dimanche 11 décembre 2016

Prométhée et Mowgli : la création de l’humanité

Alors que je suis fascinée par la nouvelle version du Livre de la jungle sorti en 2016 (je suis encore devant au moment où j’écris à vrai dire…), je me dis qu’un petit article ne serait pas de refus pour bien faire comprendre à mes apprentis philosophes préférés (coucou les élèves ! Petite dédicace !) le mythe de Prométhée sur la création de l’homme. Parce que ce film entend explicitement raconter comment Mowgli devient un homme, non pas au sens d’un adulte parce que c’est toujours un enfant à la fin, mais un homme au sens où il va s’opposer, dans son essence, aux animaux. Je ne vais donc pas parler ici de l’épicurisme très prononcé de Baloo, « il en faut peu pour être heureux », mais de la façon dont, grâce à la technique et au feu, la « fleur rouge » dans le film, l’homme devient maître et possesseur de la nature.

Commençons par le mythe de Prométhée, raconté par Platon dans le Protagoras. Prométhée et Epiméthée, deux frères, sont chargés par Zeus de distribuer aux êtres vivants nouvellement créés différentes qualités, de telle sorte que toutes les espèces aient une chance de survie sur terre. Epiméthée demande à s’en charger, et propose à son frère Prométhée de vérifier son travail par la suite. Mais comme il est un peu niais, Epiméthée va faire une erreur de taille. Au départ, prenant son rôle très au sérieux, il distribue les qualités en mesurant soigneusement son partage, afin qu’aucune espèce ne soit trop vite vouée à disparaître. A certains, il donne une fourrure pour se protéger du froid, à d’autres une carapace pour se réfugier ; des animaux seront pourvus de griffes, de dents ou de cornes pour chasser les autres bêtes qu’ils dévoreront, mais se reproduiront lentement, alors que les proies auront le pouvoir de se reproduire en grand nombre. Il donne des nageoires à ceux qui pourront vivre sous l’eau, des ailes à ceux qui auront besoin d’aller se nourrir en haut des arbres. Le partage est parfaitement juste et équitable, chaque espèce se trouve ainsi particulière, distincte des autres et a de quoi survivre.
Mais lorsque Prométhée, le frère, vient vérifier le travail d’Epiméthée, il se rend compte de la catastrophe : l’une des espèces, l’homme, n’a reçu aucune qualité, car Epiméthée l’a oublié. L’homme est nu au départ, il n’a rien pour assurer sa survie. Alors, pour le sauver, Prométhée, qui non seulement est plus intelligent que l’autre, mais a bon cœur et est courageux, va aller voler aux dieux le feu et la technique pour les donner à l’homme. Grâce au feu et à la technique, l’homme, qui n’a rien reçu de la nature pour se défendre, va pouvoir fabriquer de lui-même les outils propres à sa survie : grâce à la technique, il pourra se faire des vêtements pour pallier à son absence de fourrure, des maisons à la place des carapaces, des couteaux et des armes à la place des cornes et des dents. La technique devient ce qui différencie pleinement l’homme de l’animal, l’homme qui construit sa propre définition alors qu’elle a été donnée par nature aux autres.
Malheureusement, deux choses : d’une, Prométhée va être puni, parce que, quand même, il a volé les dieux ; deuxième chose, une fois pourvu de technique et de feu, les hommes vont semer le trouble dans l’harmonie du cosmos en s’élevant toujours plus. Les hommes sont, grâce à ces deux attributs divins, les seuls êtres qui vont faire preuve de démesure : les grecs appellent cela l’hybris. Au lieu de rester à la place qui est la leur, les hommes vont se mesurer aux dieux, se prendre pour meilleurs qu’ils ne sont, et l’hybris est une faute extrêmement grave en tant qu’elle perturbe l’ordre du monde. D’ailleurs, quel est le premier usage que les hommes vont faire de cette technique ? Ils vont fabriquer des armes et s’entre-tuer. L’espèce que Prométhée a eu tant de mal à sauver (ce qu’il paie très cher puisqu’un oiseau vient lui manger, tous les matins, le foie qui a repoussé pendant la nuit) est en train de s’autodétruire. Pour permettre malgré tout à cette espèce de survivre, Zeus leur donnera alors la justice et la pudeur, ce qui devrait les empêcher de continuer le massacre.

Bien, et maintenant, le rapport avec Mowgli ? Dès les premières minutes du Livre de la jungle, on voit Mowgli faire usage de techniques : alors que tous les animaux boivent au lac, lui se fabrique une cruche, et des cordes afin d’aller chercher l’eau au milieu du lac et la boire tranquillement ensuite. Les loups qui lui servent de famille, ainsi que la panthère Bagheera, s’offusquent de cet usage d’« astuces » qui n’ont pas lieu d’être dans la jungle. Pourtant, comment pourra-t-il survivre dans la jungle sans faire usage de la technique ? C’est bien ce que lui dit le tigre Shere Khan tout à la fin du film, après l’avoir désarmé : tu n’as ni griffes, ni fourrure, dit-il, alors tu n’es rien, tu n’as aucune défense. Tu es, en fin de compte, le plus faible des êtres vivants : mais moi, le tigre, je suis le meilleur, je suis le mieux pourvu par la nature. L’intrigue du film est la suivante : pour le sauver de Shere Khan qui veut le dévorer, et qui est l’animal le plus puissant, Bagheera doit reconduire Mowgli au village des hommes, car seuls les hommes sont assez puissants pour affronter le tigre. En effet, les hommes ont une arme secrète, destructrice, qui les place au-dessus de tous les êtres vivants : ils ont le feu, que les animaux de la jungle appellent joliment la « fleur rouge. » Une fleur, sans doute, parce que la vue du feu est splendide : le feu est beau et fascinant. Mais il est rouge comme le sang, parce qu’il détruit tout sur son passage et que bien souvent, il est hors de contrôle. Le feu est le signe des hommes : c’est grâce à lui qui l’on voit le village des hommes au loin et que les animaux le reconnaissent.
Il n’y a que deux personnages dans cette jungle qui, loin de dissuader Mowgli de faire usage de techniques (leur crainte à tous étant que Mowgli devienne, justement, un « homme », et qu’il détruise la jungle toute entière), l'y encouragent : le premier est Mr « Bare necessities », Baloo, qui est un ours fainéant qui a bien compris à quel point la technique permettait de se faciliter la vie. Loin d’être vraiment celui qui se contente de « peu pour être heureux » comme dans le dessin-animé, lui en veut toujours plus, bien plus qu’il n’en a besoin, et va persuader Mowgli de « travailler » avec lui pour lui obtenir tout le miel de la jungle, beaucoup plus qu’il n’en a besoin, pour son seul plaisir. La chanson qui est d’ailleurs reprise, « Il en faut peu pour être heureux », devient très ironique puisque justement, il ne se contente pas de peu et en veut beaucoup. Baloo, entraîné dans la fascination de la technique, fait lui aussi preuve d’hybris, mais heureusement le sage Bagheera va l’arrêter avant qu’il ne lui arrive malheur. Car tous ceux qui font preuve d’hybris le paient très cher, c’est ce que nous allons voir avec le deuxième animal qui aimerait obtenir la technique, le singe Roi Louis. Si dans le dessin-animé ce n’est qu’un singe fan de musique qui passe son temps à jouer et chanter, Roi Louis ici est un singe qui veut se hisser au rang d’humain. Et il est bien parti : il vit dans un temple fabriqué en pierres, et possède des objets humains. Mais ce qu’il veut, et qu’il n’a pas, c’est la fleur rouge. Il veut le feu, et pour une seule raison : il veut être le maître de la jungle. Il veut être, véritablement, « maître et possesseur de la nature » (comme disait Descartes), ce qui n’est possible que grâce à la puissance du feu. Mais le Roi Louis va regretter d’avoir fait ainsi preuve d’hybris, et je ne dis rien pour par spoiler.

