mardi 23 novembre 2021

Black Mirror, S3E4 : Peut-on préférer le bonheur à la vérité ?

 Bienvenue dans ce nouvel article consacré à la série Black Mirror ! Aujourd’hui je vais parler d’un épisode que j’ai beaucoup aimé, car je l’ai trouvé très beau et très touchant. Et pour le mettre en lien avec une question de philosophie, j’ai choisi un sujet assez classique et en même temps complexe et intéressant quant à l’analyse qu’il faut en faire. Si je vous dis « analyse du sujet », cela vous renvoie peut-être à d’horribles souvenirs de lycée, quand on vous demandait « d’analyser le sujet » et que vous n’aviez pas la moindre idée de ce que cela voulait dire. C’est l’occasion de revenir un peu là-dessus.

 

Le sujet « Peut-on préférer le bonheur à la vérité ? » peut être compris de plusieurs façons. Les sujets commençant par « peut-on » ont cette particularité : nous pouvons l’interpréter comme une possibilité logique ou comme une permission morale. Si je vous demande « Pensez-vous que je peux porter un poids de 50 kg ? », cela signifie : pensez-vous que j’en suis capable ? Mais si je demande « Pensez-vous que je peux sortir de la pièce ? » je demande en fait : pensez-vous que j’en ai le droit ? Si on applique cette distinction à notre sujet de dissertation, nous nous retrouvons avec deux questions en une : « Sommes-nous capables de préférer le bonheur à la vérité ? » (ce qui sous-entend : face à la vérité, sommes-nous capables de l’ignorer pour rester dans une illusion qui nous rend heureux ?) et : « Est-il moralement permis de préférer le bonheur à la vérité ? » (par exemple, est-on moralement autorisé à mentir à quelqu’un « pour son bien », pour ne pas le faire souffrir ?) C’est ainsi que s’analyse un sujet de philosophie, et que se construit une dissertation : on voit que grâce à cette distinction entre les deux sens de « peut-on », nous avons déjà deux questions distinctes sur lesquelles nous pouvons développer une réponse. Par ailleurs, nous avons aussi mis en avant les présupposés du sujet : « préférer le bonheur à la vérité » sous-entend un choix entre un bonheur dans le mensonge et la vérité dans la souffrance. Tel est le choix auquel sont confrontés les personnages de l’épisode 4 de la saison 3, nommé « San Junipero. »

 

Au début de l’épisode, nous faisons la connaissance de Kelly et Yorkie dans une soirée, deux jeunes femmes qui n’ont, semble-t-il, plus que quelques mois à vivre. Dès la première scène, le garçon qui accompagne Kelly lui dit d’en profiter car il ne leur reste plus beaucoup de temps. Kelly, pour se débarrasser du garçon, prétend qu’une des filles de la soirée, Yorkie, n’a plus que cinq mois à vivre et qu’elles ont plein de choses à sa raconter. C’est un mensonge, mais qu’une jeune femme d’une vingtaine d’années seulement soit prétendument mourante ne semble surprendre personne.

 

Cette première surprise est vite suivie d’une foule de petits détails du même genre qui nous invitent à nous interroger sur ce qui se passe vraiment dans cette soirée : Yorkie dit qu’elle ne porte ses lunettes que pour le fun, elle est gênée de danser avec Kelly mais celle-ci lui répond que les gens sont moins coincés quand ils viennent « ici », Yorkie dit que c’est sa première fois « ici » mais Kelly est déjà venue. Encore une fois, il est question du peu de temps qui leur reste avant minuit. Et quand minuit arrive, le spectateur ne sait pas ce qui se passe : on se retrouve immédiatement au début de la soirée du lendemain. « Ici », une boite de nuit, ne semble pas être une simple boite de nuit. Le doute se renforce quand un garçon se plaint que toutes les filles d’ici ont l’air de cadavres ambulants, et que quand Yorkie perd de vue Kelly, on lui conseille d’essayer « d’autres époques. »

 

Et en effet, « ici », San Junipero, n’est pas une ville comme les autres : il s’agit d’une ville virtuelle où les personnes âgées peuvent envoyer leur conscience après leur mort. Avant de prendre cette décision, ils peuvent tester la ville de leur vivant. Yorkie n’est pas vraiment mourante ; mais elle est tétraplégique depuis plus de quarante ans. Kelly est bel et bien mourante : les médecins lui avaient donné trois mois à vivre, six mois plus tôt. Contre une réalité difficile pour l’une et pour l’autre, il existe San Junipero, et elles pourraient tout à fait demander l’euthanasie pour être transférées à San Junipero définitivement. Cette ville virtuelle a tout de la « machine à expérience » de Robert Nozick : une expérience de pensée qui vise à tester nos intuitions sur ce que nous préférerions entre une bonheur illusoire et une réalité moins belle.

 

L’expérience est la suivante : imaginez qu’on vous propose d’entrer définitivement dans une « machine à expérience. » Cette machine est telle qu’une fois branché à l’intérieur, vous n’avez plus aucun moyen de savoir que vous êtes dans une machine. Toutes les expériences que vous y faites vous paraîtront parfaitement réelles. La machine, en lien avec votre cerveau, analyse vos pensées pour savoir exactement l’existence qui vous rendrait le plus heureux et vous la construire sur mesure. Mais une fois entré dans la machine, comme ces personnes âgées qui demandent l’euthanasie pour se rendre à San Junipero, vous ne pourrez plus en sortir – de toute façon, vous n’en aurez jamais la pensée, puisque vous ne vous rendrez pas compte que vous êtes dans une machine. Entreriez-vous dans la machine à expériences ? Selon Nozick, et selon les sondages qui ont été fait, les gens ont tendance à préférer une vie authentique, quand bien même elle ne serait pas parfaite, plutôt qu’un bonheur illusoire dans la machine à expérience.

 

Et qu’en est-il dans l’épisode de Black Mirror ? San Junipero n’est pas exactement comme la machine à expérience. Contrairement à la machine de Nozick, les habitants de la ville virtuelle savent qu’ils se trouvent dans une machine et que ce n’est pas la réalité. Ils se souviennent de leur autre vie et c’est ce qui pousse Kelly à ne pas accepter cette proposition : quand sa fille est morte, à trente-neuf ans, elle n’a pas pu profiter de cette opportunité, car San Junipero n’existait pas encore. Son mari, quand il est mort, a refusé de s’y rendre à son tour, pour ne pas être quelque part où sa fille n’est pas. Kelly veut suivre le même chemin. Mais pour Yorkie, les choses sont différentes : tétraplégique depuis ses vingt-et-un ans, elle n’a rien vécu dans le monde réel. Elle aime les femmes mais sa famille conservatrice l’a mise dehors en l’apprenant – c’est à ce moment qu’elle a eu l’accident qui l’a paralysée. Elle ne peut demander une euthanasie parce qu’elle est incapable de s’exprimer et que sa famille s’y oppose évidemment : sa seule solution est de se marier avec son infirmier, pour qu’il puisse donner son consentement. Finalement, c’est Kelly qui la demande en mariage et l’épouse. Va-t-elle finalement préférer vivre une nouvelle vie illusoire, mariée à Yorkie, dans ce « cimetière virtuel », ou finir paisiblement sa vie réelle ? Après plusieurs mois de séparation, Kelly semble comprendre que la vie à San Junipero est tout aussi réelle que celle-ci : qu’est-ce que le réel, au fond, si ce n’est l’ensemble de nos perceptions ? L’épisode se clôt sur l’image d’un robot ajoutant les consciences de Kelly et Yorkie à un immense serveur.

