est toujours beaucoup plus longue que le temps objectif pendant lequel nous avons rêvé. Cette pensée est assez vertigineuse – du moins, à moi, elle me donne le vertige – car nous avons le sentiment très clair d’avoir fait un certain nombre d’actions, ce qui a forcément pris un certain temps, alors qu’il ne s’est passé que quelques secondes.

 

Nous retrouvons ce traitement de la durée dans l’épisode de Noël, « Blanc comme neige », où l’idée que deux consciences vivront différemment un temps objectif identique est poussée à son paroxysme. Dans cet épisode, il est possible de séparer une partie de sa conscience pour la mettre dans une machine : comme cette machine sera un autre nous, elle sera parfaitement adaptée à satisfaire nos besoins : elle sait ce que nous voulons pour le petit déjeuner et peut le préparer à l’avance, de même pour les vêtements, le programme télévisé, etc. Un autre vertige métaphysique concerne justement ce traitement qui est fait de la conscience : c’est moi qui suis soit dans mon corps, soit dans la machine. Mais il est aussi question de temporalité : face à la révolte quasi inévitable de la moitié de conscience qui se retrouve dans la machine, le programmateur est en capacité de la déconnecter et de la laisser seule aussi longtemps qu’il veut. Pour être plus précise : le programmateur peut décider de faire en sorte que la conscience reste seule pendant ce qui lui paraîtra être dix ans, alors que cela n’aura duré que quelques minutes de son point de vue à lui.

 

C’est assez difficile à décrire, alors je vous invite plutôt à regarder ces deux épisodes, et surtout l’épisode de Noël. Il est assez long (une heure et demie me semble-t-il) et plusieurs histoires se superposent, de telle sorte qu’on y traite non seulement du temps et de la conscience, mais aussi de la justice, des interactions sociales, etc. Bref, un épisode intéressant qui vous occupera bien jusqu’à notre prochain article !