Enfin, dernière scène, et vous pouvez vous arrêter là si vous n’avez pas vu le film parce que je vais parler de la fin, la scène qui renvoie directement au mythe de Prométhée, le moment où Mowgli, pour sauver sa famille de loups, va lui-même aller dérober le feu aux hommes pour pouvoir se battre contre Shere Khan. La scène est très belle : on ne voit pas les hommes, seulement leurs ombres, et en arrière-plan, toujours le feu. Sans se faire repérer par les siens, Mowgli, comme Prométhée, va dérober le feu et s’enfuir vers la forêt à nouveau, avec sa torche. Grâce au feu, il va se dresser devant Shere Khan, certain qu’il est à présent assez puissant pour lui faire face. Malheureusement, comme Prométhée, ce feu qui le sauve est aussi ce qui détruit : la forêt entière a pris feu derrière lui et les loups qu’il est venu sauver le craignent, parce qu’il est « devenu un homme. » Le feu est ici ce qu’on appellerait en grec un pharmakon : ce mot signifie à la fois remède et poison, parce qu’un remède, s’il n’est pas pris à la bonne dose, peut tuer. Le feu aurait pu sauver les loups : mais trop puissant pour Mowgli, incontrôlable, il détruit tout ce qu’il voulait protéger, comme pour le punir de son hybris. Mais finalement, comme tout bon Disney qui se respecte, cela finit bien, et une fois le tigre vaincu, la pluie se met à tomber pour éteindre le feu. L’arrivée de la pluie fait toutefois écho à la pitié qu’éprouve Zeus face à ses créatures en voie de disparition : il leur donne une dernière chance, et envoie la justice pour rééquilibrer ce chaos et produire une harmonie, de même que l’eau et le feu, complémentaires, vont permettre de revenir à l’harmonie.


Voilà pour ce qui est du mythe de Prométhée… mais je vais terminer par un petit mot sur un personnage qui a sans doute surpris beaucoup de monde : le serpent Kaa. Contrairement au dessin-animé, la voix de Kaa est celle d’une femme (et j’irai même jusqu’à dire : pas n’importe laquelle, Scarlett Johansson). Pourquoi Kaa est-il devenu une femme ? Bien sûr, facile, on peut imaginer que Mowgli doit rencontrer une femme pour devenir un homme. Mais je pense que nous pouvons faire un lien avec un autre mythe relié à celui de Prométhée : le mythe de Pandore. Pandore est la première femme, créée par Zeus dans le but de semer la zizanie chez les humains, parce qu’ils possèdent désormais la technique et le feu. Pandore est créé la plus belle possible pour avoir le pouvoir de fasciner les hommes : mais à l’intérieur, elle a tous les défauts. Elle ment, elle trompe, elle est pleine d’hybris et causera inévitablement la souffrance puisque c’est elle qui va laisser échapper tous les maux contenus dans la célèbre « boite de Pandore ». Pandore est celle qui va hypnotiser les hommes pour les mener à leur perte : exactement de la même façon que Kaa, hypnotise Mowgli par son discours tandis qu’elle s’enroule subtilement autour afin de le dévorer. Kaa est la première qui va parler à Mowgli de la fleur rouge : c’est elle qui va lui glisser l’idée d’hybris dans la tête. Ce seul personnage féminin (en plus de la mère louve de Mowgli qui a seulement un rôle de mère, nécessaire pour la reproduction de l’espèce) est le personnage le plus dangereux, parce que contrairement à Shere Khan qui est la force pure et peut être vaincu par le feu, elle use de la persuasion. Kaa est donc bien Pandore, mais heureusement, comme c’est un Disney, Kaa n’arrivera pas à ses fins. 

dimanche 4 décembre 2016

Habeas Corpus de Victor Boissel

Pour commencer, je vais répéter ce que j’ai principalement dit sur toutes mes premières interventions sur ce roman : pendant ma lecture, je n’ai eu cesse d’avoir en tête un des chefs-d’œuvre de la littérature qui m’a le plus marquée, Les Frères Karamazov de Dostoïevski. Pourquoi ? Parce que (et je vais me distinguer de beaucoup d’avis de lecteurs que j’ai pu lire), le haut niveau d’écriture fait que c’est long, lourd, chiant et plein de personnages dont on oublie les noms et la moitié des détails en sautant quelques lignes pour avancer plus vite dans l’histoire. La grosse première moitié est pénible et l’on est bien tenté de s’arrêter. Mais ce n’est que pour mieux récompenser ceux qui s’accrochent : parce qu’arrivé à un certain point, on comprend l’histoire, on comprend que si tout n’avait pas une importance, il fallait avoir la force de continuer, et c’est ce qui fait toute la puissance du roman. C’est pourquoi j’ai dit plusieurs fois que ce roman était une « récompense à ceux qui ont eu le courage de continuer ». Il m’a fallu trois mois pour le finir, c’était pourtant un roman de taille normale. Je n’ai pas été portée par l’histoire, non : c’était beaucoup mieux que ça. C’était beaucoup trop haut pour qu’on soit « porté » : c’est au-dessus, et ça nous fait rester sur terre.

Contrairement à beaucoup, je n’y ai pas vu une réflexion que le futur, un risque que nous encourrons à force d’avoir telle ou telle attitude. Le sujet de la beauté, de la jeunesse et de l’immortalité n’est pas nouveau, il date de l’antiquité grecque. Bien sûr, il y a des extraits (mais qui restent des extraits et ne sont donc pas le thème principal du livre) qui interrogent l’efficacité de la démocratie, le droit de trahir la fin par les moyens, les problèmes de productions, de richesses, d’inégalités sociales, mais ce n’est, encore une fois, pas l’essentiel. J’y vois plutôt une réflexion sur l’identité personnelle, réflexion qui est immédiatement suggérée par le titre : « tu as un corps » et non « tu es un corps ». Où se situe l’identité personnelle ? Est-elle dans le corps ou dans l’esprit ? Cette question m’a vivement rappelé une expérience de pensée faite par John Perry et dont je vais vous parler ici.

Dans cette expérience, nous allons séparer la personnalité du corps animal pour se demander à quel endroit nous allons placer l’identité : à quel endroit allez-vous vous reconnaître ? Vous sentirez-vous plutôt à l’endroit où se situe votre corps animal ou à l’endroit où se situe votre personnalité ?
Pour se poser la question, nous allons torturer une des deux personnes suivante : la personne qui a votre corps et la personne qui a votre personnalité. La question sera : quelle personne voulez-vous sauver de la torture en priorité ? Evidemment, vous ne souhaitez pas être torturé : la personne que vous ferez échapper à la torture sera donc le véritable vous-mêmes.
Imaginez donc qu’un savant fou vous enlève, vous et un inconnu. Ce savant fou va inverser vos esprits : votre esprit va donc se retrouver dans le corps de cet inconnu, et l’esprit de l’inconnu dans votre corps. Le savant fou va donc ensuite vous laisser un choix : il va torturer un des deux corps. Quel corps voulez-vous qu’il torture ? Si vous choisissez le corps inconnu dans lequel se trouve votre esprit, vous sentirez donc la torture et aurez probablement un grand traumatisme moral de cette expérience. Si vous choisissez de torture votre corps dans lequel votre esprit ne se trouve plus, vous n’aurez aucun souvenir de la torture, évidemment, puisque votre esprit ne l’aura pas vécu : mais lorsque nous remettrons votre esprit sain dans votre corps torturé, vous porterez à jamais les marques physiques de cette torture. Alors, quel corps souhaitez-vous voir torturer ?

Il n’existe évidemment pas de réponse toute faite à cette question, puisque c’est une expérience de pensée, mais cela peut vous aider à voir où vous situez votre véritable « vous-mêmes ». Habeas Corpus semble bien situer l’identité personnelle dans l’esprit : effectivement, nous pouvons changer de corps à volonté (pourvu que nous en ayons les moyens bien sûr) en restant cependant la même « personne ». Pourtant, sans vous spoiler, il y a bien plusieurs éléments, plusieurs scènes ou détails qui font que l’identité se trouvera bien dans le corps et non dans l’esprit : d’une part, la chute, qui fait percevoir cette idée mais dont je ne parlerai pas pour des raisons évidentes, mais d’autre part un couple séparé qui parvient à retomber amoureux parce que les corps ont changé, et qu’en un sens ce ne sont plus les deux même personnes, et bien sûr toute la réflexion sur la transformation du sens de l’inceste.