 

Je ne sais pas si c’est également votre cas, mais pour ma part, cette fin me donne toujours un frisson : et si cette immense machine s’arrêtait ? S’il y avait une panne de courant ? San Junipero disparaîtrait, ainsi que tous ses habitants. Ils seraient alors morts. A moins qu’il ne le soient déjà ? Plusieurs fois dans l’épisode, il a été question de San Junipero comme d’un cimetière, de ses habitants comme des cadavres. Mais la mort est-elle la disparition du corps, ou la disparition de toute sensation consciente ? De nombreux questionnements nous viennent devant le spectacle de ces mourants qui choisissent de continuer ou de refaire leur vie dans une immense machine. Un épisode à voir, pour toutes ces raisons, et parce que l’histoire d’une jeune femme qui n’a rien pu faire à cause des préjugés de sa famille et qui trouve cette chance après sa mort est une belle histoire. 

dimanche 7 novembre 2021

Black Mirror, S3E2 : Le temps est-il en nous ou hors de nous ?

 

Nous voilà de retour pour continuer à réfléchir à des sujets de dissertation de philosophie à partir des épisodes de la série Black Mirror. Pour le thème d’aujourd’hui, nous allons nous appuyer sur deux épisodes de la saison 3. L’épisode qui nous intéressera en particulier est le deuxième de cette saison, intitulé « Playtest. » On évoquera également le long épisode de Noël, qui aborde, en un sens, la même question, celle du temps et de la conscience.

 

Le sujet que j’ai choisi pour ce nouvel article est le suivant : Le temps est-il en nous ou hors de nous ? La question se pose car le concept de « temps » peut désigner énormément de choses. Le temps, tout d’abord, est une dynamique de changement, de progrès ou de dégradation. Cette façon de comprendre le temps se fait dans le domaine de la géologie ou de la biologie : c’est en ce sens qu’on parle du passage du temps et il semble évidemment être hors de nous (nous y sommes d’ailleurs soumis également). Toutefois, quelle réalité aurait ce changement sans un observateur conscient capable de faire le lien entre le passé et le présent ? Même si le temps semble exister dans le monde extérieur, à l’instant présent, il n’y a que le présent : c’est notre conscience qui nous permet de faire exister le temps en tant que tel.

 

Un premier problème se pose donc quand on considère cet aspect du temps, mais il y en a un autre, qui sera illustré par ces deux épisodes de Black Mirror : c’est le vécu de ce qu’on appelle le temps. Dans la société, le temps est divisé en années, en mois, en jours, en heures, en minutes et en secondes. Ce découpage est utile dans la vie pratique, puisqu’il permet de se coordonner et de se donner des rendez-vous. Mais ce découpage artificiel (qui correspond à certaines réalités matérielles, comme le mouvement de la Terre dans l’espace) est-il le temps véritable ? Ou le temps désigne-t-il autre chose ? Selon l’activité qu’on est en train de faire, cette heure peut durer très longtemps ou passer très vite : le temps désigne-t-il donc plutôt l’heure objective (qui est hors de nous puisqu’elle est partagée par tous) ou le vécu subjectif de cette durée (qui est en nous) ?

 

L’épisode 2 de la saison 3, « Playtest », nous plonge dans ce vertige concernant le vécu du temps. C’est l’histoire de Cooper, un voyageur qui a presque fini son tour du monde et espère, après avoir vécu toutes ces expériences réelles, se lancer dans les expériences virtuelles. C’est ce qu’il raconte à Sonja, journaliste spécialisée dans les nouvelles technologies, rencontrée par l’intermédiaire d’une application. Pendant ce temps, sa mère, à qui il ne parle plus beaucoup, essaie plusieurs fois de l’appeler, mais il ne décroche pas.

 

A cause d’un piratage de son compte en banque, Cooper se retrouve dans l’incapacité de prendre l’avion pour rentrer. Il recontacte Sonja, qui le dépanne et lui montre une petite annonce, par laquelle une boite spécialisée dans le jeu vidéo d’épouvante recherche un amateur de sensations fortes. Sonja insiste pour qu’il accepte ce travail et prenne en photo tout ce qu’il y voie, car leurs innovations top secrètes vaudront très cher. Une fois sur place, il rencontre Katie, responsable des tests. Elle lui explique que tout est strictement confidentiel et qu’il doit donner ton téléphone et tout ce qui permet de communiquer. Alors qu’elle quitte momentanément la pièce, Cooper rallume son portable que Katie avait préalablement éteint pour prendre une photo et l’envoyer à Sonja. Quand Katie revient, le test de réalité augmentée commence : elle lui injecte une puce derrière la tête. Après une petite séquence avec une taupe virtuelle qui apparaît devant lui, elle le conduit au créateur du jeu, qui lui explique en quoi celui-ci va consister : un jeu vidéo d’horreur personnalisé. La puce qu’on lui a implantée analyse l’activité cérébrale du joueur pour en déduire la meilleure façon de lui faire peur. Un mot d’alerte est choisi pour qu’il puisse arrêter la partie si cela devient trop difficile.

 

La grande partie de l’épisode va alors se concentrer sur les moyens de reconnaître la réalité et le monde virtuel. Une fois plongé dans l’univers du jeu, toujours en contact avec Katie, Cooper va voir et sentir des choses extrêmement réalistes, qui sont pourtant produites par le jeu. Il va même en arriver à douter que ce soit bien une simulation informatique, et croire que tout est réel. Je n’ai pas choisi cet angle pour mon article, parce que je pense que vous trouverez d’autres analyses qui s’intéresse à cet aspect et que j’ai préféré parler du temps. En effet, la fin de l’épisode va être extrêmement perturbante. Alors qu’on vient de voir Cooper se débattre avec ses peurs pendant une longue demi-heure, on découvre qu’à peine le test commencé, son téléphone portable (qu’il avait rallumé contre l’indication de Katie) a sonné, comme sa mère essayait encore de l’appeler. Cela a provoqué une interférence avec la puce qu’on lui avait injectée pour le jeu, et il est mort. L’expérience totale a duré moins d’une seconde. Une seconde qui, pour Cooper, a duré plus d’une demi-heure.

 

En général, quand on joue à un jeu vidéo, c’est plutôt l’effet inverse qui se produit : on croit n’avoir joué que quelques minutes, alors que ça fait déjà une heure. Ce vécu du temps est ce que nous avons appelé plus haut la « durée » : ce terme est en réalité celui de Bergson dans les Essais sur les données immédiates de la conscience, où il remarque que le temps des horloges, le temps social et objectif, ne représente pas un passage du temps véritable mais plutôt une simultanéité des mouvements. Dire : je te donne rendez-vous à telle heure signifie : quand l’aiguille de nos deux montres, qui sont simultanées, sera à tel endroit du cadran, il faudra que nous soyons également à tel endroit. Il s’agit de lieu de d’espace, non de temps, car le temps est un vécu : le temps véritable est plutôt celui que Bergson appelle la durée, et qui peut varier d’un individu à l’autre.

 

Mais le fonctionnement de cette expérience virtuelle semble fonctionner plutôt comme un rêve : on sait que la durée d’un rêve est toujours beaucoup plus longue que le temps objectif pendant lequel nous avons rêvé. Cette pensée est assez vertigineuse – du moins, à moi, elle me donne le vertige – car nous avons le sentiment très clair d’avoir fait un certain nombre d’actions, ce qui a forcément pris un certain temps, alors qu’il ne s’est passé que quelques secondes.