J’ai donc ciblé cette chronique sur la question de l’identité personnelle qui est, selon moi, la grande question de ce roman, mais je vous invite fortement à le lire, car il y a un grand nombre d’autres pistes de réflexions que vous pouvez mener à partir de là. 

lundi 28 novembre 2016

Concours : "Offrez votre avis !"

Bonjour et bienvenue à la première édition (ou « édition test ») du concours « Offrez vos avis ! »
Je dis « première édition » car ce concours que je mets en place aujourd’hui pour Noël, j’espère bien le voir réussir et pouvoir le proposer à plusieurs auteurs indépendant une prochaine fois, pour vos faire découvrir plein de nouveaux livres et, par la même occasion, faire connaître des auteurs inconnus qui le méritent.
Parlons tout de suite de ce qui vous intéresse : qu’y a-t-il à gagner dans ce concours ? D’abord, sachez que le concours se déroulera en parallèle sur ce blog, sur Twitter et sur Facebook. Il y aura un gagnant par plateforme (vous pouvez toujours marquer votre inscription sur les trois sites si vous voulez plus de chances d’être tiré au sort à la fin, mais comme vous vous en doutez, tout le monde va faire pareil que vous…)
Alors, à gagner pour Noël cette fois-ci, il y aura… la seule chose que je peux proposer pour l’instant puisque je me lance tout juste dans la belle aventure de l’autoédition, un exemplaire dédicacé de Si la parole était d’or. Si vous avez tout suivi, vous savez donc qu’il y a trois exemplaires à gagner en tout (un sur Facebook, un sur Twitter, un sur le blog). Mais ce que vous devrez lire pour le concours, c’est La loi de Gaia.

Voilà comment cela va se dérouler. Vous savez sans doute qu’il y a une chose que tous les auteurs indépendants recherchent, ce sont les fameux « 50 commentaires Amazon. » Vous ne le saviez pas ? Eh bien maintenant, c’est fait, nous sommes tous à la recherche des 50 commentaires Amazon et les prochaines éditions du concours vont les aider à les obtenir.

Voilà ce que vous devez faire : jusqu’au 25 décembre, la version numérique de La loi de Gaia est gratuite ! Vous pouvez donc librement la télécharger sur votre liseuse, sur votre téléphone ou juste sur votre ordinateur. Vous devez ensuite le lire et, enfin, mettre votre avis, positif ou négatif, sur Amazon, avant le 1er janvier (Avertissement : pour mettre un avis sur Amazon, vous devez être client. Ce qui signifie que vous devez déjà avoir acheté quelque chose sur Amazon au cours de votre vie, mais en général c’est le cas). Voilà, c’est tout ! Un des participants qui aura mis un avis sera tiré au sort et remportera un exemplaire dédicacé de Si la parole était d’or.

Vous trouverez La loi de Gaia à cette adresse : AMAZON
Et Si la parole était d’or à celle-ci : AMAZON

Maintenant, quelques subtilités concernant les tirages au sort. Evidemment, il ne s’agit pas seulement de participer, il faut aussi que je le sache et que je puisse vous contacter si vous êtes l’heureux gagnant. Voilà comment vous devez faire :

•• Si vous découvrez le concours sur le Blog

Téléchargez, lisez et laissez votre avis sur Amazon.
Ensuite, laissez un commentaire en bas de cet article avec une copie de votre commentaire Amazon en preuve que vous avez bien laissé un commentaire. Et surtout, n’oubliez pas de me laisser un moyen de vous contacter si vous êtes le gagnant ! Vous pouvez mettre un lien vers votre profil Facebook, votre compte Twitter, votre Blog ou, en dernier recours, une adresse mail. Sinon, il vous faudra passer sur ce Blog après le 25 décembre pour voir si, par hasard, vous n’apparaissez pas dans le nom des gagnants.

•• Si vous voulez participer sur Twitter

Téléchargez, lisez et laissez votre avis sur Amazon. Jusque-là pas de changement.
Sur Twitter, retweetez l’annonce du concours qui est épinglée à mon compte, sur cette adresse : https://twitter.com/carolinegiraud1
Lors de votre RT, écrivez aussi une copie de votre commentaire Amazon comme preuve que vous avez bien commenté. Cela devrait me suffire pour vous retrouver par la suite.

•• Si vous voulez participer sur Facebook

Téléchargez, lisez et laissez votre avis sur Amazon. Toujours pas de changement.
Ensuite, mettez votre avis en commentaire de l’annonce du concours épinglée à ma page, à cette adresse : https://www.facebook.com/rodriguelancai



Merci à tous, bonne chance, et j’espère qu’il y aura beaucoup de participants, pour que d’ici cet été, on puisse vous proposer un concours spécial été avec plusieurs auteurs, plusieurs livres et plusieurs cadeaux à gagner !

dimanche 30 octobre 2016

La séance de dédicaces

Après un long silence, je me décide à faire un petit compte-rendu de la séance de dédicaces que j’ai faite mercredi dernier, le 26 octobre à la Presse du Buguet, à Fronton (endroit où je suis allée au collège, au lycée, et où j’ai eu un super génial prof de philo dont je pique encore les cours pour faire les miens et qui n’aimerait pas du tout savoir que je parle de lui aujourd’hui). 




D’abord, je replace toute l’histoire en contexte : la dernière fois que j’ai fait une séance de dédicaces, c’était aussi à Fronton, c’était il y a dix ans maintenant, pour le petit livre que je garde secret pour que les espions ne me retrouvent pas… enfin, surtout parce que je n’en suis pas fière ! C’est ça, les écrits de jeunesse ahahah ! Bon, parlons de cette séance de dédicaces : ça n’a jamais été ma grande passion. Non pas par timidité, parce que j’aime beaucoup parler aux gens, leur demander ce qu’ils font dans la vie et ce qu’ils aiment lire. Ce dont j’ai horreur, à vrai dire, c’est de vendre. Je ne sais pas le faire. Je ne sais pas dire en face des gens que mon livre est génial et qu’il faut absolument qu’ils le lisent ! Heureusement, j’étais dans une formidable librairie, avec des super personnes qui savaient très bien le faire. Bon, je n’ai pas pu échapper aux : « Alors, ça parle de quoi, votre livre ? » Mais même si je n’aime pas du tout parler de mes livres, j’ai fini par m’y habituer au cours de l’après-midi et ça s’est bien passé.

 Je ne sais pas vraiment ce que je vais raconter, à vrai dire je voudrais surtout remercier la Presse du Buguet parce que, malgré le peu de monde qui restait à Fronton en pleines vacances de la Toussaint, j’ai passé une super bonne après-midi. Et par la même occasion, j’ai presque été guérie de mon horreur pour les séances de dédicaces. J’ai rencontré des personnes super, parfois un peu pressées, parfois qui faisaient semblant de s’intéresser, mais toujours très gentils (dans l’ensemble… pas de généralités !) Il n’y avait pas grand monde, mais trois joueur au PMU qui m’ont beaucoup fait rire et que je remercie aussi pour leur présence.


Voilà, et suite à cette journée, je suis prête à en refaire, peut-être pour Noël ! Et peut-être aussi que je commencerai bientôt à parler de mon prochain roman à paraître, quelque chose d’encore très différent de ce que j’ai écrit jusqu’ici, et qui s’appelle… Masques

dimanche 11 septembre 2016

Ainsi parlait Von Krolock

Ainsi parlait Von Krolock

(Ou
Nietzsche et Von Krolock pour les nuls)


« Lassé du jour, malade de lumière,
  • Je sombrai dans le fond, dans le soir et dans l’ombre ;
D’une seule vérité
Brûlant et assoiffé »

(Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « Le chant de la mélancolie »)

Avant-propos

Cette étude est une analyse du personnage du comte Von Krolock (Le bal des Vampires, de Roman Polanski, adaptation musicale : Tanz der Vampire) à partir de la philosophie de Nietzsche. Elle est, bien évidemment, mi-sérieuse, mi-stupide, mi-utile, mi-ironique, et tout comme l’œuvre d’art chez Kant, sans intérêt, sans concept, sans la représentation d’une fin (inutile d’avoir compris cette phrase, je me laissais juste emporter par la poésie…). Elle peut à la fois servir à mieux comprendre ce personnage fascinant et à s’endormir le soir en lisant une dissertation mortellement… chiante.
Cela étant, autant que possible, j’ai essayé d’alterner les passages sérieux qui font ressortir les références nietzschéennes dans le texte de Krolock (de façon la plus simple et claire possible), et les extraits un peu plus légers, pour permettre au lecteur de faire une « pause » et ne pas être complètement perdu dans ces grandes considérations philosophiques. Mais il y a quand même beaucoup plus de passages sérieux (l’objectif était quand même de montrer comme j’ai raison à propos de Nietzsche et Krolock !)
Dans tous les cas, ce texte ne s’adresse pas à des génies de la philosophie, ni même à des étudiants un peu trop spécialistes qui risquent de repérer la moindre bêtise que je vais dire sur Nietzsche car, bien qu’il soit l’un des rares philosophes devant lesquels je plie le genou, il n’est pas non plus ma grande spécialité… Je vais même avouer que je n’ai lu qu’un seul livre de Nietzsche en entier parce que, comme tous les grands génies, ce qu’il écrit est absolument incompréhensible (n’est-ce pas, Ainsi parlait Zarathoustra…)
J’ai quand même, je l’espère, réussi à le comprendre assez pour tenir un discours cohérent et assez fidèle à sa pensée.

Table des abréviations

Les titres des chansons du Bal des vampires seront cités selon ces abréviations :

B : Bücher
DUG : Die unstillbare Gier =
E : Ewigkeit =
EZB : Einladung zum Ball =
GT : Gott ist tot =
HP : He, Ho Professor

(Je préciserai à chaque fois de quelle chanson est tirée ma citation au cas où je n’aurais pas bien compris les paroles.)

Les œuvres de Nietzsche seront citées selon ces abréviations :

AZ : Ainsi parlait Zarathoustra
FP : Fragments posthumes
GS : Le Gai savoir
HH : Humain, trop humain

Ainsi parlait Von Krolock

Von Krolock aurait-il étudié Nietzsche à l’école ? Assurément pas. Sinon, il aurait su que tout ce dont il passe son temps à se plaindre, la mort de Dieu, l’éternel retour, la maladie, toutes ces choses sont en fait le seul moyen de dire « oui » à la vie. Pourtant, on pourrait croire, à la vue du grand nombre de termes issus du vocabulaire nietzschéen qu’il emploie quand il parle, qu’il ait été élevé à l’école de Nietzsche : le « néant », le « dernier des hommes », le « Verbrecher » même, parce que notre Krolock, comme Nietzsche, parle allemand. Mieux encore, il ne serait pas absurde de se demander si Friedrich n’était pas son père. Nous savons que le comte Von Krolock est très vieux, même si nous n’avons pas d’indication précise sur son âge.
Mais malheureusement, nous pouvons d’ores et déjà affirmer que Friedrich ne peut être le père de Krolock. En effet, d’après le récit autobiographique qu’il a intitulé « Die unstillbare Gier », notre bon (très) vieux comte était déjà vivant et d’un certain âge au XVIIème siècle, puisqu’il s’amusait déjà à draguer les filles sur la plage brûlante lors de l’été 1617 (nous pouvons nous demander au passage comment la jeune fille en question pouvait avoir une « peau de porcelaine » sous cet « été brûlant ». Il semblerait que ce pauvre Krolock perde un peu la mémoire. Mais ce n’est pas un mal puisque, selon la philosophie de Nietzsche, l’oubli est la condition du bonheur). Or, Nietzsche n’a vécu qu’au XIXème siècle. La seule hypothèse crédible que nous puissions faire serait alors l’hypothèse contraire : Friedrich est peut-être le fils de Krolock, qui aurait écrit tous les précieux enseignements de son père, ou alors simplement son disciple. Ou alors, tout comme le professeur Abronsius a été plagié de ses découvertes scientifiques, Krolock se serait fait pomper toutes ses découvertes philosophiques.
Bref, le comte Von Krolock tient des propos très proches de ceux de Nietzsche et il ne serait pas absurde d’essayer de faire un lien entre les deux. La plupart des thèses de Nietzsche se reflètent dans les propos de Krolock ; cependant, Krolock est victime d’un mal de vivre qui est loin de correspondre à l’idéal d’action et de vie qui serait celle de ce que Nietzsche appelle le « surhomme ». Ainsi, le vampire est-il réellement nietzschéen ou, au contraire, essaie-t-il désespérément de l’être ? En fait, Von Krolock, ce personnage qui apparait en s’exclamant « Gott ist tot ! » n’est-il pas tout simplement… un homme ? Un homme, selon la définition qu’en fait Nietzsche, encore loin (ou pas ?) de l’idéal du « surhomme » ?


Première partie
Le nihilisme et la mort de Dieu
« Dieu est mort », Krolock est le premier à le dire, même avant Nietzsche