 

Nous retrouvons ce traitement de la durée dans l’épisode de Noël, « Blanc comme neige », où l’idée que deux consciences vivront différemment un temps objectif identique est poussée à son paroxysme. Dans cet épisode, il est possible de séparer une partie de sa conscience pour la mettre dans une machine : comme cette machine sera un autre nous, elle sera parfaitement adaptée à satisfaire nos besoins : elle sait ce que nous voulons pour le petit déjeuner et peut le préparer à l’avance, de même pour les vêtements, le programme télévisé, etc. Un autre vertige métaphysique concerne justement ce traitement qui est fait de la conscience : c’est moi qui suis soit dans mon corps, soit dans la machine. Mais il est aussi question de temporalité : face à la révolte quasi inévitable de la moitié de conscience qui se retrouve dans la machine, le programmateur est en capacité de la déconnecter et de la laisser seule aussi longtemps qu’il veut. Pour être plus précise : le programmateur peut décider de faire en sorte que la conscience reste seule pendant ce qui lui paraîtra être dix ans, alors que cela n’aura duré que quelques minutes de son point de vue à lui.

 

C’est assez difficile à décrire, alors je vous invite plutôt à regarder ces deux épisodes, et surtout l’épisode de Noël. Il est assez long (une heure et demie me semble-t-il) et plusieurs histoires se superposent, de telle sorte qu’on y traite non seulement du temps et de la conscience, mais aussi de la justice, des interactions sociales, etc. Bref, un épisode intéressant qui vous occupera bien jusqu’à notre prochain article !

samedi 23 octobre 2021

Black Mirror, S2E2 : Suis-je responsable de ce dont je n’ai pas conscience ?

 

Continuons notre parcours philosophique au sein de la série Black Mirror avec, aujourd’hui, l’étude d’un épisode de cette saison que j’ai personnellement beaucoup aimé, le numéro 2 : « La chasse. » Pour ceux qui connaissent l’épisode, vous vous attendez sans doute à ce que nous parlions de justice, puisque cet épisode décrit entièrement un châtiment. Ce sera vrai, en partie, puisque notre sujet exact sera le suivant : « Suis-je responsable de ce dont je n’ai pas conscience ? »

 

L’épisode dont nous allons parler est assez mystérieux au départ et toutes les révélations n’arrivent qu’à la fin : on comprend alors que l’heure qui vient de passer est une immense mise en scène à visée cathartique. Pour rappel, la catharsis est un concept grec qui désigne le fait de purger son âme de toutes ses passions négatives. Aristote disait que c’est cet effet qui rend la tragédie si populaire : en regardant, sur scène, les histoires fictives de personnages immoraux et châtiés, en éprouvant le temps d’une pièce la crainte et la pitié pour ces héros, nous prenons de la distance avec nos propres vices et ressortons de là purifiés. La spectacle joué dans cette « chasse » est encore plus tragique, puisque le héros de la pièce, ou plutôt l’héroïne, ne sait pas qu’elle joue un rôle : comme le personnage tragique (qui, dans le cas d’une pièce de théâtre, se distingue de l’acteur), elle ne comprend pas ce qui lui arrive, pourquoi le destin semble s’acharner sur elle, et n’obtient ces révélations qu’à la fin (alors que les spectateurs et les autres acteurs, eux, savent très bien ce qu’il en est).

 

Je pense qu’il serait très intéressant de faire un parallèle beaucoup plus approfondi sur la représentation du théâtre tragique dans cet épisode, mais cela sort de mes compétences. Disons que cette introduction sert de petite annonce : si un spécialiste de la littérature ou de l’Antiquité passe par là et qu’il veut compléter ma première analyse, je lirai son article avec grand plaisir !

 

Maintenant, passons à des réflexions philosophiques et, surtout, revenons plus précisément à ce qui se passe dans l’épisode en question. Une femme se réveille dans une maison, totalement amnésique. Elle ne connaît même plus son nom mais, pour mieux raconter l’épisode, nous allons le rappeler immédiatement : elle s’appelle Victoria Skillane. Elle est attachée à une chaise mais parvient à se libérer et explore la maison. A l’extérieur, elle voit des individus qui la regardent et la filment avec leur téléphone, accompagnés par des enfants. Peu après, un homme masqué arrive, sort une arme et se met à lui tirer dessus. Commence alors la chasse, qui fait le titre de cet épisode.

 

Quelques flashs du passé lui apparaissent, mais elle reste amnésique tandis qu’elle s’allie avec deux passants qui n’ont pas l’air de vouloir la filmer, ni la tuer. L’un d’eux meurt, l’autre fuit avec elle. Son alliée explique qu’un signal envoyé sur les écrans a rendu les gens fous et que ce serait pour cette raison qu’ils sont tous en train de filmer. Les deux seules catégories de personnes n’étant pas affectées sont les chasseurs, ceux qui essaient de les tuer, et elles-mêmes, qui essaient de fuir. Alors qu’elles tentent d’échapper à un chasseur, un homme en camionnette passe par-là et les conduit jusqu’à un bois où, selon lui, elles seront en sécurité. En réalité, cet homme fait partie des chasseurs et les a amenées dans un piège : des cadavres sont pendus aux arbres et les spectateurs, avec leurs téléphones portables, sont de retour pour les filmer.

 

Après une énième fuite, Victoria se retrouve dans un lieu sombre où elle arrive à voler le fusil du chasseur. Elle tente de lui tirer dessus ; mais, à la place du coup de feu, surgissent des confettis : c’est la fin de la partie de chasse, les rideaux s’ouvrent et elle se retrouve devant un public qui applaudit. Aussitôt, on l’attache à une chaise et on lui révèle toute la vérité : Victoria Skillane avait enlevé une petite fille avec la complicité de son fiancé. Ils l’ont torturée puis tuée, tout cela en filmant la scène. Le cadavre de la petite fille a été retrouvé dans la forêt précédemment visitée par Victoria lors de la chasse. Si son complice a, selon l’opinion, « échappé à la justice » en se donnant la mort, Victoria est condamnée à revivre éternellement le calvaire de la fillette : chaque soir, elle supplie qu’on la tue et, chaque matin, elle se réveille amnésique dans une chambre, parce qu’on lui a effacé la mémoire.

 

Pendant le générique de fin, nous voyons de quelle façon cette attraction est préparée grâce à l’accueil du nouveau public. Ils ne doivent pas parler pour donner l’impression qu’il sont hypnotisés et que ce soit conforme avec le scénario élaboré. Il faut également garder ses distances, car Victoria est un individu dangereux : bien sûr, ils seront là pour intervenir avec un taser si besoin, mais cela leur feraient perdre une journée puisqu’il faudrait alors tout recommencer. Les séquences durant lesquelles Victoria est à l’écart du public (quand elle est à l’intérieur de la maison notamment) sont retransmis en direct sur les téléphones des spectateurs, ce qui leur permet de suivre l’intégralité du spectacle.

 

Tout ce spectacle n’est donc qu’un châtiment pour punir un crime. Pour en revenir au lien avec la tragédie, on peut remarquer que ce châtiment est très proche des représentations des enfers grecs. Les châtiments mythologiques sont toujours en rapport avec le crime commis : Tantale, qui a voulu nourrir Zeus avec la chair de son propre fils, est condamné à une faim éternelle, entouré de nourriture qu’il ne peut attraper. Pour avoir filmé une fillette en train de se faire torturer dans les bois, Victoria devrait tous les jours survivre à une course-poursuite la menant dans les bois, sous les caméras des spectateurs. Toutefois, contrairement à Tantale qui sait pourquoi il est condamné et peut ressentir sa peine comme une punition, Victoria n’en a pas la moindre idée. Tous les jours, elle subit des malheurs dont elle ignore la cause : c’est ce qui rend la chasse, à ses yeux, fondamentalement injuste. Lorsqu’elle est dans la forêt, torturée par l’un des chasseurs, elle demande ce qu’elle a fait pour mériter ça et s’écrie « Je suis un être humain ! »

 

Cela nous amène à nous poser des questions sur la responsabilité, la justice, mais aussi l’identité. La Victoria Skillane qui a commis le crime et celle qui subit le châtiment sont-elles encore la même personne ? La Victoria amnésique est-elle vraiment responsable du meurtre, sachant que la responsabilité désigne le fait de pouvoir répondre de ses actes, de pouvoir se reconnaître comme l’auteur de son acte ? Par conséquent, la peine choisie est-elle juste ?