Le nihilisme ? C’est quoi ça ? Le nihilisme, chez Nietzsche, c’est la maladie de toute une civilisation, maladie dont il voudrait se faire le médecin. Le nihilisme est le sentiment que l’existence n’a pas de sens, que tout se vaut et que l’effort ne vaut pas la peine : tout est néant, d’où le nom de « nihilisme » (du latin nihil « rien ». Le nihilisme est le culte du « rien »). Cette définition n’est pas sans rappeler les confessions de notre vampire : « J’aimerais tant pouvoir m’envoler mais je m’enfonce au cœur du néant » (DUG). Cette formule résume la maladie européenne diagnostiquée par Nietzsche : plus rien n’a de sens, plus d’idéal vers lequel s’élever ; il n’y a, partout, que néant. C’est pourquoi Nietzsche associe le nihilisme à un autre de ses grands concepts, la mort de Dieu. Cette formule bien connue, « Dieu est mort » (« Gott ist tot » dans sa version originale), apparaît pour la première fois dans le Gai savoir mais la popularité de l’expression est due à sa reprise dans Ainsi parlait Zarathoustra. Dans la version allemande du Bal des vampires, c’est le titre de la chanson qui accompagne la toute première apparition du comte et il faut avouer que ces trois mots dressent immédiatement le portrait de personnage. Krolock, c’est exactement ça : l’absence de tout dieu, dans le sens où Nietzsche entend ce terme.
Cette formule est tellement célèbre qu’elle a d’ailleurs sa propre page Wikipédia, alors il est inutile de s’attarder dessus. (D’ailleurs je t’invite à jeter un œil à cet article Wikipédia, ne serait-ce que pour voir combien de lignes un imbécile qui n’a rien d’autre à faire de sa vie, un peu comme moi, a pu écrire sur cette minuscule phrase.)
La mort de Dieu est l’événement qui entraine la prise de conscience du nihilisme. Comment Dieu est-il mort ? Cela tient au fait que l’avancement de notre civilisation, de la culture, de la science en particulier et même de la morale nous empêche désormais de croire en son existence. Mais si Dieu est mort, son ombre continue de planer sur notre humanité. Autrement dit, si nous ne pouvons plus croire au Dieu éternel des religions monothéistes, nous ne cessons de nous inventer d’autres dieux, d’autres idéaux : l’amour, le travail… « même ceux qui croient en l’homme » (DUG), et surtout, le premier dieu de notre modernité : la science.
Ce qu’il faut comprendre par le terme de « dieu », c’est une chose en laquelle croire, qui donne un sens et un but à notre vie. Autrefois, ce but était la prospérité infinie de l’autre monde, ce en quoi il n’est plus possible de croire. Aujourd’hui, c’est la science, et cette idée très partagée de « progrès ». C’est, incontestablement, le dieu du professeur Abronsius qui annonce, sans la moindre ambiguïté : « je ne crois qu’en mes connaissances, tout le reste est sans importance et je mets toutes mes compétences au service de la logique et la science » (W), et, au cas où on aurait toujours pas compris : « c’est (…) ma profession de foi, j’en fais ma religion » (W).
Or, il se trouve que Krolock, contrairement au professeur Abronsius et à tous ceux qui, refusant le nihilisme, le fait de ne croire en rien, s’inventent tous les jours de nouveaux dieux, Krolock, lui, « ne vit que pour détruire son idéal » (DUG). Mais finalement, est-ce un mal ? Les idéaux qui viennent remplacer Dieu ne sont rien d’autre qu’une illusion, signe de faiblesse. Après avoir enfin vaincu Dieu – ce qui est une véritable victoire selon Nietzsche, mais reprendre sa critique de la religion ici prendrait trop de temps – au lieu de nous libérer de son emprise, nous en avons inventé de nouveaux qui nous emprisonnent tout autant dans le mensonge… si je comprends bien le texte, il y a quelque chose du genre… « comme un sort (?) qui fait qu’on ne peut croire jamais qu’au mensonge, rester dans l’illusoire, et fuir en un songe ( ?), feindre ( ?) enfin l’espoir quand la peur nous ronge » (GT) – mais j’ai un doute sur les paroles. En revanche, je suis sûre de la référence au mensonge, accentuée par le thème de l’illusion et de la peur qui accompagne cette absence de sens (s’il n’y a plus de Dieu pour nous promettre la vie après la mort, en effet, la mort devient objet d’angoisse), référence qui suit, justement, la citation célèbre « Dieu est mort ». Malgré la mort de Dieu – qui est le mensonge par excellence – ce même mensonge est toujours présent, sous d’autres formes. C’est ce que Nietzsche appelle « l’ombre » de Dieu : ces nouveaux idéaux qui ont remplacé Dieu.
Or, voici ce qu’il écrit après voir annoncé la mort de Dieu : « Dieu est mort : mais l’espèce humaine est ainsi faite qu’il y aura encore durant des millénaires des cavernes au fond desquelles on montrera son ombre. Et nous, il nous faut aussi vaincre son ombre ! » (GS) Les ombres sont les nouveaux idéaux : de ce point de vue, Krolock, qui ne cesse de détruire son idéal, est celui qui se bat contre l’ombre de Dieu, qui essaie désespérément de s’en débarrasser. La vie n’a aucun sens, chacun essaie de s’en donner un – la science pour Abronsius, ou encore l’amour pour Alfred et Sarah, et… Dieu pour Chagall – mais Krolock ne cesse de détruire chaque idéal qu’il pose : là est toute la puissance de ce personnage fondamentalement nietzschéen. Le nihilisme n’est pas à fuir : il faut le regarder en face et accepter cette absence de sens dans notre vie, plutôt que de nous cacher derrière des dieux de substitution.
Si lui parvient à combattre l’ombre de Dieu alors que les autres en sont encore prisonniers, c’est justement parce qu’il n’est pas humain. En effet, comme Nietzsche le précise, cette tendance à créer de nouveaux dieux est due à la nature même de « l’espèce humaine ». L’homme ne peut pas s’empêcher de s’inventer sans cesse des dieux, des idéaux, des buts à suivre pour survivre. Et Krolock est sur la bonne voie même si, loin de se rendre compte qu’il pourrait être le « surhomme » (« Der Übermensch », HH) il regrette de ne pas être le « dernier des hommes » (DUG dans la version française du Bal des Vampires, AZ pour l’utilisation par Nietzsche ; nous reviendrons sur ces deux notions dans la deuxième partie).
Le mensonge, dès lors, est ce qui nous donne envie de vivre plutôt que de nous laisser abattre face à l’absence de sens de l’existence. Pourquoi alors est-il vu comme un mal ? Certes, « on ne peut croire jamais qu’au mensonge » (GT), mais si ce mensonge est ce qui nous permet de vivre ? Nietzsche lui-même semble se contredire entre ses différents textes, admettant parfois que la capacité à accepter le mensonge est le signe du courage. En réalité, Nietzsche distingue différents types de mensonges. Parmi eux, le mensonge par simplification : celui de la science, qui énonce des règles générales et ignore les cas concrets et singuliers ; le mensonge de la religion, qui est le plus grave car il nie l’univers même dans lequel on vit pour en construire un autre, illusoire, qui est le contraire exact de ce monde-ci (expliciter cela revient encore une fois à parler de la critique de la religion par Nietzsche, domaine passionnant mais qui prendrait vraiment trop de temps et, comme je l’ai promis, j’essaie de faire une analyse claire, précise et surtout COURTE. J’essaie. Le meilleur exemple, toutefois, en serait la critique du « Sermon du la montagne » de l’Evangile de Matthieu, texte tellement célèbre de la Généalogie de la morale que lui aussi a peut-être une page Wikipédia consacrée – à vérifier) ; le mensonge de l’art est un mensonge qui intensifie notre perception. Ce dernier mensonge est, pour Nietzsche, le « bon » mensonge qui donne à l’existence toute son intensité et celui qui faut développer dans notre vie.
Pour conclure sur cette première partie, le nihilisme, associé à la mort de Dieu, est la maladie dont Nietzsche veut se faire le médecin. Le remède qu’il propose pour soigner cette maladie est lui aussi largement évoqué par Von Krolock : il s’agit de l’hypothèse de l’éternel retour.

Deuxième partie
L’éternel retour
« L’éternité a infecté nos vies » : voilà la clé de l’intensité de l’existence !

« C’est la même peine qui tombe chaque soir » (DUG) : pour la plupart des religions antiques, c’était ainsi que l’on pouvait résumer l’enfer : une éternelle répétition. Les châtiments mythiques infligés dans l’Antiquité grecque, par exemple, ne se caractérisent pas par la violence des supplices mais par leur répétition sans fin. Les Danaïdes, par exemple, sont condamnées à remplir d’eau un tonneau : rien de très douloureux jusque-là. Mais ce tonneau est percé, et par conséquent ne cesse de se vider à peine rempli : c’est en ce sens que cette existence est infernale. Les Danaïdes devront continuer à mettre de l’eau dans le tonneau et cette entreprise n’aura jamais de fin. Les vampires sortant des tombes sont comme les Danaïdes : « la même peine et les mêmes chaînes », « même angoisse », « même refrain » (E).
A cela s’ajoute la conscience que cette peine ne sera jamais terminée. Or, ce qui permet de supporter la souffrance, c’est soit la perspective qu’elle finira bien par cesser – c’est l’interprétation la plus commune (et qui est très largement rappelée à l’occasion des débats sur l’euthanasie dont, cette fois, je suis spécialiste parce que c’est mon thème de recherches. Je pourrais donc en parler pendant des heures mais ce n’est pas utile, je pense que l’idée est assez claire) – soit le fait qu’elle ait un sens, que nous ne souffrions pas en vain – et ce sera l’hypothèse de Nietzsche à la toute fin de la Généalogie de la morale. Si seulement la répétition éternelle avait un sens, un but, peut-être serait-elle supportable. Hélas, comme nous l’avons vu avant, Dieu est mort et il n’y a plus de sens à l’existence. La peine de Von Krolock est non seulement éternelle, mais insensée. Rien ne peut venir justifier sa souffrance : c’est en cela qu’elle est insupportable.
Et pourtant, ce que Krolock ne voit pas, c’est qu’il tient là justement le moyen de se sauver du nihilisme. L’hypothèse de l’éternel retour, et par-delà cette hypothèse, la possibilité de vivre en acceptant l’éternel retour est le remède contre le nihilisme. L’éternel retour sera la croyance qui viendra contrecarrer les croyances religieuses chrétiennes d’un au-delà meilleur : la religion chrétienne (et cela est l’une des grandes critiques de Nietzsche) nous fait mépriser la vie terrestre. Il faudrait la mépriser, préférer la pauvreté, la faiblesse et le malheur parce que tout cela nous garantit place au Paradis où tous les maux seront inversés. Dès lors, ce qui nous arrive dans cette vie, ces douleurs et ces peines n’ont guère d’importance.
Cela est tout autre avec l’hypothèse de l’éternel retour. Cette hypothèse est formulée en ces termes par Nietzsche, d’une manière certes incompréhensible mais néanmoins très belle et poétique, ce pourquoi je vais recopier ici la citation intégrale :

« Le poids le plus lourd. – Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : « Dieu est mort ! Au méandre de l’oubli… » Non c’était une blague, ça ne fait pas partie de la citation. ‘Cette vie telle que tu la vis et l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchainement – et également cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et également cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence est sans cesse renversé, et toi avec lui, poussière de poussière !’ – Ne te jetterais-tu pas par terre en grinçant des dents et en maudissant le démon qui parla ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant formidable où tu lui répondrais : ‘Tu es un Dieu et jamais je n’entendis rien de plus divin ?’ » (GS)

Le démon qui vient nous trouver la nuit… ressemble beaucoup à Krolock qui vient trouver Sarah au plus noir de la nuit pour lui proposer l’éternité. Pourquoi Krolock lui propose-t-il l’éternité cette nuit-là, lors de sa première apparition ? Parce que Dieu est mort, justement, et il vient remplacer la religion monothéiste de ses parents juifs par l’hypothèse nietzschéenne de l’éternel retour (bien que ce passage semble écrit avec ironie, cette analyse est tout à fait sérieuse).
Mais au-delà de l’aspect théâtral de la scène et de sa concrétisation dans le Bal des vampires, voyons le sens de l’hypothèse de l’éternel retour. Cette hypothèse est, malgré son apparence, très simple : supposons que chaque instant de notre vie soit voué à se répéter éternellement, sans le moindre changement. Comment réagirions-nous ? Dans un premier temps, cette hypothèse paraitrait désespérante et, plus encore, infernale. L’éternelle répétition de chaque douleur et de chaque peine, même infime, est la définition même de l’enfer. Il n’y aurait qu’un démon, une créature elle-même maudite qui viendrait nous proposer cela.
Malgré tout, Nietzsche soulève l’hypothèse que ce démon pourrait apparaitre comme un Dieu, à cette seule condition : « ou bien as-tu déjà vécu un instant formidable. » Pourquoi cette hypothèse ? Parce qu’en croyant, autant que l’on pourrait croire au Dieu d’une religion monothéiste, à l’éternel retour, il n’y a plus aucune échappatoire hors de la vie. Impossible même de se suicider, puisqu’il faudrait revivre ce suicide éternellement : « pas de fin pour nos tristes vies » (HP). Mais pourquoi cette vie serait-elle triste ? L’avantage de l’éternel retour sur l’au-delà chrétien, c’est que nous n’avons pas d’autre choix que d’aimer cette vie, parce que nous ne pourrons de toute façon y échapper. Nous revivrons éternellement chaque instant, alors il faut faire en sorte de rendre notre vie la meilleure possible, cette vie-là, parce qu’il n’y en aura pas d’autre ailleurs.
Nous voilà donc contraints d’apprendre à vivre et à aimer cette vie sans but, sans autre-monde, sans aucun sens. L’hypothèse de l’éternel retour exclut la possibilité d’une vie malheureuse et ratée, car personne ne voudrait revivre une infinité de fois une telle vie. Elle exclut de nos actions tout ce qui n’est pas pleinement volontaire. La seule solution qui nous reste est alors de faire ce que nous aimons, et aussi d’aimer ce que nous faisons, quoi que cela soit. Enfin, nous nous retrouvons avec le devoir de donner un sens à cette vie, parce qu’elle n’en a pas. L’éternel retour nous pousse à être créatifs.
C’est ainsi qu’il faut vivre quand « L’éternité a infecté nos vies » (GT). Très belle citation, qui mêle l’éternité au thème de la maladie. L’éternité est présentée comme une maladie, une maladie existentielle qui aurait « infecté » les vampires. Très pessimiste au premier abord : cependant, il faut rappeler la célèbre thèse de Nietzsche au sujet de la maladie. La maladie n’est pas ce qui nous détruit, ce qui nous empêche d’agir : au contraire, chez Nietzsche, elle est une rupture. Rupture avec la coutume, changement de perspectives et de perception, elle permet un réajustement des priorités : ainsi, malades, chaque sourire devient une victoire, la douleur physique nous aide à vaincre nos préoccupations psychologiques. La révolte contre la souffrance donne sa puissance à la vie. Avoir vécu le pire permet d’apprécier le meilleur. Autrement dit, la vie sans maladie, sans défi, sans obstacle, cette vie laisse vite place à la lassitude. La santé, dès lors, n’est pas définie comme l’absence de maladie : la santé est une lutte et une conquête, la conquête de sa vie à travers l’épreuve de la maladie.
Cela n’empêche pas que la perspective de revivre sans cesse la même chose ait de quoi nous décourager et nous plonger dans une lassitude encore plus profonde. Après tout, comme l’écrit Nietzsche lui-même : « La maladie est un puissant stimulant. Mais il faut être assez sain pour ce stimulant. » (FP) Quel homme serait prêt à affronter cette maladie de l’éternel retour, qui trouverait sa santé en face de cette maladie terrible, la plus horrible et invivable entre toutes ? Cet homme, celui qui aurait accepté et incorporé pleinement l’éternel retour, celui qui serait prêt à revivre chaque instant de l’existence, ce n’est justement pas un homme : c’est ce qui est appelé par ce mot (bien connu dans un contexte tout à fait différent et en un sens plus qu’éloigné de celui qu’en donnait Nietzsche), le « surhomme » (parfois traduit plus justement par « surhumain », « Übermensch »).
Malheureusement, pour Krolock, l’éternité est toujours une maladie et il n’y a pas construit sa santé. Krolock a fait l’expérience de l’éternel retour, mais il s’est retrouvé prisonnier de cet enfer au lieu d’y trouver la voie d’une vie intense et aimée. C’est pourquoi il regrette de n’être pas « un saint ou le dernier des hommes » (DUG). Nietzsche appelle « dernier homme » (AZ), justement, le pendant du surhomme, celui qui correspond au nihilisme. Le dernier homme n’affronte pas : il ne désire pas des obstacles à surmonter, à vaincre, il ne recherche pas le dépassement de soi. Le dernier homme veut simplement une vie de bien-être, dans laquelle il n’a plus rien à craindre, rien à désirer, rien à combattre. Il est purement passif et se réjouit de son absence d’ambition (le dernier homme, au passage, a aussi sa propre page Wikipédia. Décidément, Nietzsche a largement contribué à cette formidable encyclopédie interactive).
La philosophie de Nietzsche, comme on le voit, est donc une philosophie de l’action : la maladie et la souffrance sont nécessaires parce qu’elles font agir et poussent au dépassement de soi, alors que le bonheur donne envie de rester immobile pour le conserver. Cependant, il manque un ingrédient à l’action pour qu’elle soit effectivement créatrice et libératrice : cet élément, Krolock n’a pas encore réussi à se l’approprier. Il s’agit de l’oubli : l’oubli est ce qui permet de dépasser les peines, le mal subi, pour aller plus loin et créer de nouvelles choses, de nouveaux chemins, plutôt que de rester enfermé dans ses souvenirs. Pour agir, il faut oublier ; mais Krolock n’oublie pas. Il le dit lui-même avec pessimisme : « Toutes ces images me hantent et me reviennent. » (DUG)
Revenons au démon qui propose l’éternité à l’homme : tous les évènements sont destinés à se reproduire, exactement de la même manière, sans le moindre changement ; pourquoi, quitte à revivre la même existence, n’essaierions-nous pas de la changer ? La meilleure explication serait celle de l’oubli : rien ne change parce que nous avons oublié cette existence que nous revivons éternellement. L’oubli, ainsi, est la condition de l’existence : prisonniers de notre existence passée, nous n’aurions aucune surprise, et toujours la peur de voir les douleurs revenir. L’hypothèse de l’éternel retour est donc bien un remède au nihilisme, à condition qu’elle soit accompagnée de cet oubli que Von Krolock est incapable de trouver. C’est cette incapacité à oublier qui lui fait regretter le nihilisme, et le fait de ne pas être un saint, le dernier des hommes, un ange ou le diable (DUG), autant de termes issus du vocabulaire religieux.