 

Si le châtiment ressemble fortement à un châtiment grec, il ne semble donc pas proportionné au crime. Dans la mythologie, ce genre de châtiment, qui nous condamne à une répétition éternelle des mêmes gestes, étaient le châtiment suprême donné pour le crime suprême : l’hybris, qu’on traduit par démesure, et qui consiste, pour un homme, à se croire supérieur aux dieux. Le cosmos grec est fondé sur l’équilibre, qui fut atteint au prix de nombreux combat de Zeus contre les monstres et les titans. Toute tentative de quitter sa place est donc un danger pour le cosmos entier : un humain qui se prend pour un dieu peut entraîner le retour du chaos. C’est pour cette raison que les peines administrées sont si sévères. Bien que le crime de Victoria soit grave, il ne menace pas non plus l’ordre cosmique.

 

L’autre problème est celui de l’identité du criminel. Pour qu’une peine soit juste, il faut évidemment que la personne punie soit la même personne que celle qui a commis le crime. Dès lors, nous devons nous poser la question : où se trouve notre identité personnelle ? Qu’est-ce qui fait que je suis la même personne qu’hier ? Est-ce mon corps, mon esprit, ma personnalité, mes souvenirs ? La définition même de la responsabilité semble faire pencher cette identité vers la mémoire : je suis la même personne qu’hier parce que je me souviens que c’est bien moi qui ai fait telle ou telle action hier. C’est pourquoi, dans un scénario comme celui de Freaky Friday, la véritable Anna n’est pas le corps d’Anna, mais l’esprit d’Anna qui est dans le corps de Tess. Du point de vue de cette définition de l’identité personnelle, on ne peut pas dire que la Victoria qui est punie est bien celle qui a commis le crime : on punit le corps de Victoria. Reste que c’est ce qu’on fait dans le domaine juridique : on cherche des empreintes, des fragments d’ADN, pour retrouver non pas l’esprit du criminel mais bien le corps qui a commis le crime et c’est ce même corps qui ira en prison. Evidemment, la plupart du temps, le corps et l’esprit sont ensemble.

 

Le problème se pose dans les cas extrêmement rares de troubles de la personnalité multiple. Dans un tel cas, nous parlons bien de « personnalité multiple », nous considérons donc bien qu’il y a plusieurs personnes dans un même corps. Si l’une de ces personnalités commet un crime et que l’autre n’en a non seulement aucune intention, mais aucun souvenir, est-il juste de mettre ces deux personnes en prison ? Peut-on punir le corps du criminel, ce qui supposerait qu’au moins un innocent rejoindrait la prison ? Je vous laisse sur ces réflexions, et on se retrouve la prochaine fois pour un nouveau vertige métaphysique…

 

jeudi 7 octobre 2021

Black Mirror, S2E1 : Peut-on concevoir l'homme comme une machine ?

 

De retour pour notre nouvelle dissertation illustrée par la série Black Mirror, dont la saison 2 s’ouvre avec un épisode extrêmement populaire et marquant (du moins il me semble être populaire et marquant, parce que j’ai eu beaucoup d’élèves qui l’ont déjà cité dans une dissertation sur la technique !)

 

« Bientôt de retour » est l’histoire tragique d’Ash et Martha, un jeune couple qui va se retrouver dramatiquement séparé lors de la mort d’Ash. Heureusement, dans l’univers de cet épisode, il existe une application qui permet de parler avec les morts. Ou plutôt, avec un robot qui, grâce aux informations que nous postons sur les réseaux sociaux, est capable de reproduire une image fidèle de celui qu’on était de notre vivant, pour nous imiter une fois qu’on n’est plus là. Plus encore, il est désormais possible de déplacer ce robot dans un corps artificiel et ainsi ramener complètement celui qu’on a perdu.

 

Pendant tout l’épisode, un parallèle est fait avec le mythe du vampire. Même si ce n’est pas ce qui va nous intéresser aujourd’hui, je voudrais quand même en dire quelques mots parce que je trouve très originale cette idée de reconstruire le mythe du vampire à partir de la technologie. Au tout début de l’épisode, Martha reproche à Ash d’être « vampirisé » par son téléphone. Métaphore intéressante, quand on pense que le vampire est celui qui aspire notre vie (le sang) pour revenir d’entre les morts. Le téléphone d’Ash, l’usage qu’il en fait et sa façon d’y exposer toute sa vie sont bien ce qui va lui permettre de revenir sous une autre forme après sa mort. Vient alors une copie de lui-même, un être qui a l’air vivant mais ne l’est pas vraiment, un véritable mort-vivant technologique. Comme le vampire souvent décrit comme très séduisant, ce nouvel Ash est parfait : Martha remarque qu’il ressemble à Ash dans ses bons jours. Le robot Ash lui explique que c’est normal, puisqu’il a été fait à partir des photos en ligne, et que sur les réseaux on ne met que les photos les plus flatteuses. Il n’a pas besoin de dormir, ni de respirer. Il peut faire semblant : mais ce n’est plus une nécessité biologique.

 

Passée la métaphore vampirique, nous pouvons nous intéresser à la question de « l’homme-machine », un concept initié au XVIIème siècle par philosophie La Mettrie, à la suite de la célèbre théorie de « l’animal-machine » de Descartes. Dans le Discours de la méthode, Descartes compare les productions techniques de l’homme avec celles de la nature, qu’il considère comme les productions de Dieu. L’homme est capable de fabriquer des automates, des machines qui fonctionnent par elles-mêmes. On pourrait très bien donner à ces automates la figure d’un singe ou d’un oiseau. Bien sûr, le singe-robot se distinguerait facilement d’un singe réel, mais l’homme est un être imparfait, sa copie sera donc imparfaite. Dieu, en revanche, est parfait et omnipotent : il a donc très bien pu produire également des automates, comme les hommes, mais des automates parfaits, c’est-à-dire les animaux. Descartes propose ainsi une explication purement matérialiste du vivant : nul besoin de la notion d’âme pour expliquer le comportement des animaux, dont on peut entièrement rendre compte de façon mécanique.

 

Cependant, Descartes n’ose pas aller jusqu’à une explication mécanique de l’être humain. En bon chrétien, il considère que Dieu a donné à l’homme une âme et surtout le libre-arbitre, la capacité de choisir entre le bien et le mal. C’est La Mettrie, à la même époque, qui prolongera la réflexion de Descartes en soutenant que l’homme peut tout aussi bien être expliqué de façon matérielle, et créera ainsi le concept d’« homme-machine ».

 

Face à un automate parfait à figure humaine, pourrait-on se rendre compte qu’il s’agit d’un robot et non d’un humain  véritable ? Pour Descartes, il est clair que non : aussi ressemblant soit-il, il manquera toujours quelque chose à l’automate qui fera que nous ne pourrons être dupes, alors qu’un automate parfait à figure animale fera totalement illusion. Voyons ce qu’en dit notre épisode, « Bientôt de retour » : la copie de Ash pourra-t-elle faire office de remplaçant ?

 

La réponse sera clairement non : malgré les similitudes, Martha ne cessera de se plaindre de ces petits détails qui prouvent que ce n’est pas le vrai Ash qui est devant elle. Bien sûr, il y a les problèmes purement physiques : le fait qu’il n’ait besoin ni de manger, ni de respirer, ni de dormir. Au début, quand elle parle avec lui par chat ou téléphone, elle est impressionnée par la ressemblance et dit même : « C’est tout à fait le genre de truc qu’il aurait dit. » Mais très vite, on se rendra compte que si le robot arrive à imiter une partie de la personnalité d’un être humain, ce ne sera toujours qu’une partie. Les problèmes commencent alors qu’elle n’en est encore qu’au stade du téléphone : alors qu’elle s’approche d’une falaise où ils sont déjà allés ensemble, elle lui rappelle que ce jour-là, il lui avait dit qu’à l’époque victorienne, des couples maudits avaient sauté de cette falaise pour se donner la mort. Le robot-Ash du téléphone la corrige : en fait, tous ceux qui ont sauté de cette falaise ont sauté seuls, il n’était pas question de couple. Comment le sait-il ? Il vient de vérifier l’information sur Wikipédia. Martha est gênée. Pourquoi une simple vérification en ligne la met dans cet état ? Parce que c’est un signe évident que la « personne » avec qui elle parle n’est pas humaine. Un être humain est limité : il ne peut pas tout savoir, il se trompe parfois, comme le vrai Ash s’est trompé au sujet de cette falaise. Seul un robot peut tout savoir ainsi. En revanche, si le robot est capable de tout savoir en ce qui concerne la culture générale, il ne possède pas tous les souvenirs qu’un petit ami est censé avoir. Quand la sœur de Martha vient lui rendre visite, il ignore que c’est sa sœur et la prend pour une amie : une erreur que n’aurait jamais pu faire le vrai Ash.

 

Cependant, le vrai problème du robot vient du fait qu’il est totalement incapable d’improviser à la manière de Ash. A chaque fois que Martha est perturbée, il demande « Ce n’est pas le genre de chose que j’aurais dit ? » : programme inclus dans le robot pour être encore plus ressemblant. Mais le problème vient justement du fait qu’il cherche une logique. Il cherche un moyen de savoir à coup sûr ce qu’aurait fait Ash dans n’importe quelle situation. Malheureusement, cela est impossible : alors que le robot vise une rationalité sans faille, l’être humain est parfois illogique, irrationnel, imprévisible. Et face aux situations nouvelles, il est totalement incapable de réagir : quand Martha, en colère, lui dit de quitter la chambre et qu’il le fait spontanément alors qu’elle aurait attendu du vrai Ash qu’il essaie de discuter avant ; quand elle le frappe, elle est certaine que Ash n’aurait pas réagi comme lui, même si elle est incapable de dire précisément ce qu’il aurait fait ; quand elle l’emmène sur la falaise des couples maudits et qu’il attend de savoir ce qu’elle a dans la tête, elle sait que Ash aurait deviné.

 

La capacité d’improvisation et d’adaptation face à des situations nouvelles semble un propre du vivant. Un robot extrêmement perfectionné peut apprendre à intégrer de nouvelles données par lui-même, mais on a le sentiment qu’il manquera toujours quelque chose. C’est ce qui faisait dire à Descartes que la raison et le langage étaient le propre de l’homme : le langage au sens fort, c’est être capable de produire du contenu nouveau à partir des mots. Mais pour développer ce sujet, je vous renvoie plutôt à un épisode de mon podcast Geekosophie Magazine sur la méchante sorcière de l’ouest du Magicien d’Oz, que vous trouverez sur un de ces liens (et toutes les autres plateformes d’écoute) :

 

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jeudi 23 septembre 2021

Black Mirror S1E3 : Y a-t-il une vertu de l'oubli ?

 

Nous voilà de retour pour notre série de dissertations illustrées par des épisodes de la série Black Mirror. On zappe un épisode, pour passer directement à l’épisode 3 de la saison 1, appelé « Retour sur image », que nous allons utiliser pour répondre à la question suivante : y a-t-il une vertu de l’oubli ?

 

Si la question se pose, c’est parce qu’on considère immédiatement l’oubli comme quelque chose de négatif. Le terme négatif peut s’entendre de deux façons. Le sens que vous avez probablement perçu en premier quand j’ai dit que l’oubli était négatif, c’est le sens « mauvais » : l’oubli est quelque chose qui n’est pas bien, qu’on ne veut pas et qu’on préfèrerait éviter. Effectivement, l’oubli est souvent compris comme une limite à la faculté humaine qu’est la mémoire. Ce serait la marque d’une imperfection de l’être humain, de ses capacités : si l’homme est doué de cette faculté exceptionnelle de se souvenir du passé, cette faculté reste limitée par l’oubli. Par ailleurs, « négatif » peut aussi s’entendre en son sens mathématique : négatif signifie que l’on retire quelque chose. Nous serons toujours d’accord pour dire que l’oubli est une façon de supprimer des éléments de notre mémoire. L’oubli ne fait qu’enlever et ne nous apporte rien (ce qui apporte quelque chose, ce sera le « positif », toujours à comprendre en son sens mathématique).

 

Que l’on prenne l’une ou l’autre de ces définitions, il semble évident que l’oubli est négatif. L’épisode « Retour sur image » va nous amener à nous interroger sur ces deux points : d’une part, l’oubli est-il vraiment une limite aux facultés humaines ? N’est-il pas plutôt une condition nécessaire à l’existence ? n’avons-nous pas, au fond, besoin d’oublier ? Est-ce vraiment un défaut de ne pas pouvoir se souvenir de tout ? D’autre part, l’oubli n’est-il qu’une faculté négative, au sens où il n’est que disparition de souvenirs et ne nous apporte rien ? L’oubli ne serait-il pas plutôt une faculté active, une façon dont notre conscience rejette ce dont nous n’avons pas besoin ou, plus encore, ce qui nuit à notre existence ?

 

Dans notre épisode, les êtres humains ont désormais la possibilité (bien que cette possibilité soit presque une obligation sociale, puisqu’on apprend que ce sont essentiellement les prostituées qui ne le font pas, et que l’on voit très vite que montrer la rétrospective des semaines précédentes est nécessaire pour prendre l’avion ou obtenir un emploi) de s’installer une puce qui enregistre tout ce que l’on voit, entend et ressent. On peut ensuite facilement, grâce à une petite télécommande, revoir ses souvenirs, au ralenti, en accéléré, en agrandissant l’image et même en utilisant des mécanismes comme le fait de lire sur les lèvres. Il est également possible de projeter ses souvenirs sur un écran pour les montrer à autrui. Cette puce a évidemment comme premier objectif la compensation de ce handicap naturel que serait l’oubli. Comme le dit le slogan de la pub pour la mise à jour de la puce : « La mémoire, c’est pour la vie. »

 

Le personnage principal de l’épisode, Liam, commence sa journée par un entretien d’embauche, avant de se rendre à une soirée entre amis. Obsédé par cet entretien, il passe tout le trajet du retour à visionner les images dans sa mémoire, jusqu’à analyser le moindre mouvement de sourcil ou de bras de l’employeur pour essayer de trouver des indices. Cette obsession continuera même pendant la soirée, où ses amis lui proposeront de partager son souvenir pour qu’ils puissent tous lui donner son avis. Mais si tout l’épisode montre la façon dont l’obsession de Liam pour le détail va se développer, son entretien d’embauche va vite être occulté par un autre problème : l’attitude de sa femme, pendant la soirée, avec un certain Jonas.