Troisième partie
La volonté de puissance
« Cet insatiable appétit, » dit-il. Mouais… la volonté de puissance, quoi

Citons tout d’abord ce splendide passage qui est à l’origine de toute cette dissertation, puisque c’est en écoutant ceci que j’ai réalisé à quel point Krolock était le véritable porte-parole de Nietzsche, et pas seulement un petit copieur qui a repris le célèbre « Gott ist tot » pour en faire le titre de sa première chanson (je m’excuse d’ores et déjà pour les erreurs sur les paroles, mais voici ce que j’entends) :

« Il y a ceux qui croient à la science, et ceux qui croient à la gloire,
Il y a ceux qui croient en leur naissance, au grand amour ou au pouvoir,
Il y a ceux qui croient en des dieux bien étranges
Aux démons, aux archanges, à la Terre, à l’Enfer, au serpent, à la pomme,
Il y a même ceux qui croient en l’homme
Mais qu’est-ce qui nous tient par-dessus tout
Qui nous défie qui nous poursuit
Qui nous pourrit qui nous détruit
C’est toujours cet insatiable appétit »

La première partie de ce passage, nous en avons longuement parlé. Voilà toute la liste des dieux de substitution après la mort de Dieu, et même les restes du Dieu monothéiste lui-même. Tout ce qui nous importe à présent est après le « mais ». Rien, pas même la science, ne résiste à l’insatiable appétit, ou, tel que nous allons l’appeler à présent, la volonté de puissance. La preuve en est qu’à la fin de l’histoire, ce n’est pas le dieu illusoire du professeur Abronsius, la science, qui vainc, mais ce sont les vampires, incarnation de cette volonté de puissance.
Commençons par une définition de la volonté de puissance, la plus simple possible, qui sera également très schématique car c’est une notion extrêmement complexe et centrale chez Nietzsche, et il faudra me croire sur parole quand je dis que l’insatiable appétit est la volonté de puissance nietzschéenne, même si les éléments que je vais donner devraient en laisser transparaître quelques ressemblances évidentes (de toute façon, comme d’habitude… eh oui, il y a une page Wikipédia sur la volonté de puissance, mais cette page Wikipédia elle-même précise qu’il n’y a aucune définition claire de la volonté de puissance et que tout ce que nous pouvons faire en est une synthèse à partir des différents textes de Nietzsche).
Dire qu’il n’y a pas de sens à l’existence et au monde, comme je l’ai répété en long en large et en travers, c’est aussi dire qu’il n’y a pas d’ordre, pas d’harmonie prédéterminée à laquelle obéit le monde (ce qui serait très proche de l’idée d’un Dieu créateur : si harmonie il y a, quelqu’un a bien dû l’établir). Il n’y a aucun ordre, mais cependant, toute chose dans ce monde a son sens (il faut comprendre ici « direction » et non plus « signification) : la direction de toute chose, c’est la croissance, l’augmentation, l’expansion, l’intensification, le renforcement. Hommes, animaux, végétaux obéissent à cette logique. C’est ce but universel et inévitable de toute chose que Nietzsche appelle « volonté de puissance ». « La vie est volonté de puissance » (FP), tel est le point de départ d’une bonne partie de sa philosophie. Nous (et par ce « nous » il faut entendre l’ensemble du vivant) ne nous contentons pas d’être, mais nous voulons (sans que ce vouloir soit nécessairement conscient) être davantage.
Toute action, toute lutte va être ramenée à la volonté de puissance. Il est fondamentalement impossible d’échapper à celle-ci. Même condamner comme immorale cette « lutte pour le pouvoir », c’est encore affirmer sa propre volonté de puissance, en voulant étendre notre autorité morale. C’est encore chercher à étendre, intensifier, augmenter son être. Même la soumission totale à une autorité sera interprétée comme le fait de devenir le parasite de la puissance dominante et donc, en un sens, la faire sienne, participer de cette puissance dominante, et étendre par-là sa propre volonté de puissance.
Normalement, le lien entre la volonté de puissance et l’insatiable appétit de Krolock commence à trouver son sens. Quelle est la conséquence de cet appétit ? Plus de vampires. L’être-vampire de Krolock ne cherche qu’à se répandre et s’intensifier. De même que le fervent moraliste luttant contre la logique de la volonté de puissance étend son autorité morale, Krolock répand ce qui le caractérise par son venin. Nous pouvons aller encore plus loin : les nouveaux vampires qu’il engendre semblent à son service, comme ses sbires. Ce sont comme ces valets qui se soumettent à l’autorité pour participer à la volonté de puissance dominante et voir leur être propre répandu sur le monde. Et tout ce en quoi on pourrait croire, tout idéal que nous viendrions à poser, ce ne sera jamais rien de plus que cela, comme Krolock le dit d’ailleurs mieux que moi, « cet insatiable appétit »…
Je vais partager mon étonnement quant à un minuscule détail, une caractéristique que Krolock donne de lui-même : « Cette soif de conquête » (DUG). Ce détail a très certainement fini de me convaincre que cette chanson parlait de la volonté de puissance. En effet : pourquoi cette phrase ? (à part, bien sûr, pour rimer avec 1617, ce qui serait une raison bien pauvre…) Je vais le dire franchement : cette phrase n’a rien à faire là et la première fois que je l’ai entendue, j’ai sérieusement cru que le traducteur avait perdu la boule (et son génie, qui me laisse abasourdie chaque année…). La soif, on comprend : mais pourquoi la conquête ? Pour les seules raisons que nous avons données depuis le début. La conquête par la volonté de puissance, mais aussi la conquête comme celle de la santé contre la maladie, du bonheur d’une existence intense face à l’éternel retour.
Interpréter la vie comme le fait Nietzsche, selon la seule volonté de puissance, aucun doute que c’est anti-chrétien. De toute façon, ce que Nietzsche combat d’un bout  l’autre de son œuvre, c’est la morale chrétienne, parce que c’est une morale ascétique et qu’elle n’est rien d’autre, finalement, que la volonté de puissance des « faibles » (malgré la bande-annonce que j’ai pu en faire depuis le début… j’ai le regret d’annoncer que non, je ne peux toujours pas développer la critique de la religion par Nietzsche, c’est trop long. Et si je dis tout ici je prends le risque que tu n’ouvres jamais un livre de Nietzsche, ce qui serait fort regrettable parce que ça en vaut la peine. Mais pas Ainsi parlait de Zarathoustra, ça c’est humainement pas compréhensible). Certes, cette morale a une utilité sociale, elle est utile pour vivre en communauté. Mais cette morale qui réprime tous les désirs, que fait-elle, à part réprimer la vie même ? C’est pourquoi Nietzsche parle d’une véritable « bêtise » des morales ascétiques. (J’aurais aimé trouver une bonne blague à faire sur les vampires et cette citation très adéquate de Nietzsche : « nous n’admirons plus les dentistes qui arrachent les dents pour qu’elles ne fassent plus mal », mais, après de longues réflexions, je n’en ai toujours pas. Soit dit en passant, cette citation signifie que si certains désirs sont douloureux ou même destructeurs, réprimer le moindre désir pour se guérir de ceux-là serait complètement absurde.) Alors, à la place, chez les vampires : « Le désir est notre seule morale » (EZB). De même, la volonté de puissance pleinement assumée est la seule chose qui guide leurs actions. Pleinement assumée, vraiment ? Le problème est que Krolock ne fait pas l’éloge de la volonté de puissance dans sa chanson, loin de là. Il vante peut-être le désir quand il parle à Sarah (EZB), mais s’en plaint sincèrement une fois qu’il est seul (DUG). Le défaut de Krolock ? Il est là : « Je rêve d’être un volcan, une flamme qui brille, mais je ne fais que m’éteindre » (DUG). Krolock est un faible : il rêve, mais il n’agit pas. Rêver, chez Nietzsche, le philosophe de l’action, ce n’est ni humilité, ni patience, ni aucune des mystifications de la religion : rêver, c’est ne rien faire, c’est faiblesse, crainte et lâcheté. Dans cette citation, il oppose en effet "je rêve" à "je fais".
Comme j’ai promis que cette dissertation ne serait pas (trop) longue, je n’ai résumé ici que les aspects les plus importants et les plus évidents du caractère nietzschéen de Von Krolock. Cependant, lorsque l’on s’arrête au détail du texte, on peut encore ajouter des morceaux de chansons qui auraient lieu d’être étudiées, en particulier dans Die unstillbare Gier – à laquelle j’ai tout de même consacré ma dernière partie – qui mériterait même d’être analysée ligne par ligne, voire mot par mot. Ainsi, par exemple, entendre Krolock dire « Comment connaître le monde, savoir l’essentiel, si je ne me connais pas ? » (DUG) est très intéressant car Nietzsche consacre également une bonne partie de son œuvre à la connaissance de soi pour montrer, contre toute une tradition philosophique qui le précède, que la connaissance de soi est non seulement, en réalité, une construction de soi, tel que chaque prise de conscience sur nous-mêmes nous transforme et transforme nos actions, mais que la recherche d’une connaissance de soi est aussi nuisible. Cela rejoint sa critique de la conscience, ce qui serait non seulement trop longue à exposer (comme celle de la religion !), mais aussi trop compliquée (la critique de la religion, en revanche, c’est assez accessible, et pour ça je te renvoie à La Généalogie de la morale).
Nous nous arrêterons donc ici, avec la volonté de puissance (notion tellement importante que, cette fois, ce n’est même plus qu’une page Wikipédia que Nietzsche et ses successeurs lui consacrent, mais carrément le titre de sa grande œuvre inachevée).