 

Dans une telle société où personne n’oublie rien, où tout peut être revu, agrandi ou interprété, plus rien ne peut être laissé au hasard. Au quotidien, je n’ai pas continuellement la crainte de dire un mot de travers ou d’avoir, par exemple, une réaction d’ennui ou de dégoût lors d’un entretien ou d’une soirée. D’une part, parce que je sais ce sera vite oublié. Le terme « oubli » ne désigne pas seulement ce qui disparaît de la mémoire. Dire « c’est oublié » peut aussi bien signifier « c’est pardonné ». Or, l’oubli au sens du pardon est également rendu impossible par cette mémoire amplifiée : on voit une scène de dispute entre Liam et sa femme, pendant laquelle une insulte lui échappe. Insulte enregistrée dans la puce de sa femme, qui ne manque pas de lui repasser l’extrait de ce qu’il vient de dire pour lui signifier que cette erreur ne sera jamais effacée. D’autres exemples sont utilisés dans l’épisode : plus de dispute sur qui a dit quoi, il suffit de repasser le souvenir ; plus de mensonge possible ou de mauvaise foi sur ce qui s’est passé tel ou tel jour, puisque toutes les preuves sont conservées. Plus moyen de dire « c’est une histoire passée » puisque, comme le fait remarquer Liam lui-même, le passé sera toujours présent grâce à la puce.

 

D’autre part, si je ne fais pas attention au moindre de mes gestes, c’est parce que je sais qu’on ne va pas forcément remarquer tout ce que je fais. La puce qui a d’abord pour but la conservation de la mémoire a donc un autre effet : l’amélioration de la perception. De même qu’on ne peut pas se souvenir de tout, on ne peut pas tout remarquer : on ne voit que ce que l’on regarde directement, ce sur quoi on se concentre. La perception, comme la mémoire, est sélective. Est-ce, à nouveau, une limite de l’humain ? On pourrait l’interpréter ainsi. Cependant, le philosophe John Locke, dans les Essais sur l’entendement humain, remarque que si notre perception était « plus parfaite », nous ne pourrions plus percevoir du tout. Quand je regarde une horloge, je ne vois pas tous les détails qui la compose : de loin, je ne vois pas forcément toutes ses fissures et imperfections. De près, je ne vois pas l’ensemble des molécules et atomes qui la constituent. Mais si je pouvais voir cet ensemble de molécules, je ne pourrais plus lire l’heure : parfois, face à trop de détails, je ne vois plus l’objet dans son ensemble et je dois reculer pour mieux voir. Notre perception n’est donc pas parfaite, mais adaptée à l’action. Or, grâce à cette puce, ma perception est encore améliorée et je peux revoir tout ce que je n’ai pas eu le temps de voir sur le moment.

 

Dès lors, je ne peux plus, de mon côté, me dire que mon ennui manifeste ne sera pas perçu parce que je reste dans mon coin : je suis comme continuellement filmé. Or, quand je me sais filmé, je fais attention à mes gestes. C’est ce qui conduit, entre autres, l’hôte de la soirée à rire bêtement tout au long de l’apéritif et du dîner, parce qu’elle sait qu’elle sera jugée, que le moindre de ses comportements sera interprété pour savoir si elle a apprécié les invités ou non. Et c’est justement ce qui se passe quand Liam et sa femme rentrent chez eux : ils analysent son comportement et en tirent des conclusions.

 

Pendant la soirée, Liam ne remarque pas tout. Il ne perçoit pas tout. Ce n’est qu’au matin, en regardant soigneusement le vidéo de ses souvenirs, en utilisant la perception améliorée (lecture labiale, agrandissement, ralenti qui permet de s’attarder sur l’ensemble de la scène et non sur un point précis du champ visuel), qu’il comprend que sa femme est bien l’amante de Jonas. Découverte qu’elle ne peut pas nier, puisqu’il peut la forcer à montrer ses souvenirs. Et si les gens ont bien le contrôle de leurs souvenirs, s’ils peuvent effacer ceux dont il ne veulent pas se rappeler, cela laisse un trou dans leur historique : alors, il n’est plus possible de douter du fait que quelqu’un soit en train de cacher une information.

 

Que faut-il donc conclure de cet épisode ? L’oubli est-il une limite de notre faculté qu’est la mémoire ? L’oubli est-il négatif, au sens ordinaire, c’est-à-dire au sens de mauvais ? Sans oubli, plus d’erreur possible. Difficile de mentir puisque la moindre de nos expressions peut être analysée. Mais sans oubli, pas de pardon. Pas de sincérité possible : tout ce que je fais fera toujours partie d’un rôle joué pour qu’on ne puisse jamais rien me reprocher.

mardi 7 septembre 2021

Black Mirror S1E1 : Peut-on être insensible à l'art ?

 

Bonjour et bienvenue dans cette nouvelle série d’articles de philosophie sur des séries. Après Buffy contre les vampires (dont vous trouverez tous les articles sur cette page), nous allons étudier la série Black Mirror. Il y a évidemment beaucoup de choses à dire sur cette série et tous les épisodes pourraient donner lieu à une réflexion philosophique. Je ne vais pas parler de tous les épisodes, ce serait répétitif dans les thèmes abordés. A la place, et pour changer de la dernière série d’articles, je vais plutôt proposer à chaque fois un sujet de dissertation (qui sont de véritables sujets de bac) et le traiter à partir de l’épisode choisi. Cela permettra aux éventuels lycéens qui passent par-là de voir de quelle façon on peut utiliser les épisodes de Black Mirror pour illustrer un argument dans un sujet de dissertation.

 

Evidemment, cette série d’articles sera 100% spoils, surtout qu’un certain nombre d’épisodes de la série restent mystérieux jusqu’aux révélations finales.

 

Pour ce premier article, je vais parler du très frappant premier épisode de la série, qui s’appelle « l’hymne national ». Nous traiterons le sujet : « Peut-on être insensible à l’art ? » Avant de parler de l’épisode, une rapide analyse du sujet : être « insensible » à l’art peut se comprendre en deux sens. Insensible peut signifier indifférent : autrement dit, on peut se demander s’il est possible de n’éprouver aucun intérêt pour le domaine artistique. Cela semble évidemment possible. L’autre façon de comprendre « insensible », c’est le fait de n’éprouver aucune sensation quand on est mis face à une œuvre d’art. De ce point de vue, on peut se demander si l’art ne provoquer pas nécessairement quelque chose sur le spectateur (ne serait-ce que l’indifférence elle-même, qui reste un sentiment).

 

Maintenant que le sujet est éclairci, parlons un peu plus précisément de cet épisode, qui commence par le visionnage d’une vidéo trouvée sur YouTube. La très populaire princesse Susannah a été enlevée et le ravisseur accepte de le libérer à condition que le premier ministre britannique ait un rapport sexuel consommé et non simulé avec un porc, sans trucage, diffusé en direct sur tous les médias du Royaume-Uni. Même si nous ne l’apprenons qu’à la fin, le ravisseur est en réalité Carlton Bloom, un artiste dont l’exposition controversée a récemment été annulée : la rançon demandée est pour lui une façon de mettre en scène une performance artistique. La vidéo de la princesse dictant les consignes, mise sur YouTube, et tout le débat médiatique sur ce que doit faire ou non le ministre, débat qui occupera la télévision toute la journée, font également partie du spectacle.

 

Même si c’est une révélation finale, plusieurs indices laissent entendre, au cours de l’épisode, qu’il s’agira bien d’une performance artistique. Premièrement, le nom de Bloom est évoqué en tout début d’épisode. La vidéo YouTube a évidemment été vue par beaucoup de monde et un couple s’étonne que la télévision ne parle pas de cette affaire. Ils allument le journal et on entend alors dire qu’on a mis fin à l’exposition controversée de Carlton Bloom. L’information laisse évidemment indifférents les deux amants, qui ne s’intéressent qu’à cette histoire de rapport sexuel avec un porc. Le domaine artistique les laissent donc bien insensibles. L’art, en effet, est de l’ordre de l’inutile ou de l’imaginaire. Alors que la politique, ce dont ce couple veut entendre parler à la télévision, affronte directement la réalité. On voit ici très vite que l’on peut très facilement être insensible, au sens d’indifférent, à l’art. La force de cet enlèvement tient justement au fait que l’on soit indifférent à l’art : personne ne le soupçonne, car tout le monde cherche un opposant politique ou un terroriste. Personne ne cherche un artiste, trop ignoré dans la société.

 

Comme pour s’opposer justement à toute représentation qui serait vue comme artistique, les médias, en préparant ce qu’ils vont dire pour présenter l’affaire en cours, font en sorte que sa présentation soit la plus formelle possible. Il est demandé, notamment, à ce qu’il n’y ait pas de cochon en arrière-plan mais que l’image soit la plus simple possible. Même si les médias réfléchissent bien sûr à leur arrière-plan et aux détails de ce qu’ils vont présenter, cette attention à tout ce qui entoure l’acteur, à tous les détails, cette construction d’un lieu précis et au service de l’histoire relève bien du domaine artistique. Ils veulent s’en séparer pour éviter justement que cette rançon soit donnée en spectacle, mais ils ne savent pas qu’ils sont déjà dans le spectacle.

 

Un autre indice apparaît dans une scène où les soignants d’un hôpital, dont la jeune femme du couple apparu au début, regardent la télévision et entendent le détail des conditions de tournage de la vidéo du ministre. Un des infirmiers remarque que ces règles (à savoir l’absence de trucages, l’absence de musique, le réalisme) correspondent au « Dogme 95 », un ensemble de règles cinématographiques proposées par Lars von Trier. Pendant ce temps, les réalisateurs essaient de contourner ces règles en embauchant un acteur sur lequel ils pensent artificiellement faire apparaître le visage du ministre. Une actrice est invitée au journal télévisé pour donner son avis. La place du cinéma est importante, et pourtant personne ne soupçonne un artiste d’être à l’origine du chantage. C’est à ce moment qu’une nouvelle vidéo est envoyée par le ravisseur, accompagné d’un doigt coupé : il leur a interdit de faire usage de trucages quelconques, façon pour lui de rappeler que l’art ne devrait pas avoir besoin de trucages, mais plutôt être authentique.

 

Arrive alors la fin de l’épisode et la libération de la princesse une demi-heure avant la fin de l’échéance. Pendant ce temps, le ministre et son équipe se préparent à affronter la rançon. Evidemment, toute la ville a les yeux braqués sur la télévision. Personne ne remarque donc que la princesse est libre et qu’il n’y a plus aucune raison de tourner cette scène. Carlton Bloom savait parfaitement que personne ne serait dans la rue à ce moment, parce que si l’on peut être indifférent à l’art en général, personne n’aura été insensible à la diffusion en direct de ce coup de tonnerre artistique. Mais quand la conseillère du ministre apprend la vérité, sa réaction est de dire : « Il ne s’agissait que de ça : faire passer un message. » La tournure de la phrase indique que pour elle, il n’y a rien de sérieux dans une performance artistique. D’ailleurs, elle montre clairement qu’elle n’y a rien compris : il n’y a pas de « message » à l’art. L’art exprime des choses, certes, mais ce sont les médias qui font passer des messages. Le problème est là : tous ont cherché un sens à ce qui était en train de se passer. Tous ont voulu que cela signifie quelque chose, alors qu’il n’y avait d’autre sens que la performance elle-même. C’est bien pour cette raison qu’on peut être indifférent à l’art : il est inutile. Tout ce qui s’est passé dans l’épisode n’aura effectivement servi à rien : c’est cette dure réalité qu’ils choisissent de cacher au ministre à la fin, pour qu’il n’apprenne jamais que cet acte traumatisant était inutile.

 

Par cette mise en scène, Carlton Bloom combat trois choses. Premièrement, la censure de ses œuvres : cette fois, son « œuvre » sera diffusée partout et en direct. Deuxièmement, le fait que personne ne s’intéresse à ses productions, ce qui était visible en début d’épisode, quand la télévision parlait de la fin de son exposition et que le couple attendait d’autres informations : cette fois, tout le monde regarde. Même si, au fur et à mesure de la scène, les spectateurs montrent soit leur choc, soit leur peine, reste que tout le monde continue à regarder : y-compris quand l’infirmière veut éteindre la télévision et que son collègue l’en empêche. Troisièmement, il combat le fait que l’art ne soit pas pris au sérieux : même si c’est le cas au début, et que parmi les spectateur on voit un groupe en rire, bière à la main, comme s’il ne s’agissait que d’un vulgaire divertissement, cette première attitude va vite laisser place à des expressions beaucoup plus graves.

 

Carlton Bloom mourra le même jour (probablement un suicide) et un célèbre critique d’art considèrera que cette mise en scène est « la plus grande manifestation artistique du XXIème siècle ». Bloom aura réussi à montrer que personne n’est insensible à l’art, grâce à cette œuvre auxquels tous, y-compris les spectateurs en participant activement (puisque le fait qu’ils soient tous devant leur télévision faisait partie des conditions pour la réussite de cette performance), auront participé.

dimanche 22 août 2021

Le Bug humain : neurologie, écologie et philosophie

 

Les vacances se terminent, occasion d’une chronique sur un livre de neurologie. J’ai déjà parlé de Sébastien Bohler, dont j’ai lu les deux romans Neuroland et L’homme qui haïssait le bien. C’est parce que j’ai adoré ces romans qu’on m’a recommandé Le bug humain, un essai cette fois, sur la pollution et l’environnement. J’avoue que j’avais un peu peur au début, parce que j’ai du mal avec la propagande « écologiste » très à la mode, bien que ces questions m’intéressent quand elles sont traitées d’un point de vue scientifique – ce qui était exactement le cas avec ce livre, d’où le fait que je le recommande !

 

Bien qu’il soit présenté comme un livre sur l’écologie (marketing…), il s’agit bel et bien d’un traité de neurologie. Il explique le fonctionnement d’une zone particulière du cerveau, le striatum, et montre que cette petite zone de notre cerveau est entièrement responsable du cycle production-consommation excessif dans lequel nous vivons. Les explications sont très simples et accessibles (c’est le premier livre de neurologie que je lis et j’ai tout compris) et elles mettent en avant le fait que la science actuelle réfléchi à des questions vieilles de plusieurs siècles.

 

Plutôt qu’une chronique qui n’apporterait pas grand-chose, je vous en propose une petite synthèse, en espérant que cela vous donnera envie d’en savoir plus en lisant directement le livre. Bohler commence par exposer les objectifs primaires du cerveau humain, objectifs liés à la survie : manger, se reproduire et acquérir du pouvoir avec un minimum d’effort. Tels sont les trois buts de notre cerveau, gérés par ce qu’on appelle le striatum : c’est une partie du cerveau qui n’est, chez l’homme, pas plus développée que celle d’un rat ou d’un singe. Autrement dit, le striatum de l’homme n’a pas évolué ; en revanche, le cortex de l’homme est devenu immense : c’est ce déséquilibre qui va poser problème.