Et pour finir… il y a quelque chose qui me perturbe quand même, mais rien à voir avec Krolock. Non, c’est plutôt… Oui, c’est ça ! Lui ! Abronsius !









Abronsius & Nietzsche



(Je refuse de croire que porter une telle moustache puisse être une coïncidence)









                                                                                                                                       


Conclusion
Abronsius, l’anti-Nietzsche ?

« On est toujours plus libre instruit, il faut propager cette idée. » Voilà comment Abronsius clôt le Bal des Vampires, avec cette réplique très ironique étant donné que son savoir ne lui a servi à rien, pire encore, que son savoir et sa soif de connaissance seront la cause de la victoire des vampires. C’est en pénétrant dans ce château et en s’enfuyant avec Sarah qu’il va répandre sur le monde ce… comment l’appeler ? Fléau ? Maladie ? Eternel retour ? La fin du film Le Bal des vampires, à ce sujet, est beaucoup plus explicite que le spectacle, mais je te laisse regarder ce chef-d’œuvre de nouveau pour t’en rendre compte par toi-même.
Revenons à la conclusion d’Abronsius dans le spectacle : la culture est-elle la condition de la liberté ? Pour Nietzsche, certainement pas, c’est même tout le contraire. La connaissance paralyse l’action : c’est pourquoi il faut transformer ses pensées en instinct, et agir au lieu de réfléchir. Krolock a donc bien des raisons de se jouer de lui en annonçant « Je vois, vous êtes un homme cultivé » (la bonne blague ! L’homme cultivé n’agit pas. Il pense. Aucun risque pour le vampire. D’ailleurs, la suite des événements lui donne raison : Abronsius ne fera pas un geste pour tuer les vampires, toujours – métaphoriquement ? – coupé en pleine action). Abronsius serait donc l’anti-Nietzsche. Pire encore, il ne connaît rien à Nietzsche : et cela est évident, sinon il ne serait pas tombé dans tous les pièges du nihilisme (prendre la science comme Dieu à la place du Dieu mort, nous en avons déjà parlé, et c’est un des signes le plus évident de cette maladie nihiliste.)
Qu’Abronsius ne connaisse rien à Nietzsche, c’est encore plus évident quand on écoute attentivement la façon dont il cite un à un tous les philosophes. Nietzsche est absent de cette liste mais, si je comprends bien les paroles, il apparait plus tard, dans une phrase du genre : « l’école de Nietzsche ainsi que pour tous les sceptiques, c’est le pouvoir des émotions qui prend le dessus quand revient la nuit » (B). J’espère, à propos de cette phrase, que je n’ai pas compris les paroles… j’espère, parce que… tout à fait, ça ne veut rien dire. D’ailleurs, il n’y a aucun moyen d’associer en quoi que ce soit Nietzsche et les sceptiques, ce qui prouve l’ignorance totale d’Abronsius à ce sujet. Ou alors peut-être n’a-t-il tout simplement pas compris le sens des textes à travers le style sublime de cet auteur dont nous avons cité quelques extraits. Il aurait donc essayé de produire une phrase un peu énigmatique, « le pouvoir des émotions qui prend le dessus quand revient la nuit », tout en oubliant que la poésie nietzschéenne a tout de même un sens. (Notons d’ailleurs que dans la version originale de la chanson, s’il est bien question de Kant, Hegel et je ne sais plus qui, Nietzsche est complètement absent. Coïncidence impossible pour un spectacle allemand. Il aurait dû être dans les premiers cités !)
Ce que j’ai donc à dire pour conclure, c’est que Krolock est, finalement, un élève de Nietzsche, mais un mauvais élève (ou alors un professeur superbement dépassé par son élève, si l’on tient compte de la chronologie). Krolock est un homme conscient de ce que Nietzsche a diagnostiqué : il est conscient du nihilisme, là où Abronsius plonge dans le troupeau la tête la première. Mais sa conscience du nihilisme et de la prééminence de la volonté de puissance dans l’existence ne lui permet pas de trouver comment s’en sortir. Certes, il lui manque la capacité d’oubli, et il sera toujours hanté par ses souvenirs. Mais surtout, il lui manque ce devant quoi Nietzsche plie le genou, le remède à toutes les souffrances, la cause de toutes les grandeurs : c’est l’art. Krolock aurait pu vivre éternellement et sans ce sentiment de prison, s’il avait connu l’art. Qu’est-ce qui fait la puissance de l’art ? « Le grand style naît lorsque le beau emporte la victoire sur le monstrueux. » (HH) Ce qui plait dans l’art, selon Nietzsche, c’est la tension entre la beauté de la représentation et l’horreur de ce qu’elle met en scène. 
Pour faire une dernière référence à Die unstillbare Gier, qui est incontestablement la chanson la plus… nietzschéenne de tous les temps, Krolock donne ici beaucoup de choses en lesquelles croire. La science, l’amour, les dieux, le pouvoir… pour dénigrer toutes ces croyances et montrer que finalement elles ne font pas le poids face à l’« insatiable appétit. » Et justement, il ne parle pas de l’art. Il n’y a pas non plus d’art, si je ne me trompe, dans la version originale allemande. En revanche, on parle bien de l’art dans la version de Broadway et cet ajout est, selon moi, une énorme erreur de traduction pour les raisons que nous avons dites (mais comme on le sait, les américains ont la grosse tête, et ils ont vaguement repris le spectacle en en modifiant la moitié, sans tenir compte de la puissance qu’avait la version originale d’un point de vue philosophique). Si Krolock avait essayé de croire à l’art, il aurait enfin atteint l’idéal nietzschéen du surhomme, plutôt que de tout détruire.
Il faut donc sans doute penser, quand on interprète le rôle de Krolock, au fait que le vampire n’est autre qu’un élève qui, bien qu’ayant parfaitement compris la partie théorique de l’enseignement nietzschéen, n’a cependant pas réussi à s’en sortir dans la pratique. Krolock est monstrueux et malheureux, monstrueux parce que malheureux, à cause d’un défaut dans son existence : il n’a pas encore découvert l’art…