 




Le livre est construit en trois parties : dans un premier temps, l’auteur explique le fonctionnement de ce striatum. Dans un deuxième temps, il explique en quoi il est responsable de notre incapacité à maîtriser le cycle de production-consommation dans lequel nous sommes pris au piège et qui conduit à la destruction de la planète. Enfin, dans une troisième partie, il propose deux solutions pour essayer d’y remédier malgré tout.

 

Voici, de façon très résumée, le fonctionnement du striatum : les neurones du striatum libèrent de la dopamine, la molécule qui produit le plaisir, chaque fois qu’un des objectifs primaires listés précédemment est satisfait. C’est ce phénomène qui nous pousse à l’action, ce qui n’est pas un mal puisque ces objectifs sont tous nécessaires à la survie générale de l’espèce. Bohler cite même une expérience faite sur des souris à qui on a enlevé les neurones qui produisent la dopamine : une fois l’opération effectuée, les souris cessaient de s’alimenter, même si elles avaient faim (ce qui peut se mesurer objectivement à partir des réactions de leur estomac). En effet, malgré la faim, les souris n’avaient plus l’envie de manger et se laissaient mourir. Le striatum humain fonctionne comme celui des souris puisqu’il n’a pas évolué : c’est donc aussi lui qui nous pousse à l’action.

 

La différence, comme je l’ai évoqué avant, c’est que l’être humain est doué d’un cortex beaucoup plus développé que celui des autres animaux. Le cortex est ce qui permet le langage, l’intelligence, l’imagination ou encore les constructions techniques. Le problème, c’est que cet outil formidable de notre cerveau est sous le contrôle du striatum : il sera donc essentiellement utilisé pour assouvir ces mêmes objectifs primaires, de façon totalement disproportionnée. Pour expliquer cette disproportion, Bohler approfondit l’étude du striatum, dont le fonctionnement est plus complexe qu’une simple production de plaisir quand nous avons à manger.

 

En fait, le striatum utilise un système de récompenses : il anticipe le résultat de l’action que nous allons faire et réagit différemment selon si le résultat réel est conforme ou non à l’anticipation. Si le résultat est inférieur à ce qui a été anticipé, le striatum nous envoie un « châtiment », qui peut se traduire par un sentiment de peine ou une baisse de l’estime de soi. Si le résultat est supérieur à ce que le striatum avait anticipé, il libère de la dopamine, provoquant du plaisir. Enfin, si le résultat est conforme à l’anticipation, il ne se passe rien. Or, là est tout le problème : on ne peut se contenter de ce que l’on a, ou de rester au même niveau de vie, car dans ce cas nous n’obtenons pas la récompense de notre cerveau. C’est pourquoi il nous en faut toujours plus : plus d’argent, plus de like sur les réseaux sociaux, plus de nourriture, plus de confort (n’oublions pas que le cerveau cherche aussi à faire le moins d’efforts possibles).

 

Cette idée m’a particulièrement intéressée parce qu’elle reprend, dans le langage scientifique contemporain, une thèse très célèbre du philosophe Schopenhauer du XIXème siècle. Schopenhauer est connu pour son pessimisme et sa vision plutôt déprimante de l’existence humaine. Selon lui, l’homme ne peut pas trouver le bonheur, parce qu’il est prisonnier du désir. Le désir est une souffrance, parce qu’il est l’expression d’un manque (en effet, je désire uniquement ce que je n’ai pas) ; c’est une souffrance infinie, car à peine un désir est satisfait, un nouveau renaît. On voit à présent l’explication neurologique de ce phénomène : à chaque fois que j’ai obtenu ce que je désirais, le striatum augmente son niveau d’exigence et, pour le même niveau de plaisir, il m’en faudra plus la prochaine fois.

 

Dans la troisième partie du livre, Bohler propose deux solutions pour essayer de contrer malgré tout ce phénomène inconscient qui nous force à agir et désirer. Les deux solutions sont très proches de celles proposées, entre autres, par Platon ou Bergson. Il commence par remarquer que les religions ont toujours été des tentatives de détournement de ces besoins primaires (notamment sexuels, même s’il remarque que les sept péchés capitaux ont bien tous un lien avec les objectifs primaires du cerveau), ce qui fait écho à un autre livre que j’ai lu en parallèle, De la démocratie en Amérique, où Tocqueville rappelle l’importance de la religion dans ce nouveau système politique qu’est la démocratie : si l’égalité conduit les hommes à faire excès des biens matériels (parce qu’il savent pourvoir posséder plus, ils en attendent plus), la religion ultra-présente aux Etats-Unis du XIXème siècle leur permet de garder en vue quelque chose de spirituel, qui temporise cette frénésie de la jouissance. Cependant, la religion n’a pas réussi, à long terme, à s’opposer complètement au striatum, car la force de la volonté est insuffisante face à des millions d’années d’évolution de notre cerveau.

 

La première solution consiste à prendre le striatum à son propre jeu : non pas s’y opposer, ce qui serait vain (refuser tout désir ne fonctionne pas), mais détourner ses efforts vers l’altruisme ou la connaissance plutôt que vers les besoins primaires. Les études montrent que le système de récompense du striatum s’active également avec la connaissance (apprendre quelque chose, réussir un exercice de maths, obtenir les félicitations de ses parents ou un bon point à l’école libère également de la dopamine) et avec l’altruisme, pourvu que l’éducation ait été en ce sens (quand un parent félicite son enfant d’avoir partagé son gâteau avec son voisin, il conditionne le striatum de l’enfant à s’activer quand il fait quelque chose de bien). Dans un dialogue appelé le Phèdre, Platon décrit l’âme humaine comme un attelage composé d’un cocher et de deux chevaux : un cheval, la raison, est calme et obéit au cocher, tandis que l’autre, la passion, est un cheval fou qui court dans tous les sens. A la place du cocher, il ne faudrait pas essayer de retenir le cheval fou, car nous n’aurions pas assez de force (de même que je ne peux m’opposer à mon striatum indéfiniment, quand il provoque chez moi l’envie de manger). Ce qu’il convient de faire avec ce cheval fou, c’est de l’amener à suivre la même voie que le cheval calme : il faut que nos passions s’alignent sur la raison. Ainsi, je n’ai pas de sentiment de frustration, puisque j’assouvis mes passions ; il n’y a pas non plus de danger, puisque ces passions sont dirigées sur ce qui est bien.

 

L’autre solution proposée consiste à essayer de prendre conscience de ce qui est inconscient. Le fonctionnement du striatum et les actions qu’il nous conduit à faire sont en effet inconscientes (au sens de Bergson, c’est-à-dire mécanique) : la plupart du temps, nous mangeons en discutant, en regardant la télé, en pendant à autre chose, mais nous ne prenons jamais pleinement conscience de notre action de manger. Peut-être faudrait-il alors reprendre conscience de nos actions : réfléchir à ce que nous sommes en train de faire quand nous mangeons, y penser, profiter pleinement de notre action et prendre du plaisir à cela au lieu de rester dans l’automatisme.

 

J’espère que ma synthèse est fidèle au livre (il me semble avoir bien compris, mais malheureusement, on n’est jamais à l’abri d’une erreur…) et surtout qu’elle vous donnera envie de vous y plonger. Si cela vous effraie, sachez que ce n’est pas un pavé (il fait moins de 200 pages) et qu’il est assez amusant : il évoque des expériences personnelles et des expérimentations scientifiques, on ne s’y ennuie pas.